Dans les vieilles maisons ibériques, les murs gardent secrets ces oeuvres que l’Église, l’État et la peur ont voulu emmurer. À Barcarrota, quelques livres du XVIe siècle ont survécu à la chaux, au zèle inquisitorial et à l’oubli administratif. Derrière la poussière des archives, un nom remonte à la surface : celui d’un homme qui lisait comme on se cache pour échapper aux censueurs... et se cachait pour continuer à lire.
Il aura fallu quatre siècles pour que l’Histoire cesse de parler à voix basse. À Barcarrota, petite commune d’Estrémadure, une bibliothèque clandestine découverte en 1992 derrière le mur d’une maison vient de retrouver, sinon son silence, du moins son propriétaire.
Selon les recherches de Pedro Martín Baños, présentées par l’Université d’Estrémadure, les onze pièces dissimulées — dix imprimés du XVIe siècle et un manuscrit — auraient appartenu à Fernão Brandão, hidalgo portugais passé par Rome, installé dans la région de Badajoz et poursuivi par l’Inquisition.
La force de cette hypothèse tient à un détail minuscule, donc décisif : une amulette de papier circulaire retrouvée avec les volumes, datée de 1551 à Rome et dédiée à Brandão. L’enquête a ensuite remonté les archives, jusqu’à Évora et à la documentation inquisitoriale, où apparaissent contre lui des accusations d’impiété, d’irréligion et de sodomie.
Le portrait qui se dessine n’a rien du collectionneur abstrait. Il s’agit d’un homme traqué, dont la bibliothèque ressemble moins à un caprice d’érudit qu’à un dépôt de survie. Le mur n’était pas une cache commode ; c’était une frontière de fortune entre la lecture et le bûcher judiciaire.
Ce qui rend l’affaire si saisissante, c’est le contenu même du lot. On y trouve une édition inconnue jusqu’alors de 1554 de La vida de Lazarillo de Tormes, mais aussi l’Alborayque, des traités de chiromancie, un manuel d’exorcismes, un texte d’Érasme, un petit livre de prières en plusieurs langues, une Oración de la emparedada en portugais, et La Cazzaria, dialogue italien de caractère érotique homosexuel.
Plusieurs de ces ouvrages figuraient nommément dans l’Index de 1559 promulgué par l’inquisiteur Fernando de Valdés ; d’autres relevaient de ces zones grises où l’Église et les tribunaux faisaient régner une incertitude suffisante pour terroriser les lecteurs. La bibliothèque de Barcarrota montre ainsi, en réduction, ce qu’était la censure à l’âge moderne : non un simple catalogue d’interdictions, mais un climat.
La thèse nouvelle balaie en même temps une ancienne attribution, celle du médecin converso Francisco de Peñaranda. Martín Baños ne se contente pas d’un nom trouvé sur un objet ; il recompose un voisinage, une topographie, une présence.
On rapporte notamment l’existence d’un testament voisin de 1565 mentionnant une maison contiguë à celle de Fernão Brandão, indice indirect mais structurant dans un monde sans numérotation urbaine.
Autrement dit, l’enquête ne rompt pas seulement un mystère bibliographique : elle restitue une géographie de la peur, dans laquelle la circulation des livres dépendait des murs, des lignages, des dénonciations et des angles morts de l’archive.
Il y a, dans cette histoire, une ironie presque trop parfaite. Ce trésor de papier n’a pas été exhumé par un grand programme patrimonial, mais par un coup de pioche lors de travaux domestiques. Les livres restèrent ensuite plusieurs années dans une boîte à chaussures avant que la Junta de Extremadura ne les acquière, en 1995, pour 15 millions de pesetas.
L’épisode s’est prolongé devant les tribunaux : l’ouvrier qui avait matériellement percé le mur obtint la moitié de la valeur économique du trésor, en application des règles patrimoniales rappelées par les témoins de l’époque. Au bout du compte, la bibliothèque de Barcarrota n’éclaire pas seulement la violence inquisitoriale. Elle rappelle aussi qu’un patrimoine dort parfois chez des particuliers, qu’il réapparaît par accident, et que la justice civile vient, bien après la théologie, régler la part de chacun.
Il serait pourtant réducteur d’en faire une simple curiosité d’archives, bonne pour vitrines savantes et anniversaires régionaux. Cette découverte prolongée par l’identification de Brandão nous oblige à regarder autrement l’histoire du livre : non comme la marche triomphale des textes, mais comme une succession de fuites, de clandestinités, de saisies évitées et de lectures compromises.
Dans le récit européen de la Renaissance, on célèbre volontiers l’imprimerie, l’humanisme, la circulation des idées. Barcarrota rappelle l’autre versant : celui où lire, posséder, traduire ou conserver un volume pouvait suffire à faire de vous un suspect. Quatre siècles plus tard, le mur s’est rouvert ; il laisse voir moins un trésor qu’un système de peur solidifié dans la chaux.
Et le mystère est résolu, après des années de recherches...
Crédits photo : Université d’Estrémadure
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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