À Rome, les vieilles pierres savent tout faire : séduire les touristes, vendre des cartes postales, recycler l’éternité. Mais lorsque 40.000 livres pour enfants risquent d’être chassés d’un palais du centre historique, la ville change brusquement de visage. Sous les façades nobles et les ombres de Campo de’ Fiori, une question remonte, insolente : une capitale protège-t-elle encore ses lecteurs les plus jeunes, ou seulement son décor ?
À Rome, les murs ne tremblent pas, ils encaissent : en revanche, une promesse vacille... À quelques enjambées du Campo de’ Fiori, dans le Palazzetto Specchi, pierre Renaissance et silence épais, 40.000 livres pour enfants se retrouvent actuellement sur la ligne de front.
La Biblioteca Centrale Ragazzi, installée là depuis 1987, n’est plus seulement une adresse : elle est devenue un symptôme de ce que l'État déserte ses prérogatives, comme le dévoile La Repubblica. Derrière la question du lieu, c’est la place même des enfants et de la lecture, dans un centre historique saturé de flux, de loyers, de passages, qui se joue.
On pourrait croire à une affaire technique : un bâtiment, des contraintes techniques, des travaux impératifs. En réalité, le lieu est amplement reconnu, décrit comme un centre spécialisé pour les 0-16 ans, niché via San Paolo alla Regola, au cœur du Municipio I. Il compte environ 40.000 volumes – albums, romans, documentaires – ainsi que des espaces pour les petits et d’autres pour les adolescents. Un fonds professionnel et surtout un usage amplement normé : des classes, des familles, des enfants qui entrent, s’assoient, ouvrent, lisent. Rien d’abstrait. Rien de décoratif. Ici, c'est un lieu dédié à la lecture.
Et c’est précisément cela qui gêne – ou plutôt, ce qui ne rentre plus dans l’équation d’un centre-ville transformé en machine à circuler et consommer. Ce 17 février, Lorenza Bonaccorsi, présidente du Municipio Roma I Centro, a déclenché l’alerte avec un courrier officiel : maintenir la bibliothèque dans le périmètre. Le texte évoque des « criticités structurelles », ainsi que des problèmes d’accessibilité.
Mais l’enjeu réel surgit ailleurs. « Défendre la bibliothèque signifie défendre la résidentialité et le droit des familles à vivre le centre historique comme un espace de communauté », écrit Bonaccorsi. Le mot clé tombe “Résidentialité” ou pour le dire autrement : qui a encore le droit d’habiter Rome ?
La réponse ne se joue pas dans les chiffres, mais dans les usages. Giulia Silvia Ghia, adjointe à la culture du Municipio I, enfonce le clou : « Nous ne parlons pas seulement d’un espace consacré aux livres, mais d’un lieu de croissance, d’inclusion et de participation pour les enfants, les adolescents et les familles. » Voilà le point de bascule. Déplacer, reléguer, stocker, voilà bien des verbes tirés du vocabulaire administratifs. Or, une bibliothèque jeunesse ne se déplace pas comme un entrepôt et la couper du centre revient à la neutraliser. Une sorte de réserve morte.
Le paradoxe vire alors à l'ironie : Rome, capitale patrimoniale par excellence, accumule les trésors. A titre d'exemple, la Bibliothèque d’État Antonio Baldini, la Biblioteca Internazionale del Fanciullo rassemblent des milliers de volumes venus de 63 pays, dans une quarantaine de langues. Un fonds historique, catalogué, numérisé et exposé qui se change en vitrine du livre jeunesse mondial. Et, dans le même temps, une bibliothèque de lecture publique pour enfants vacille à quelques rues de là, comme si la ville savait conserver, mais hésitait à transmettre.
C'est que la transmission exige autre chose qu’une conservation : elle suppose un accès direct au quotidien et pourquoi pas, à hauteur d’enfant. Paradoxalement, un tel établissement n’attire pas les foules : pas d’images spectaculaires, pas de flux rentables de touristes. Et pire encore : elle fixe des habitudes dans un quotidien, là où la ville a besoin du passage. Ou comment la stabilité devient subversive.
Alors la question se reformule, plus brutale. Que reste-t-il d’une ville quand ses enfants n’y trouvent plus de place pour lire ? Pas un symbole. Un indicateur. Une bibliothèque jeunesse au cœur d’un quartier dit tout d’un équilibre urbain. Sa disparition dit tout autant. Le Municipio I l’a compris. Il ne défend pas un bâtiment. Il défend une fonction. Une présence. Une manière d’habiter la ville autrement que comme un décor.
Pour l’heure, aucune solution stabilisée n’émerge dans les sources disponibles. Le dossier reste ouvert. Mais le débat, lui, s’est déplacé. Il ne porte plus sur des mètres carrés. Il porte sur un droit. Celui d’accéder aux livres. Celui d’être enfant dans un centre historique. Celui, plus large encore, de vivre une ville qui ne se contente pas d’exposer son passé, mais accepte de fabriquer du présent.
Crédits photo : Biblioteca Centrale Ragazzi
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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