Le combat pour la lecture ne se livre plus seulement dans les écoles, les salons ou les bibliothèques publiques. Il se déplace au ras du quotidien, sur une étagère, dans un coin de salon, à portée de main. Au Karnataka (État du sud-ouest de l'Inde), la question n’est plus seulement de publier davantage, mais de savoir si le livre mérite encore une place fixe dans la maison. Et derrière ce meuble imaginaire, il y a déjà tout un marché, une langue et une génération à reconquérir.
Le 14/03/2026 à 10:42 par Nicolas Gary
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Publié le :
14/03/2026 à 10:42
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Au Karnataka, la politique du livre tente un geste simple, presque domestique : ramener les ouvrages dans la maison. La Kannada Book Authority a lancé l’initiative « Manegondu Library », littéralement « une bibliothèque dans chaque foyer », avec une cible affichée de 100.000 maisons équipées d’un espace consacré à la lecture.
L’organisme explique vouloir enrayer l’érosion du lectorat et des achats de livres en langue kannada, dans un contexte où auteurs et éditeurs signalent un recul de l’attention des jeunes pour la lecture suivie. Sa présidente, Manasa, résume l’ambition en une formule nette : « Les livres doivent appartenir à la culture du foyer et constituer une source de savoir, non une simple marchandise. »
Le programme ne se limite pas à un slogan. Il prévoit la constitution de bibliothèques domestiques dans tout l’État, y compris chez des responsables publics et des personnalités du cinéma. Dans la foulée, sont annoncées la nomination de dix membres de sensibilisation par district, l’organisation de journées spéciales dédiées à de grands écrivains et poètes, notamment les lauréats du Jnanpith, ainsi que quatre distinctions annuelles remises par le chef du gouvernement.
Les prix annoncés portent les noms de Nanjangud Tirumalamba, HaMa Nayaka, Kalayogi PR Thippeswamy et Galaganatha. En parallèle, les responsables locaux de la Kannada Sahitya Parishad ont annoncé un festival de poésie pour enfants et la distribution de livres en kannada comme présents lors de leurs manifestations.
Ce déploiement répond à une inquiétude formulée sans détour par les acteurs du secteur. T. P. Ramesh, ancien président du Kodagu Zilla Kannada Sahitya Parishad, juge que les réseaux sociaux ont réduit la lecture de livres ces dernières années et insiste sur la nécessité de transmettre l’habitude de lire à la génération suivante.
Le diagnostic n’a rien d’abstrait : il relie directement les usages culturels de la jeunesse à l’état futur du marché du livre régional. Là réside le cœur économique de l’affaire. Plus il y a de livres à domicile, plus la lecture sort du registre de l’événement scolaire pour redevenir une pratique ordinaire, donc un débouché potentiel pour l’édition en langue kannada.
L’initiative s’insère d’ailleurs dans une séquence plus large de soutien au secteur. En janvier, le ministre chargé du Kannada et de la Culture, Shivaraj Tangadagi, a promis un renforcement de l’aide financière à la Kannada Book Authority, en visant notamment les achats groupés destinés à protéger les intérêts des éditeurs.
Le même jour, il défendait la bibliothèque domestique comme levier de lecture publique et comme soutien indirect à la chaîne du livre. « Chaque personne doit cultiver l’amour des livres, car ils constituent le socle du savoir. C’est cette culture de la lecture qui fait vivre les auteurs, les éditeurs et l’industrie du livre », expliquait-il au Times of India.
Cette dimension économique prend encore plus de relief à la lumière d’une autre décision récente. Le 19 février, le gouvernement du Karnataka a supprimé les plafonds de prix qui limitaient depuis des années les acquisitions pour les bibliothèques publiques et a porté de 10 % à 40 % la part des achats guidés par la demande des lecteurs.
Selon les autorités citées, le système précédent empêchait souvent l’entrée de titres très demandés, de meilleures ventes et d’ouvrages de préparation aux concours, en raison de critères rigides sur le format, le prix ou la rémunération à la page.
À LIRE - Inde : une foire collecte des livres pour la bibliothèque de la prison
Lors du processus d’acquisition 2022 encore en cours, aucun livre n’avait été retenu dans les segments des ouvrages de concours et des manuels ; sur 3 965 livres achetés, 3 005 relevaient de la littérature générale.
Autrement dit, le Karnataka avance sur deux jambes. D’un côté, il réforme l’achat public pour rendre les bibliothèques plus attractives et plus proches des usages réels. De l’autre, il tente d’élargir la présence physique du livre dans la sphère privée.
Ce n’est pas anodin dans un État dont le réseau de lecture publique reste vaste : le département des bibliothèques publiques recense 30 bibliothèques centrales de district, 703 bibliothèques de branche, tandis qu’un programme de modernisation a converti 30 bibliothèques centrales de district, 26 bibliothèques centrales urbaines et 216 bibliothèques de taluk en bibliothèques numériques.
La politique domestique du livre n’arrive donc pas sur un désert ; elle cherche au contraire à brancher le foyer sur une infrastructure déjà installée.
Il reste néanmoins une tension. La bibliothèque à la maison ne remplace ni la bibliothèque publique ni l’école, pas plus qu’elle ne garantit à elle seule de nouveaux achats. Mais elle modifie le cadre et fait du livre un objet visible, accessible, disponible sans déplacement, sans formalité, sans délai.
Pour l’édition en kannada, cette stratégie a une portée symbolique forte : défendre la langue par l’usage quotidien, non par la seule célébration institutionnelle. Pour les professionnels, elle dessine aussi un horizon plus concret : si la lecture redevient une habitude familiale, la demande cesse d’être ponctuelle et peut irriguer auteurs, libraires, éditeurs et circuits de diffusion.
Le programme « Manegondu Library » n’efface donc pas d’un trait les fragilités du secteur. Il révèle autre chose : au Karnataka, la bataille du livre se joue désormais à deux échelles en même temps, celle des politiques publiques et celle du salon.
Entre les acquisitions publiques réformées, les prix littéraires régionaux, les festivals de poésie pour enfants et l’objectif de 100 000 foyers lecteurs, l’État tente de transformer une préoccupation culturelle en mécanisme de circulation. Le pari est clair : pour sauver un marché, il faut d’abord refaire une habitude.
Crédits photo : u_sdq2d35ezv CC 0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
1 Commentaire
Edco
16/03/2026 à 11:25
L ' être humain.....ne manque jamais d ' idée......
On dirait une blague....
Suis pas sûre que si on offrait ....une poêle.....les gens ...cuisineraient plus ! Si on offrait un vase , les gens achèteraient des fleurs....
....Bon .....
" Si j ' avais un marteau..
Je cognerais le jour
Je cognerais la nuit
J ' y mettrais tout mon cœur...."
Bref,
....Qu' importe le flacon , pourvu qu' on ait ....l ' ivresse !!!!!