Tout part d’un appel. Jeanne, universitaire parisienne spécialiste de Casanova, sort d’une conférence quand son père l’informe que sa compagne l’a quitté après la découverte d’une liaison. Le roman de Cécile Guidot ne transforme pas ce point de départ en simple vaudeville familial. Il s’en sert pour faire remonter un passé de trahisons, de silences et de transmissions biaisées, tout en plaçant au centre une narratrice qui pense avec les livres autant qu’avec ses nerfs.
Le dispositif tient bien. Jeanne parle à la première personne, sur un fil tendu entre la vie domestique, le travail intellectuel, l’épuisement conjugal et l’effondrement d’un père que tout le monde croyait solide. « “Mon père se mit à pleurer, je parlais dans le vide, je ne savais pas trop ce que je disais. On n’est pas préparé à consoler son père d’un chagrin d’amour.” » Le texte trouve là sa note juste : sèche, mobile, sans pathos inutile.
Le vrai sujet n’est pourtant pas seulement Armand, ce séducteur tardif qui ravage encore son entourage. C’est le lien entre le père et la fille, et la manière dont Casanova sert à Jeanne de miroir, de méthode, parfois d’alibi. Guidot fait circuler plusieurs lignes : la séduction comme langage, le désir comme force de déplacement, l’écriture comme reprise de pouvoir, mais aussi la filiation comme prison. Quand Jeanne écrit « l’écriture est libidinale », le roman pose sa thèse intime sans lourdeur.
La trame gagne encore en force lorsque le père débarque à Paris. « “Mon père va vivre chez moi. C’est un mouvement inédit d’accueillir un père chez soi, un père en plein chagrin d’amour, un homme que je ne connais pas.” » À partir de là, le récit avance par scènes nerveuses, souvenirs encaissés de travers et réévaluations successives de l’histoire familiale. La mère, la grand-mère, Samuel, Sylvie : chacun corrige ou contredit le roman que Jeanne se racontait.
Je suis la fille de Casanova tient par son énergie, son ironie et sa précision sur les rapports de domination affective. Quelques développements sur Casanova tirent parfois vers la démonstration, et certains retours mémoriels insistent. Mais l’ensemble reste vif, tenu, traversé par une vraie intelligence du trouble. Je suis la fille de Casanova raconte moins la chute d’un homme que le moment où sa fille cesse enfin de le regarder comme un mythe.
DOSSIER - Le livre numérique fête ses 50 ans : un anniversaire, tout en histoire
Publiée le
17/03/2026 à 11:08
0 Commentaire
187 Partages
Paru le 02/01/2026
256 pages
Mercure de France
20,50 €
Commenter cet article