Il y a, dès les premières pages, une phrase qui tombe comme un couperet sec : « Ton père, Bernard, est mort. » De ce choc presque sans théâtre, Pauline Klein tire un roman d’enquête intérieure où le mensonge ne sert pas à masquer le réel, mais à tenir debout face à lui.
La narratrice remonte la piste d’un père disparu trop tôt, médecin absent, silhouette mal fixée dans la mémoire, réduit à quelques visites, à des objets erratiques, à des formules pauvres — les quenelles, le lait au chocolat. Le récit suit cette recherche tardive : souvenirs d’enfance, archives domestiques, journaux intimes, appels, entretien avec un détective, retour sur Roman, grand amour de jeunesse. Rien ne livre de vérité stable. Tout reconduit à un manque, à une scène trouée, à une parole empêchée.
La grande force du livre tient à sa construction. Pauline Klein n’avance pas en ligne droite. Elle procède par nappes, reprises, déplacements. Le père mort, l’enfant dissociée, l’amoureuse qui fabrique du drame, la femme adulte qui enquête : ces figures ne s’additionnent pas, elles se répondent. Le mensonge devient une technique de survie.
La narratrice le dit nettement : « C’est à partir de ce supposé grand événement que j’ai commencé à manipuler la vérité. Que mon orgueil s’est déployé. » Le roman montre comment l’invention de soi naît ici d’une carence de récit, dans une famille où personne ne transmet vraiment.
La voix impressionne par sa précision sensorielle, sa sécheresse parfois cruelle, son humour de biais. Klein excelle à saisir la violence sociale des regards, la comédie des consolations, l’usure des mythologies familiales. Le motif de l’enquête évite toute grandiloquence : « Quand on fouille on trouve. », promet le détective. Or le livre démontre surtout qu’on trouve des versions, des angles morts, des arrangements avec la honte.
Roman n’est pas un simple personnage secondaire. Sa place éclaire la mécanique intime du texte : peur de l’abandon, goût du scénario catastrophe, besoin de précéder la rupture. Quand il lâche : « Tu as besoin de grandir. », la phrase déborde la scène amoureuse et atteint le cœur du livre.
Quelques longueurs existent dans les détours réflexifs, et certaines redites paraissent moins travaillées que ressassées. Mais cette insistance finit par faire forme. Elle épouse l’obsession, l’enlisement, l’impossibilité de clore. Pauline Klein signe ainsi un roman nerveux et troublant sur l’héritage du vide, jusqu’à cette formule, magnifique et terrible : « J’ai fait le deuil du deuil de mon père. »
Publiée le
16/03/2026 à 08:00
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Paru le 05/03/2026
208 pages
Editions Gallimard
20,00 €
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