Passionné par les auteurs mineurs, les petites éditions, le tout jeune sexagénaire Éric Poindron nous parle de livres, de voyages et d’amitié à travers un récit autobiographique qu’on pourrait qualifier d’hybride. Propos recueillis par Étienne Ruhaud.
Foisonnant, Au cabaret des oiseaux et des songes (Le Passeur éditeur, 2024) nous transporte à travers l’espace et le temps, nous fait rencontrer telle figure actuelle du milieu littéraire, artistique ou musical, nous amène à croiser Restif de la Bretonne, ou encore quelque obscur homme de Lettres de la Renaissance, de l’âge classique. Embarquons-donc avec Éric Poindron, et laissons-le nous conter son histoire, SES histoires.
Étienne Ruhaud : La couverture du livre indique qu’il s’agit d’un « roman d’escapades ». Peux-tu nous en dire davantage sur cette appellation ?
Éric Poindron : J’aime, si c’est encore possible, inventer des « genres », ou, mieux peut-être, me méfier des genres et inventer mes propres genres. Aujourd’hui, tout ou presque est « roman ». Le moindre récit, le moindre témoignage devient roman car c’est ce que le lecteur attend et les « grands éditeurs » l’ont bien compris. Je ne crois pas beaucoup à cette combine, aussi je cherche autre chose.
J’aime beaucoup cette définition anonyme : « Roman : une petite histoire, généralement d’amour. »
Je voulais sous-titrer mon livre « roman de voyage » et c’est mon éditeur qui a proposé « escapade », qui donne justement un côté romanesque, fantaisiste ou « baron perché » à mon livre.
Mon ami Pascal Quignard a expliqué que ce qui l’ennuie dans le mot roman, c’est que ça voudrait dire : « Tout ce qui sera dans ce livre sera faux. Dans le mot essai ou autobiographie, tout serait vrai. » Et il ajoute : « Pourquoi voulez-vous à l’avance que je confisque une part de moi, de ce que je pourrais dire de mon expérience. Je veux à la fois le faux, à la fois le vrai. Je veux pouvoir dire « je », « il », « nous », pouvoir faire fonctionner tout le pronominal. Malheureusement chaque genre habituellement employé n’est qu’un fragment de la ressource pronominale. C’est un peu comme si on avait demandé pendant des siècles aux musiciens de composer en la majeur, à d’autres en ut et à d’autres en si bémol. »
En somme, je m’efforce -sans me forcer- d’écrire sans savoir où je vais et encore moins qui je suis. Car nous ne sommes jamais ce que nous sommes.
Étienne Ruhaud : Les escapades, ce sont sans doute les nombreux voyages auxquels tu fais allusion. D’ailleurs, tu cites souvent de grands errants, comme Nerval ou Nicolas Bouvier. Te considères-tu comme un « écrivain-voyageur », ou réfutes-tu cette expression ?
Éric Poindron : Je ne crois pas beaucoup à ce « statut » d’écrivain-voyageur. Gilles Lapouge le rappelait à juste raison : Nicolas Bouvier n’est pas un écrivain-voyageur, c’est un écrivain tout simplement, et un grand. Quant à Jacques Lacarrière, il se demandait ce que ça ferait si on coupait en deux, dans le sens de la longueur, un écrivain-voyageur. Est-ce qu’il y aurait un écrivain d’un côté et un voyageur de l’autre ?
Je répondrai par une pirouette :
Comme le croyait peut-être ce cartographe imaginé, ouvrez votre livre par une carte justement imaginaire, ou non, et sur la couverture, écrivez avec sobriété « récif » plutôt que « récit » et même le lecteur le plus rétif sera prêt à embarquer avec vous pour l’aventure. Puis couchez sur le chemin, et enfin sur la feuille vagabonde, tout ce que les petits cailloux blancs n'ont pas pris le temps de raconter.
Ou par une seconde pirouette : Je suis un écrivain qui marche, suivi de très près par un marcheur qui écrit.
Étienne Ruhaud : Tu évoques fréquemment les carnets que tu noircis, au hasard des routes et des rencontres. Peut-on parler de journal intime ? Ou de récit autobiographique ?
Éric Poindron : Les carnets sont des compagnons. Ni journaux, ni autobiographies, ce sont plutôt des paysages. Avec un carnet, on se sent moins seul. Je prends des notes depuis que j’ai dix-huit ans. Ce sont des fragments et des pistes, très rédigés. Comme une cuisine modeste ou un établi. Puis j’archive.
Un exemple du matin :
« Comme il existe des portes derrière les portes, il existe des temps dérobés derrière le Temps et des vérités enfouies derrière la vérité. Ainsi, il existe toujours une grille à traverser en direction de cet antan si bavard et si proche. »
Étienne Ruhaud : Tu cites à plusieurs reprises Montaigne, reprenant l’expression « à sauts et à gambades », qu’on retrouve dans les Essais. Écrire te permet-il de t’analyser ? S’agit-il ici d’un ouvrage introspectif ?
Éric Poindron : Je crois qu’un livre est toujours fatalement introspectif, surtout si l’on s’en défend. Toutefois, ça n’est pas du tout ce que je cherche. Mon « Moi intérieur », si tant est qu’il existe, m’intéresse très peu.
Quant à Montaigne, l’homme sage et le voyageur, je trouve que c’est un bon compagnon de route, solide et discret. Pour lui rendre hommage, j’ai ainsi qu’il le fit, déposé des citations sur les poutres de mon bureau, une citation de Juvenal inventé, par exemple :
« Ici-bas, efforçons-nus de vivre dans une ambitieuse pauvreté. »
Étienne Ruhaud : Tu parles de toi, certes, mais aussi, beaucoup des autres, et notamment des auteurs actuels, parmi lesquels Pierre Michon, Pascal Quignard, Gilles Lapouge, ou Gérard Macé notamment. Écrire te permet-il de célébrer l’amitié ?
Éric Poindron : Je parle de moi dans ce livre car c’est un peu l’exercice et c’était la demande de l’éditeur, à savoir me raconter à travers mes voyages.
Je parle des écrivains que j’admire avant tout et qui sont mes amis dans la vie réelle ou à travers les siècles, ce qui ne change pas grand-chose car je m’arrange sans difficulté avec les siècles. Par exemple, Scarron, Saint-Amant, Chassignet ou Restif de la Bretonne sont des compagnons aussi importants et vivants que mon ami Dominique, vigneron, poète à sa jolie manière et humaniste que je fréquente presque chaque jour.
Étienne Ruhaud : De même, si ce Cabaret des oiseaux et des songes paraît essentiellement autobiographique, tu relates de nombreux faits historiques : qu’il s’agisse de l’épopée napoléonienne, du XVIIIème siècle ou de l’Antiquité. Tu déclares ne pas avoir étudié à la faculté, te décrivant comme un autodidacte. Lis-tu, pour autant, les historiens ? Dans quelle mesure l’Histoire t’inspire ?
Éric Poindron : J’ai lu beaucoup d’historiens quand j’étais plus jeune et m’ennuyais à l’école mais aujourd’hui, je leur préfère les ethno-folkloristes, par exemple. Ou les témoins, ceux qui ont fréquenté les coulisses de l’Histoire.
Les voyageurs, les cuisiniers, les diaristes et même les anonymes. Pour comprendre Napoléon et la campagne de Russie, il faut lire les Mémoires du sergent Bourgogne. Ou pour entrevoir le milieu mondain et littéraire « fin de siècle » et « Belle époque », il suffit de se plonger dans le délicieux Journal de l’abbé Mugnier. J’ai un grand appétit pour les arrière-cuisines.
Étienne Ruhaud : Contrairement à beaucoup, tu sembles croire en la littérature contemporaine, et même en la littérature tout court. Qu’est-ce qui explique cet optimisme ?
Éric Poindron : Je ne crois pas en la littérature contemporaine et je lis très peu d’auteurs vivants en dehors des amis. Je survole la littérature contemporaine mais je lis beaucoup d’articles « sur » la littérature contemporaine. Je me sens en compagnonnage avec l’artificier Philippe Bordas, Patrice Jean ou Patrick Cloux et quelques autres, des vieux mousquetaires vaillants égarés dans ce siècle.
J’aime la langue qui cabriole ou fait des ruades comme les « chevau-légers » du roi mais je la trouve très rarement dans le roman contemporain. Aux rentrés littéraires, je préfère relire Fermina Márquez de Valery Larbaud, La Conspiration de Paul Nizan, Les Étonnements de Guillaume Francœur d’André Fraigneau ou Le Château de l’horloge de Lise Deharme.
Étienne Ruhaud : À ce propos, tu as aussi exercé des activités éditoriales. Peux-tu nous en dire plus ?
Éric Poindron : J'ai toujours été éditeur et ce, bien avant de le devenir. Quand j'étais adolescent, j'avais entendu ce cher François Truffaut déclarer : « Si je n'avais pas été cinéaste, j'aurais été éditeur. » Je ne savais pas ce qu’était un éditeur, aussi j'ai cherché et me suis dit : « Je veux devenir ça. »
J’ai « appris à devenir » éditeur auprès de William Théry, des éditions « À L’écart », en province et à l’âge de vingt-ans, qui éditait sur une vieille machine « au noir » Heidelberg des ouvrages confidentiels et bibliophiliques. Des extraits d’Aphrodite de Pierre Louÿs, des lettres de Huysmans, de Max Jacob ou de Léon Cladel, des reliquats d'Apollinaire, ou des études solides sur Gérard de Nerval.
Mes deux grands modèles dans l’édition sont les inclassables Patrick Mauriès et sa merveilleuse collection devenu maison d’édition Le Promeneur et Samuel Brussell et son extraordinaire catalogue chez Anatolia. L’un est l’autre sont à mes yeux la quintessence de la curiosité et de la liberté
Plus tard, j’ai créé ma propre maison d’édition en Champagne. Plus tard encore, et encore aujourd’hui, comme directeur de collection, j‘ai édité des humains que j’aimais et des textes qui n’intéressaient pas grand monde car c’est en somme ce qui m’intéresse.
Étienne Ruhaud : On est frappé, aussi, par l’attention portée à des auteurs complètement méconnus, ou oubliés, tel Maurice Renard, ou le poète italien Guido Gozzano (1883-1916). Souhaites-tu, en partageant ton érudition, faire découvrir ces créateurs à un public plus large ?
Éric Poindron : Dans tous mes livres (une quarantaine en quarante ans) et dans tous mes textes, je glisse des secrets et des textes méconnus. Les écrivains oubliés ou peu lus sont des secrets. Aussi et ainsi, je partage mes secrets. C’est encore une manière d’être avant tout éditeur.
Étienne Ruhaud : Tu sembles faire le même constat de Gérard Genette dans Palimpsestes. Tout aurait déjà été dit, ou écrit, et nous ne ferions que répéter, avec plus ou moins de bonheur. Est-ce pour cela que tu te places, délibérément, dans le sillon d’autres écrivains que tu cites abondamment ?
Éric Poindron : Dans Le traité de Narcisse, André Gide écrit que « Tout a déjà été dit, mais comme personne n'écoute, tout est toujours à redire. » Il est possible d’appliquer cette sentence à la littérature. Bien sûr que tout a déjà été écrit et que, dans le même mouvement, tout reste à écrire. Alors, il faut trouver une petite place ; alors, comme le sait Lamartine, il faut se reculer de la foule pour agir. Quant aux écrivains conviés, c’est une manière de les saluer et de les vivifier.
Étienne Ruhaud : Quand la lecture vous prend par le col, elle ne vous lâche plus (p. 47-48). Dans un entretien, Pascal Quignard, dont tu parles (cf. plus haut), déclare être avant tout un lecteur (avant d’être un écrivain, précisément). Que penses-tu de cette affirmation ? La partages-tu ?
Éric Poindron : La lecture est assurément une activité et non une passivité. L’écrivain lit pour « s’inviter » puis s’affranchir et, peut-être, laisser quelques traces à son tour. Une universitaire m’avait un jour demandé si un écrivain était un lecteur et je lui avais répondu : « est-ce qu’un peintre peut se passer du musée » ?
J’allais oublier : depuis l’âge de quinze ans, je vis dans une bibliothèque démesurée qui me sert aussi de (nombreuses) maisons.
Étienne Ruhaud : Tu sembles féru d’Histoire, donc, comme évoqué plus haut. Pourtant tu narres souvent des faits imaginaires, des rencontres impossibles entre des écrivains éloignés dans l’espace et dans le temps. Est-ce un détour vers la fiction ? As-tu écrit des romans au sens strict (des récits d’imagination) ?
Éric Poindron : Tous mes livres ou quasi sont fiction. Je ne sais qu’inventer et vois l’existence comme une malle à histoires. Même quand je me promène le matin au cœur du marais aux hérons, tout est inventé et sur/imaginé.
Belles étoiles (éd. Flammarion), De l’égarement à travers les livres (éd. Castor Astral), L’Ombre de la girafe (éd. Bleu Autour) ou Brueghel, des secrets dans la neige (éd. Invenit) sont des véritables romans mais avec mes codes et leurs lois propres.
Étienne Ruhaud : Restons dans le domaine de l’imaginaire. Le titre ne doit sans doute rien au hasard, puisque tu parles de « songes ». Le rêve est une seconde vie, selon Nerval, dont tu parles ici beaucoup. De fait, l’onirisme nourrit-il ton travail d’auteur ?
Éric Poindron : J’ai peut-être la faculté de faire un pas de côté, puis plusieurs, du côté du songe, de l’irréalité et de la surréalité. Je « vois les choses » ainsi et ce depuis l’enfance ; alors je n’ai plus qu’à raconter lesdites choses.
Quant à Nerval, il est peut-être le compagnon avec lequel je passe le plus de temps. Nous avons beaucoup de choses à nous dire et je lui invente même des histoires. Tout comme lui, je suis peut-être un rêveur en prose.
Étienne Ruhaud : La poésie, aussi, occupe une place centrale dans ton écriture, et d’ailleurs Au cabaret des oiseaux et des songes s’achève par deux longs poèmes. Penses-tu en venir à cette forme ? Ici, on songe souvent à ce que Jean-Yves Tadié nomme un « récit poétique ».
Éric Poindron : J’utilise très peu le mot poésie et cède le mot « poète » bien volontiers à ceux qui se croient ou se qualifient ainsi. Je poursuis seulement mon chemin et le statut ou la posture ne m’intéressent pas.
J’avais un jour demandé à Pierre Michon s’il n’avait pas des feuillets éparpillés et poétiques afin de les éditer et Pierre, taquin, m’a répondu à-peu-près ceci : « Enfin, Phrère, tu sais bien que tous mes textes sont poétiques. J’écris de la poésie, en quelque sorte, tu vois bien. C’est parce que j’aime indistinctement les chiens et les loups, comme tu le fais. »
Bien sûr que la poésie est la grande affaire de chacun, c’est pourquoi il est inutile de le mentionner. Toutefois, j’ai écrit Comme un bal de fantômes (éd.) qui est, selon moi, un roman en poèmes et en prose, qui raconte l’histoire d’un homme et de tous les hommes en cinq saisons, très immodestement comme une histoire du monde.
J’ai aussi écrit Comment vivre en poète qui n’est en aucune façon un manuel ou une méthode, mais un laboratoire « à fabriquer de la poésie ». Ainsi, je m’interroge mais m’abstiens de disserter.
Si je devais résumer, je dirais que je ne vois pas de la poésie dans toute chose mais j’essaie d’insuffler de la poésie dans toute chose.
Étienne Ruhaud : Ton écriture, aussi, tend parfois vers l’aphorisme. Est-ce un genre que tu pratiques ? Pourrais-tu, par exemple, publier un recueil d’aphorismes et/ou de maximes ?
Éric Poindron : Les aphorismes me viennent sans y réfléchir. Parfois je le note mais souvent, je les attribue à d’autres écrivains que j’invente.
Loin des hétéronymes, j'ai inventé bon nombre d'écrivains* qui, à force d'être évoqués et animés par d'autres, vivent très bien leurs vies sans moi ; à commencer par Johh B. Frogg, l’auteur de la sentence célèbre : « Derrière la vérité, il existe une autre vérité, laquelle est la vérité ? », qui a eu les honneurs de Télérama, de la Libre Belgique et que Didier Decoin, de l'Académie Goncourt, a cité en exergue de son roman Une anglaise à bicyclette – Comment peut-il le citer sans même l'avoir lu ?
Ainsi « mes écrivains » vivent leur existence romanesque selon leur fantaisie. J'ai même affrété une diligence docile et confortable qui galope sur la route de Paris à Genève afin qu'ils puissent rêvasser librement.
Tout ce petit monde se connaît, se croise ou s'ignore et si, par hasard, je suis dans les parages, j'essaie de me faire le plus discret possible.
Les vies minuscules et imaginaires forment un chaotique chemin et les cochers de diligence et de qualité connaissent les affres et les désarrois de la route. Et Ambrosio Salamandra d'écrire dans L'Anatomiste désabusé : « N'oubliez jamais que le temps, à défaut de s'évader, se cache comme le sable et dans le sable du sablier. »
Et voici un aphorisme, ou une réflexion qui me vient : À quel moment l’écrivain est le plus menteur, lorsqu’il imagine la vie qu’il aura ou quand il raconte la vie qu’il a eue ? Ou cet autre : Un calendrier solaire est toujours à l’heure, c’est le soleil qui n’en fait qu’à sa guise.
[NdR]* Umberto Pucci, Maurice Jouande, Léon Jouve, Honoré Dancourt, Ambrosio Salamandra, Nicéphore Duchêne, Stanley Chambers Longwood, Henry de Varennes, Révérend August Sturm, Nicolas de Saint-Merry, Henri-Charles Jullian dit « L'Abbé Jullian », Hector d'Yvelines, Charles d'Estissac, Adolfo Santis, Hippolyte de Saint-Amant, Claude de Larivey, Louis Leprince-Declève, Ioan Botezãtorul Broascã, et tant d'autres qui peut-être s'ignorent.
Étienne Ruhaud : Pour rester dans le champ linguistique et/ou stylistique, tu consacres plusieurs pages à la ponctuation. En quoi cette question t’occupe-t-elle ?
Éric Poindron : C’est en effet une occupation à part entière, un véritable temps d’étude, autant pour apprendre que pour l’égoïste plaisir de savourer. Comme la typographie, l’orthotypographie et les dictionnaires anciens, la ponctuation est depuis longtemps ma grande obsession.
J’ai toujours à portée de main le Traité de la ponctuation française (éd Gallimard) du regretté Jacques Drillon et le formidable et trop méconnu Verbier : herbier verbal à l'usage des écrivants et des lisants (éd. Maurice Nadeau). Je me promène dans ces deux livres essentiels comme dans un atlas.
Étienne Ruhaud : Tu évoques essentiellement des auteurs, mais également des musiciens tel Marin Marais, Charpentier, Corelli ou Couperin, ou encore ton ami CharlÉlie Couture. De même, surgissent parfois des peintres, d’époques et de styles différents, tel Lubin Baugin, Chardin ou Picasso. Ces autres formes d’inspiration nourrissent-elles ta création ? Les pratiques-tu à titre amateur ?
Éric Poindron : La peinture est l’une de mes grandes obsessions et j’ai souvent écrit sur la peinture (fictions, poèmes, textes de catalogues d’exposition, ou monographies pour des débats ou la présentation d’un peintre, par exemple). Je fréquente les musées de province depuis mon enfance, comme des pièces secrètes de mon existence.
Je le raconte en partie dans Le Voyageur inachevé (éd. Castor Astral) où je promène le lecteur dans vingt-six salles de mon musée imaginaire. J’ai le sentiment de « comprendre » la peinture ou, mieux, de « m’entendre » avec la peinture. Je l’ai beaucoup étudiée et pourtant ça ne relève pas seulement de l’étude.
C’est comme une évidence que je ne cherche pas à expliquer. Je l’ai pratiquée en mauvaise élève quand j’étais au Beaux-Arts. Et plus que la peinture, je me sens plasticien. Les formes me fascinent et j’imagine des objets, des structures, des installations et des univers. J’ai aussi créé de nombreux cabinets de curiosités comme des œuvres esthétiques, cabinets qui deviennent matière à littérature.
La musique, c’est autre chose, comme une présence que je ne comprends pas. Elle est pour moi aussi évidente que la brume, une rivière ou un fantôme. Elle est.
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CharlÉlie Couture, pour le citer, c’est une histoire d’amitié et d’invisible. Je l’ai édité, nous avons fait des spectacles, des conférences et des voyages ensemble. Nous avons des conversations profondes qui sont des activités à part entière. Nous nous nous comprenons.
Je vais vous raconter une histoire.
26 février 1980, XXe siècle. J'ai treize ans et je suis un gentil sale gosse. Je traverse le village en hiver éclairé seulement par ma lampe de poche. Je prends l'autocar à 7 heures 09 dans le froid de la Montagne de Reims et je suis fasciné par trois bonhommes : Andy Warhol jeune, Orson Welles et CharlÉlie Couture. Quarante ans plus tard, ce dernier est devenu mon ami et mon complice. Je le vois comme un frère jumeau avec exactement dix ans d’écart.
Étienne Ruhaud : « Mélancolie – ou dans la bile noire, tremper ladite plume pour en faire de l’encre couleur de demi-deuil » (p. 181). On sent souvent pointer chez toi une forme de nostalgie, même si tu t’en défends, ou encore quelques brumes de spleen. Écrire libère-t-il ? L’activité te rend-elle heureux ?
Éric Poindron : Je vais répondre par un poème :
Nous sommes déjà du pays de Jadis /Celui des chemins isolés et de nuit / des mémoires de brume et des rires de naguère où/Il existait un monsieur de Merveilleux/ Qu'aujourd'hui personne ne reconnaît/Et de ce Jadis/Le monde est comme une fable, avait dit un pérégrin capucin, homme de foi et d'autrefois/
Des ombres cachent d'autres ombres/Et François Couperin d'écrire qu'il avait demandé aux ombres une part de leurs ombres/
Le sage Jansénius avait confié à Saint-Cyran : « Nous sommes du salpêtre, nous brûlons sans laisser de trace
Ici, au XIXe siècle, en cette clairière, près du village qui possédait quatre cabarets et si peu d'église, le beau curé Zéphirin, édifia une chapelle dédiée à Saint Vincent/Il y installa des abeilles et des ruches/se fit apiculteur et vendit son miel afin de financer la chapelle
Il existera toujours un aujourd'hui et un Monsieur de Merveilleux/
Et des ombres qui errent/Comme le salpêtre/Des ombres qui dansent/Éblouissant les traces/Que nous sommes/Quand nous sommes déjà /de Jadis »
Crédit image : Le Castor Astral éditeur
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 07/11/2024
349 pages
Le Passeur Editeur
17,00 €
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