La famille Rosenthal

Toby Lloyd

La force de La famille Rosenthal (trad. Jean Esch) tient d’emblée à son ouverture : une scène de veille, presque étouffée, où Yosef, grand-père survivant, rassemble ses petits-enfants avant de mourir. Toby Lloyd ne pose pas une simple saga familiale. Très vite, la famille devient un lieu de friction où se heurtent mémoire juive, religion, transmission, honte, désir d’intégration et peur de disparaître. « Mais la maladie avait transformé cet homme. Désormais, ses mains tremblaient et son élocution était hachée. »

Le récit suit d’abord Tovyah, le cadet, enfant inquiet, aimanté par un grand-père dont le corps porte l’Histoire. Yosef ne transmet rien d’apaisé ; il transmet une tension. « Soudain, la respiration de Zeide devint enrouée et irrégulière. Tovyah se demandait si elle allait s’arrêter entièrement, d’un coup, et s’il allait être témoin de cet instant où la ligne est franchie. » Lloyd capte ici quelque chose de précis : l’enfance ne comprend pas tout, mais elle retient tout. La foi, la Shoah, les interdits, les secrets, tout s’accumule sans tri.

Puis le livre bascule vers Elsie. La sœur porte la zone la plus instable du récit. Après la mort du grand-père, son imaginaire change de nature. Il ne protège plus, il déborde. À l’école, ses histoires inquiètent ; chez elle, elles déséquilibrent. « Pour parler franchement, Elsie possède une imagination violente. Cette semaine, par exemple, elle a raconté l’histoire d’une jeune femme dont le père, de retour de la guerre, l’attache à une clôture, les mains ligotées dans le dos, et la fait brûler vive, pendant que tous les voisins assistent à la scène, de leur jardin. »

Le roman prend encore de l’ampleur quand il s’ouvre à l’âge adulte. Tovyah étudiant est vu par Kate, qui apporte une distance bienvenue. Elle observe ce groupe soudé, lucide, mais parfois étouffant. « Je rencontrai Tovyah Rosenthal à l’automne 2008, lors de mon premier jour à l’université. Bien qu’on m’ait attribué la chambre voisine de la sienne, un trimestre entier s’écoula avant qu’on devienne amis. »

Sur le fond, Lloyd avance plusieurs lignes sans jamais les figer. Le rôle des mots et de la langue sacrée revient sans cesse : textes bibliques, kabbale, création par l’écriture. La transmission du traumatisme est l’autre axe : chez les Rosenthal, le passé s’infiltre partout, dans les gestes comme dans les choix de vie.

Les scènes familiales restent vives, les dialogues tiennent, certains passages marquent durablement. « Il n’y avait aucun moyen de mesurer l’écoulement des secondes. Uniquement des ténèbres impénétrables, des plis et des replis de tissus mous. » L' image résume bien le livre : une matière dense, parfois étouffante, mais animée. 

Mais Toby Lloyd construit un roman de filiation qui ne cherche pas le confort. Il s’intéresse à ce que les familles conservent — dans les livres, les corps, les silences — et à ce que les enfants absorbent sans le savoir. « Il se passe parfois des choses que tu ne peux pas surmonter ou laisser derrière toi. Et ce n’est pas grave. Elles deviennent une partie de toi-même, pour le meilleur et pour le pire. » C’est là que le livre tient, et qu’il fait mal.

 

Une michronique de
Lucy L.

Publiée le
18/03/2026 à 08:00

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La famille Rosenthal

Toby Lloyd trad. Jean Esch

Paru le 26/02/2026

368 pages

Editions Gallimard

23,50 €