Le récit s’ouvre sur un jour de bascule : un homme de cinquante-sept ans, poussé vers la sortie par un plan social, traverse une ville rendue irréelle par un ciel ocre. Ce départ forcé n’a rien d’un simple prétexte narratif. Christian Dorsan en fait la chambre d’écho d’une vie entière, entre peur du vieillissement, solitude sexuelle, mémoire familiale et sentiment persistant d’être resté au bord de sa propre existence.
Le narrateur avance avec une compagne intérieure, Malataborgne, voix hostile, railleuse, presque gémellaire, qui organise depuis l’enfance le commerce de ses peurs. Le livre expose d’emblée cette mécanique intime : « Je ne suis pas seul dans ma tête, il y a toujours cette voix, grave ou éraillée, jamais douce ou rassurante, qui sans cesse me juge, me réprimande ou se fout de moi. Jamais d’encouragement. » Cette invention romanesque apporte une forte : moins un dialogue intérieur qu’un procès permanent.
La trame procède par allers-retours. À la journée de licenciement répondent les années de formation. L’enfance pèse ici comme une matrice. « Grand-Mère était économe sauf pour une dépense hebdomadaire : son magazine télé. Outre les programmes, il dévoilait juste avant la page horoscope, un roman photo. »
De ces fictions populaires naît moins une échappée qu’un modèle impossible, celui d’une beauté lisse, d’une sentimentalité codée, d’un monde où les corps seraient enfin à leur place.
ENTRETIEN – Autobiographie plus ou moins vraie d’un jeune homme prolongé…
C’est l’un des axes les plus convaincants : montrer comment l’imaginaire sauve et abîme tout à la fois. Dorsan formule une véritable analyse du désajustement social et charnel. « Chaque vacances passées chez Grand-mère me confirme que je ne suis pas à ma place. Malataborgne prend de plus en plus de place, d’ascendant sur moi. » À partir de là, se développe une thèse souterraine : grandir ne guérit pas l’exil intérieur, il le rend seulement plus lucide.
La narration, très incarnée, frappe par sa franchise physique, sa mélancolie sèche, son ironie venimeuse. Le corps y devient archive, juge et champ de bataille. « Mon corps est mon deuxième cerveau. Il braille sa faim sans arrêt, m’enflamme avec des envies que je ne pourrais assouvir, me fait déambuler dans des labyrinthes sordides, dessine ma bouche dans les Glory Hole, tout ça pour en ressortir toujours insatisfait. Je rêve de ciel bleu, et lui m’embarque sous la pluie, une pluie froide ou un crachin d’été qui n’en finit pas. »
Dorsan décrit avec justesse la fatigue du désir quand il se heurte au déclassement, à l’âge, à la peur d’être devenu visible autrement : non plus comme objet de désir, mais comme corps qui sort du cadre.
Le texte convainc aussi par sa lecture du monde social. L’entreprise, l’urbanisme neuf, les routines de bureau, les discours managériaux, tout concourt à épaissir le désenchantement. En ce sens, le titre ne désigne pas seulement une humeur individuelle : il dit l’usure d’une génération qui a longtemps bricolé avec le travail, les affects et l’identité, avant de découvrir que la débrouille ne constitue pas un destin.
Reste un livre singulier, âpre et souvent très juste, qui ne cherche ni l’excuse ni l’édification. Christian Dorsan y ausculte un homme qui vacille sans se rompre, et transforme la disgrâce sociale en révélateur d’une vie vécue de biais.
Publiée le
16/03/2026 à 08:00
1 Commentaires
215 Partages
Paru le 05/12/2025
212 pages
Hello Editions
20,90 €
1 Commentaire
Edco
16/03/2026 à 11:03
Je pense à Bernard Noël...
." J ' étouffe de ne pas comprendre
le monde
le même ciel sur tout déroulé
l ' obstination de la vie...."
Merci pour ce texte incitatif....