Le passage de Boualem Sansal de Gallimard au groupe Hachette, où il publiera désormais chez Grasset, a suscité de nombreux commentaires. Face à ceux qui questionnaient un possible choix idéologique, d'autres mettaient en évidence une donnée simple, basique : l'argent.
Le 17/03/2026 à 13:54 par Hocine Bouhadjera
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17/03/2026 à 13:54
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Un million d’euros : c’est la somme qu’aurait déboursée le groupe Hachette pour attirer dans ses rangs le nouvel immortel Boualem Sansal, affirmation non récusée par Arnaud Lagardère. Une proposition difficile à refuser - et à amortir, même si les ventes attendues de son prochain livre, consacré à sa captivité en Algérie, s’annoncent particulièrement élevées...
Selon les informations du média Blast, l’éditeur aurait proposé à Boualem Sansal un à-valoir de 100.000 euros pour le livre consacré à son année de détention. Autant dire qu’on n’est pas dans les mêmes ordres de grandeur.
Dès lors, une question se pose : pourquoi une telle surenchère, au point que le PDG du groupe serait intervenu personnellement pour conclure l’opération ?
Jean-Yves Mollier, spécialiste du monde du livre et auteur d'une Brève histoire de la concentration dans le monde du livre, invoque les mots de la sociologie du champ culturel : le capital symbolique. Selon lui, si Hachette a mis une somme aussi importante sur la table, ce n’est pas seulement pour un livre, ni même pour un auteur au sens strictement littéraire du terme. C’est pour ce qu’il représente.
« C’est un homme qui a souffert, il est allé en prison, et quel que soit le jugement que l’on puisse avoir sur l’homme ou sur son œuvre, ce qui lui est arrivé en Algérie est absolument ignoble. Donc c’est un capital symbolique qu’ils viennent d’acheter. » Et de compléter : « De ce point de vue-là, après tout, payer un million d’euros pour un capital symbolique très fort, pour eux, ça ne représente rien du tout. C’est une goutte d’eau. »
L’entrée en scène de Vincent Bolloré et de son relais Nicolas Sarkozy aurait rebattu les cartes : ce dernier aurait multiplié les offres afin d’attirer l'écrivain, d'abord dans le catalogue de Fayard.
Ce transfert s'inscrit dans un contexte de crispation de l'écosystème Bolloré, matérialisé par des polémiques récentes.
Jean-Yves Mollier a récemment révélé l’existence d’un caviardage et d’une intervention imputée, selon lui, à la communication d’Hachette. Au cours de cet entretien pour Livres Hebdo, le spécialiste du même groupe Hachette et, plus largement, de l’industrie de l’édition, répondait sur la longévité de l’entité fondée par Louis Hachette en 1826. Il l'attribuait à la séparation longtemps maintenue entre la direction du groupe et ses activités éditoriales.
Un équilibre qu’il estimait remis en cause avec la période récente, marquée par l’ère Bolloré, caractérisée selon lui par l’arrivée de titres ouvertement positionnés à l’extrême droite, mais aussi par des formes d’ingérence, notamment de Nicolas Sarkozy, administrateur du groupe Lagardère et par ailleurs condamné à plusieurs reprises. Depuis, le média a jugé « irrecevable » le droit de réponse de l'universitaire des plus respectés...
Il rapporte également une proposition, en présence d’un témoin. Selon lui, une personne liée au groupe Hachette Livre lui aurait suggéré, en échange de la restitution de ses droits, la signature d’un engagement de confidentialité à l’égard du groupe. Une offre qu’il affirme avoir immédiatement refusée.
Cette anecdote n’est pas périphérique dans sa démonstration. Elle lui sert à montrer que le groupe agit dans un climat de crispation croissante, de contrôle renforcé et de gestion politique de son image. C’est dans cette séquence qu’il situe l’arrivée de Boualem Sansal.
Autre cas récent : la démission de Félicité Herzog de la présidence de L’Écume des Pages, librairie emblématique de Saint-Germain-des-Prés, rachetée par Vivendi en 2023. L’ancienne dirigeante a évoqué un affaiblissement du « respect », de « l’indépendance » et de la « capacité de délibération », dénonçant, chez France Culture, un « mélange des genres entre influence politique et conduite des affaires ».
Une charte d’indépendance avait pourtant été mise en place lors du rachat - pour un montant de 4,5 millions d’euros - afin de garantir la liberté des libraires et le pluralisme de l’offre. Mais dans les faits, Herzog affirme avoir dû « neutraliser certaines interventions extérieures », notamment autour de la promotion d’ouvrages sensibles ou de mises en avant issues de l’écosystème du groupe.
Le point de rupture intervient autour de la participation imposée de la librairie aux célébrations des 200 ans d’Hachette, événement encadré par des médias du groupe Vivendi-Bolloré. Une perspective rejetée par l’équipe, expliquait-elle, évoquant des « échanges très déplaisants » et une tentative de « passage en force ». Elle a dénoncé une « sorte d’intimidation » et s’est interrogée : « Est-ce qu’on peut contraindre des salariés à s’associer à des événements couverts par des organes médias avec des idées politiques ? »
La présence de Xenia Fedorova, ex-dirigeante de Russia Today, a cristallisé les tensions. Plus largement, et à l'instar de Jean-Yves Mollier, elle mettait en garde contre un brouillage des frontières : « Mélanger la politique et le business, c’est très compliqué. » Un constat partagé par Eliane Calmann-Lévy, qui a également mis en garde contre « l’immixtion de la politique dans l’économie », qu’elle juge destructrice de valeur.
Dans cette lecture, le transfert vers Grasset ne serait donc pas né d’un travail éditorial classique de repérage ou de conviction mené par la maison elle-même. Il serait au contraire le produit d’une décision de groupe, répondant à une logique stratégique et idéologique qui dépasse l’économie habituelle d’une relation auteur-éditeur.
« À ma connaissance, c’est la première fois qu’il y a un transfert de ce type : un groupe impose à une de ses filiales un auteur que le groupe va débaucher lui-même », commente Jean-Yves Mollier. « En règle générale, c’est le patron d’une filiale qui, en allant à New York, à Londres ou à Francfort, tente d’avoir un auteur. Et s’il n’a pas complètement les moyens, il demande à son groupe de l’aider. Mais la démarche inverse - le groupe qui achète un auteur et qui dit ensuite à une des filiales : voilà, on vous le met au catalogue - je n’ai pas le souvenir que cela se soit produit dans les vingt ou trente dernières années. »
Reste la réputation d'Olivier Nora dans l'édition, à la forte légitimité intellectuelle et morale, peu susceptible d’accepter des directives extérieures trop grossières. En 2022, il avait par exemple tenu tête à Nicolas Sarkozy, qui avait alors tenté d'avoir sa tête, en vain.
Boualem Sansal a, sur le plan littéraire, toute sa place dans une maison exigeante comme Grasset — sans que cela signifie pour autant que son arrivée place son PDG dans une position confortable. « Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment un cadeau qui ait été fait à Grasset », commente Jean-Yves Mollier.
Il souligne le risque de critiques venant de certains auteurs de la maison, notamment parmi ceux qui se sont montrés très actifs contre Bolloré, comme Virginie Despentes ou Sorj Chalandon. Le cas Grasset devient alors exemplaire, non parce que la maison serait idéologiquement alignée, mais parce qu’elle serait absorbée malgré elle dans une opération décidée plus haut. En somme, la maison pourrait apparaître comme la façade littéraire d’une opération qu’elle n’aurait pas initiée.
« Grasset et Gallimard sont les deux grandes maisons d’édition littéraires. Après, il y en a d’autres — Calmann-Lévy, Albin Michel, Le Seuil, Actes Sud... — mais Grasset et Gallimard, ce sont quand même les deux grandes maisons historiques », rappelle Jean-Yves Mollier. Si Boualem Sansal avait été dirigé vers Fayard, on aurait pu y voir une orientation plus directement liée aux essais, au débat d’idées, aux repositionnements idéologiques du groupe. Le fait qu’il soit envoyé chez Grasset montre qu’il s’agit de capter aussi une part de la haute légitimité littéraire.
Contacté par ActuaLitté, Olivier Nora rappelle, en préambule, que « l’autonomie éditoriale de Grasset est totale : j’en suis le garant ». Et d'ajouter : « Je ne connais pas un confrère en France qui n’aurait accueilli cet auteur avec reconnaissance s’il en avait eu la possibilité, à partir du moment où le choix de l’auteur de quitter son éditeur historique était irrévocable. » Enfin, il précise : « J’ai bien sûr échangé avec Antoine Gallimard à ce propos : nos relations sont anciennes, confiantes et amicales. »
Dans une tribune publiée dans Le Monde, Boualem Sansal conteste aujourd'hui les récits qui entourent son départ de Gallimard, rejetant toute idée de manœuvre extérieure : « Je n’ai été démarché par personne » et les rumeurs d’intervention politique « relèvent de la pure fiction ». Il insiste sur la qualité de sa relation passée avec son éditeur, évoquant « une relation d’amitié et de confiance sans nuage » et saluant l’estime qu’il porte à Antoine Gallimard.
L’écrivain situe l’origine de la rupture dans son incarcération en Algérie : « La divergence qui explique aujourd’hui mon départ est née pendant ma détention. » Face au régime, il affirme avoir adopté une ligne claire : « Dire les choses clairement, nommer la dictature et refuser toute logique de négociation. » Il oppose cette position à celle de son éditeur, fondée sur une « démarche diplomatique » qu’il dit « comprendre et respecter », mais qui ne correspondait pas à sa propre « ligne de résistance ».
À LIRE - Boualem Sansal : chez Hachette, “je peux me reconstruire plus facilement“
Enfin, il relie son choix éditorial au contenu même de son prochain livre, qu’il décrit comme « un livre de combat ». Le publier chez Gallimard aurait, selon lui, « introduit une ambiguïté ». Il affirme avoir trouvé chez Grasset « une ligne de clarté et de combat ».
Dans cette affaire, nombreux sont ceux qui, face au soutien apporté à Antoine Gallimard, saluant l’engagement personnel de l’éditeur en faveur de Boualem Sansal durant son incarcération - ou pour relativiser l’événement -, invoquaient un phénomène supposé courant : le débauchage d’auteurs vedettes entre grandes maisons.
« C’est vrai que des transferts ont existé dans le passé », répond Jean-Yves Mollier. L’historien situe ce type de rivalités à une période désormais ancienne, celle où deux grands ensembles dominaient le marché du livre français : d’un côté le groupe de La Cité, devenu Vivendi Universal Publishing, de l’autre Hachette. « Avant 2002 plus exactement, lorsqu’il y avait vraiment deux groupes géants. Chacun essayait de faire venir, d’attirer des grands auteurs. »
Aujourd’hui encore, quelques cas existent. En 2005, Michel Houellebecq rejoint Fayard pour La Possibilité d’une île, dans le cadre d’un accord financier important et incluant également une adaptation cinématographique. L’expérience ne s’inscrit toutefois pas dans la durée : l’auteur revient par la suite chez Flammarion, avec un nouvel accord éditorial comprenant notamment la publication de ses œuvres complètes.
Côté auteurs à succès, d’autres mouvements récents peuvent être relevés. En 2017, Guillaume Musso quitte XO (Editis) pour rejoindre Calmann-Lévy, où il retrouve son éditrice Caroline Lépée. Dans un registre différent, Pierre Lemaitre rejoint à son tour Calmann-Lévy en 2022, après avoir été publié chez Albin Michel. L’année précédente, Delphine de Vigan avait quitté J.C. Lattès pour rejoindre Gallimard.
On peut également citer d'autres cas, comme le départ d'Aurélien Bellanger de Gallimard vers Le Seuil, afin de suivre son éditrice Maud Simonnot, le départ de l'auteur Grégoire Delacourt de J.C. Lattès vers Grasset, puis vers Albin Michel, ou encore le passage de Karine Tuil de Grasset à... Gallimard.
Autrement dit : si les circulations d’auteurs entre grandes maisons existent bel et bien, comme en témoignent plusieurs cas récents, elles restent peu fréquentes et ne relèvent pas nécessairement de transferts spectaculaires. La plupart du temps, ces mouvements s’inscrivent dans des logiques éditoriales classiques. En revanche, un phénomène demeure beaucoup plus courant : celui d’un auteur révélé par une structure plus modeste, puis attiré par une maison plus puissante à mesure que sa notoriété s’installe.
Pour Jean-Yves Mollier, le cas Sansal dépasse largement le cadre éditorial : il y voit « une opération politique qui utilise la littérature ». Selon lui, l’enjeu est clair, jusqu’à « l’élection présidentielle », dans un contexte où se concentrent médias, édition et influence. Une situation qui pose, conclut-il, « un vrai problème en démocratie ». Derrière un à-valoir hors norme, la question d’une politisation croissante du monde du livre se pose.
Crédits photo : Sebastiano Ricci, Hercule tuant le Centaure Nessus — Museum of Fine Arts, Houston (domaine public)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
10 Commentaires
EfsyW
17/03/2026 à 15:28
En 2018, Guillaume Musso passe de XO (Editis) à Calmann-Lévy (diffusé par Hachette)... Mais vous ne devez pas le considérer comme un romancier; il est vrai qu'il vend peu de bouquins.
Efsyw
17/03/2026 à 16:15
En 2022, Pierre Lemaître quitte Albin Michel pour Calmann-Lévy (Hachette).
En 2021, Delphine de Vigan quitte Lattès pour Gallimard.
Musso, Lemaître, de Vigan, trois des 10 auteurs les plus vendus en France (vous voulez les montants des transferts?) ont changé d’éditeur ces 9 dernières années; vous en voulez d’autres?
Et pas un commentaire négatif ou un jugement de votre part, à l’époque (pourtant pas lointaine).
Hocine Bouhadjera - ActuaLitté
17/03/2026 à 16:37
Bonjour,
Merci pour vos messages, l’article a été amendé en conséquence.
Bien cordialement
Efsyw
17/03/2026 à 17:08
Merci beaucoup. Cela vous honore. Mais lorsqu’on parle de Musso, Lemaître et de Vigan, on peut difficilement écrire qu’il ne s’agit pas de “transferts spectaculaires”, vous en conviendrez, je l’espère… Et si le transfert de Boualem Sansal est. selon vous, “spectaculaire”, c’est précisément parce que la presse a voulu en faire un spectacle et un acte politique, ce qu’il n’est pas (à moins de mettre en doute la parole de Sansal ET de Nora). On pourrait faire dans le sensasionnalisme aussi en se demandant pourquoi Musso est publié chez Hachette et cela n’aurait aucun sens, à vos yeux, alors que c’est exactement la même chose, au fond. Merci, néanmoins, d’avoir eu l’honnêteté de modifier quelque peu l’article.
NAUWELAERS
17/03/2026 à 21:41
Une suggestion: on attend le prochain livre de Sansal et on s'occupe enfin de littérature et de son prochain essai, qui s'annonce brûlant.
Ce serait peut-être l'attitude la plus sage à adopter.
Non ?
Et en attendant on lit «Le français, parlons-en» du même Sansal, aux éditions du Cerf !
CHRISTIAN NAUWELAERS
Marie
23/03/2026 à 07:43
Ou la sagesse...du vrai lecteur. Merci.
EfsyW
17/03/2026 à 17:56
Pour votre info:
https://www.lexpress.fr/culture/edition-la-verite-sur-le-transfert-de-guillaume-musso_1952238.html
EfsyW
17/03/2026 à 18:56
Tiens d’ailleurs, puisque vous assumez désormais d’être un média militant, pourquoi n’iriez-vous pas jusqu’au bout de l’absurde en faisant un article ainsi intitulé « Musso, l’auteur français le plus lu au monde et aussi le plus riche est publié par Bolloré. À qui profitent les millions? »? Cela vous donnerait un sacré coup d’avance sur vos concurrents. Alors bien sûr, il faudrait assumer car Musso a un peu plus de lecteurs que Sansal, je crois mais n’est-ce pas le propre du militantisme: assumer, même quand c’est risqué, même quand cela n’a aucun sens. Je vous offre l’idée et j’ai hâte de découvrir l’article. Cela aurait beaucoup plus d’allure que de tirer sur les ambulances…
Pierre-Michel Robert
18/03/2026 à 07:24
Intéressant. Après le succès contre nature du "récit de captivité" publié sous le nom de M. Sarkozy, il y avait à l'évidence un coup éditorial à jouer, et Sansal et Hachette l'ont joué. Qui sera le prochain Dantès ?
Un observateur
18/03/2026 à 10:08
Les transferts sont assez courants dans l'édition. Fred Vargas a ainsi quitté son éditrice historique, Vivane Hamy, pour Flammarion. Houellebecq dont vous parlez a fait un aller retour Flammarion Fayard Flammarion ( un chèque grassouillet chaque fois), Grimaldi a suivi Sophie de V Closets, Tatiana de Rosnay est allée vendre sa soupe ailleurs, bref, ce n'est ni rare, ni scandaleux. Une fois encore je comprends mal la focalisation sur ce sujet. Sansal voulait un gros chèque, Antoine Gallimard n'en signe presque jamais : fin de l'histoire.