Présent aux côtés des équipes d’Hachette Livre lors de la soirée d’inauguration de l’événement littéraire organisé par le groupe, Boualem Sansal a évoqué sa nouvelle étape éditoriale et personnelle. Son départ de Gallimard marque aussi son arrivée chez Grasset, maison du même Hachette Livre, lui-même contrôlé par Vivendi, propriété de Vincent Bolloré.
Le 13/03/2026 à 13:45 par Hocine Bouhadjera
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13/03/2026 à 13:45
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L’écrivain de 81 ans explique, au micro d'Europe 1 (radio du groupe Lagardère, contrôlé par Bolloré), que sa rencontre avec les responsables du groupe Hachette a joué un rôle déterminant dans sa décision de tourner une nouvelle page.
« Depuis que j’ai rencontré Olivier Nora chez Grasset [le PDG, NdR], depuis que j’ai rencontré Arnaud Lagardère et ses collègues, j’ai l’impression que je suis sur un terrain qui me permettra de me reconstruire beaucoup plus facilement que... voilà. » Chacun mettra ce qu'il veut dans ce « voilà »...
Le contexte rend en tout cas cette transition particulièrement sensible. Depuis son arrestation en Algérie en novembre 2024, Antoine Gallimard, son éditeur depuis 1999, s’était fortement engagé pour la libération de l’écrivain, multipliant les initiatives de soutien. L’éditeur avait notamment organisé des événements publics, effectué plusieurs déplacements, recherché des avocats pour assurer la défense de l’auteur — d’abord François Zimeray puis Pierre Cornut-Gentille — et créé une Société de soutien international à Boualem Sansal.
Pour rappel, l’écrivain avait été incarcéré en Algérie à la suite de propos portant sur les frontières entre l’Algérie et le Maroc. Il avait été condamné en mars 2025 à une peine de cinq ans de prison, avant d’être finalement gracié en novembre 2025 par le président Abdelmadjid Tebboune.
L’engagement très visible d’Antoine Gallimard en faveur de la libération de Boualem Sansal n’a toutefois pas fait l’unanimité dans l’entourage de l’écrivain. En septembre 2025, une polémique avait éclaté autour de la proposition de nomination de l’auteur au Prix Sakharov du Parlement européen, portée par le groupe d’eurodéputés d’extrême droite Les Patriotes pour l’Europe, présidé par Jordan Bardella.
Antoine Gallimard avait alors publié un communiqué affirmant que l’écrivain, par la voix de son épouse, jugeait cette démarche « insidieusement partisane » et qu’il refuserait le prix s’il lui était attribué dans ces conditions, estimant qu’il n’était pas acceptable d’associer son œuvre à un mouvement dont la radicalité politique serait étrangère à l’esprit de tolérance qu’il défend.
Cette prise de position avait provoqué des tensions avec le comité de soutien à Boualem Sansal, présidé par Noëlle Lenoir, qui avait contesté la légitimité de l’éditeur à parler au nom d’un auteur alors détenu et dans l’impossibilité de s’exprimer librement, dénonçant une forme d’« instrumentalisation » de sa parole. Après sa libération et son retour en France, Boualem Sansal a affirmé n’avoir jamais refusé cette nomination, indiquant que la décision aurait été prise par Antoine Gallimard sans qu’il ait été consulté.
Dans ce contexte déjà fragilisé, l’annonce du départ de Boualem Sansal vers le groupe Hachette apparaît comme l’un des transferts éditoriaux les plus importants de ces dernières années, tant par la relation historique qui liait l’auteur à Gallimard depuis 1999 que par la portée symbolique de cette rupture après son incarcération, mais aussi par les enjeux financiers liés au potentiel succès éditorial du livre à venir...
Le journaliste Bernard Lehut évoque « déception et tristesse » face à la décision, qu’il juge difficile à comprendre au regard de la relation ancienne entre l’écrivain et son éditeur. Selon lui, ce choix peut apparaître comme « une ingratitude qui ne ressemble pas à l’écrivain que je connais ». Il préfère toutefois interpréter cette décision avec prudence, estimant qu’elle pourrait davantage relever de « l’errement d’un homme fragilisé par la prison et trop courtisé » plutôt que d’être « le fruit d’une connivence idéologique ».
Arnaud Lagardère a également confirmé que Boualem Sansal publierait désormais chez Grasset, « C’est son choix. Il voulait changer de vie professionnelle », a déclaré le PDG du groupe lors des célébrations du 200ᵉ anniversaire de Hachette à Paris, rapporte l’AFP.
Le dirigeant est formel : « Ce n’est pas un choix idéologique qu’on a fait, c’est un choix littéraire. » Selon lui, la décision de l’écrivain s’inscrirait dans une volonté de tourner la page, reprenant le même narratif : « On est face à un homme qui a vécu probablement les pires choses qu’on puisse imaginer et qui donc vraiment a décidé de tirer un trait, si je puis dire, sur son passé. »
Une interprétation qui contraste avec les interrogations soulevées par certains observateurs, au regard des prises de position et des collaborations médiatiques passées de l’auteur, notamment avec plusieurs médias classés à droite ou à l’extrême droite, comme Valeurs actuelles ou Boulevard Voltaire. Il figure également dans l’organigramme du média Frontières, au sein de son comité stratégique. Il affirme toutefois avoir ignoré la ligne politique du média et ne s’être impliqué que brièvement.
Outre la dimension financière, ce rapprochement avec le groupe Bolloré s’inscrit en tout cas dans un paysage éditorial où les lignes littéraires, médiatiques et politiques apparaissent de plus en plus étroitement imbriquées.
Arnaud Lagardère a également contesté l’idée d’un débauchage organisé par Hachette : « Il avait une appétence pour Grasset. Jamais à aucun moment nous avons essayé de débaucher Boualem Sansal de sa maison historique. »
Les propos d’Arnaud Lagardère contrastent toutefois avec plusieurs éléments rapportés ces derniers jours sur les conditions de l’arrivée de Boualem Sansal chez Hachette. Selon La Lettre, le groupe aurait mené un démarchage commercial appuyé pour convaincre l’écrivain de rejoindre son catalogue. Une première prise de contact facilitée par Nicolas Sarkozy, qui aurait encouragé ce rapprochement.
L’auteur a par ailleurs évoqué son prochain ouvrage, actuellement en cours de finalisation, qui reviendra directement sur son incarcération en Algérie, et mêlera récit personnel et réflexion politique. « Le livre est fini, je suis en train de le peaufiner parce que c’est un livre important », explique-t-il.
Une période marquée par un profond bouleversement intérieur, confie-t-il : « J’ai connu des moments très délicats, des moments de très grande solitude, de très grande souffrance, et surtout beaucoup de questionnements. Des questions politiques, philosophiques… un bouleversement total. » Selon lui, le projet dépasse le simple témoignage. « C’est une réflexion complexe sur la sécurité, sur les droits de l’homme, sur la liberté d’expression, sur ce qu’est un État, sur les relations internationales… »
Il dénonce également la logique politique qu’il estime avoir subie lors de son arrestation. « L’Algérie pratique la politique de l’otage. Ce n’est pas possible qu’un État membre de l’ONU fasse cela. » Boualem Sansal décrit enfin les conséquences très concrètes de son incarcération, comparant son expérience à un naufrage. « Ma vie avant, c’était très agréable. J’étais un écrivain connu… et puis un naufrage, comme ça. Le Titanic. »
Il évoque les violences subies en prison : « Je me retrouve au fond de l’eau, en prison, battu, insulté, torturé. » Depuis sa libération, il explique devoir réapprendre les gestes les plus simples. « Quand on ressort, on redécouvre la vie par petits bouts. Le premier truc, c’est apprendre à se servir d’un téléphone. Je ne savais plus. Pendant un an, je ne mangeais que de la merde. Il faut tout réapprendre doucement, comme un enfant qui apprend à marcher. »
Depuis sa libération, la trajectoire de Boualem Sansal a connu un tournant marqué par une série de distinctions et de reconnaissances dans le monde littéraire. L’écrivain franco-algérien a notamment été élu à l’Académie française dès le premier tour de scrutin, pour occuper le fauteuil numéro trois laissé vacant depuis la disparition, en 2021, de l’historien Jean-Denis Bredin.
Quelques semaines auparavant, au début du mois de décembre, Boualem Sansal s’était déjà rendu sous la Coupole pour recevoir le Prix mondial Cino Del Duca, qui récompense une œuvre porteuse d’« un message d’humanisme moderne ».
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L’auteur a également été élu à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, laquelle a salué une œuvre étroitement associée à la liberté de création. Naturalisé français en 2024, l’écrivain s’est en outre vu attribuer la Légion d’honneur.
Dans ce contexte mêlant trajectoire personnelle bouleversée, tensions éditoriales et repositionnement médiatique, le prochain livre de Boualem Sansal sera scruté bien au-delà du seul champ littéraire.
Dans une tribune publiée dans Le Monde, Boualem Sansal conteste d’abord les récits qui entourent son départ de Gallimard, rejetant toute idée de manœuvre extérieure : « Je n’ai été démarché par personne » et les rumeurs d’intervention politique « relèvent de la pure fiction ». Il insiste sur la qualité de sa relation passée avec son éditeur, évoquant « une relation d’amitié et de confiance sans nuage » et saluant l’estime qu’il porte à Antoine Gallimard.
L’écrivain situe l’origine de la rupture dans son incarcération en Algérie : « La divergence qui explique aujourd’hui mon départ est née pendant ma détention ». Face au régime, il affirme avoir adopté une ligne claire : « Dire les choses clairement, nommer la dictature et refuser toute logique de négociation ». Il oppose cette position à celle de son éditeur, fondée sur une « démarche diplomatique » qu’il dit « comprendre et respecter », mais qui ne correspondait pas à sa propre « ligne de résistance ».
Boualem Sansal insiste également sur la dimension personnelle et morale de cette décision. « C’est de ma vie qu’il s’agissait », écrit-il, revendiquant le droit de « conduire souverainement [sa] propre défense ». Il juge par ailleurs sa situation actuelle « moralement et juridiquement inacceptable », rappelant qu’il reste condamné malgré sa grâce et désormais empêché de retourner en Algérie.
Enfin, il relie son choix éditorial au contenu même de son prochain livre, qu’il décrit comme « un livre de combat ». Le publier chez Gallimard aurait, selon lui, « introduit une ambiguïté ». Il affirme avoir trouvé chez Grasset « une ligne de clarté et de combat », tout en refusant toute instrumentalisation politique : « Je ne suis pas une marchandise à vendre ou à acheter […] je ne suis l’otage de personne. »
Crédits photo : Boualem Sansal lors du 16ᵉ Festival international de littérature de Berlin, le 7 septembre 2016 (Christoph Rieger, CC BY-SA 4.0)
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Par Hocine Bouhadjera
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18 Commentaires
Un observateur
13/03/2026 à 17:53
Ne doutons pas que l'à-valoir lié au transfert aide beaucoup cette reconstruction.
Sinon, rien que de très naturel dans ce transfert. Étonnant que cela fasse tant de bruit.
Siegfried Ben Bella
14/03/2026 à 13:15
Il serait sans doute naïf de penser que l’argent ne joue aucun rôle dans l’affaire (même si Madrigall n’est pas réputé pour manquer de moyens). Mais il serait tout aussi naïf d’ignorer qu’une figure comme Sansal, avec le parcours qui est le sien et les idées qu’il porte depuis des décennies, puisse avoir intérêt à rejoindre le nouvel écosystème Bolloré, et inversement. Et ce choix, en 2026, n’a rien d’anodin.
Bullshit
13/03/2026 à 18:11
J'en pense que je suis déçu, aller chez Bolloré alors que l'on était chez Gallimard, que dire???
medrouf
13/03/2026 à 22:20
Qui trahit un jour, trahit toujours...
Claudec
14/03/2026 à 04:09
Boualem Sensal, s'en remet à un carcan qui se fonde sur des valeurs dont le seul mérite est d'être antérieures à celles auxquelles se réfère celui auquel il a heureusement échappé.
Dionysiac
14/03/2026 à 14:01
Pas compris.
Lucien
14/03/2026 à 20:59
Il semble établi pour de nombreuses personnes que c'est Vincent Bolloré le directeur éditorial de Grasset. Ces personnes sont-elles en possession d'informations permettant d'établir qu'Olivier Nora, PDG de Grasset, aurait perdu tout pouvoir sur la politique éditoriale de sa maison ? On cite l'exemple de Fayard et de son virage à droite. Mais Lise Boëll, qui dirige cette maison, est bien connue, et depuis longtemps, comme éditrice de droite : c'est elle qui, chez Albin Michel, éditait notamment Eric Zemmour et Philippe de Villiers. Bolloré n'a pas eu à lui imposer l'actuelle ligne éditoriale de Fayard : leurs idées sont les mêmes. En revanche, Olivier Nora n'a pas, de façon notoire, la même idéologie. Si Bolloré imposait la même ligne à Grasset, ce ne pourrait être que par un coup de force, entraînant le limogeage de Nora. Cela n'est pas d'actualité, et c'est dans une maison dirigée par Olivier Nora, et non par un paillasson de Bolloré, que débarque Boualem Sansal.
Lyrica
14/03/2026 à 21:57
Se reconstruire ne signifie pas se trahir à soi même..et trahir les autres qui nous ont portés et nous ont permis d accéder à la reconnaissance!
Je ne peux penser qu à un apôtre dont je ne citerai pas le nom et qui a induit un concept qui ne peut être en accord avec ce que je défends ts les jours, à savoir l intégrité! Mais l argent (et donc la corruption) est le nerf de la guerre! Bravo!
Racbiel
15/03/2026 à 10:09
Il faut vraiment être complètement dénué de toute honnête de dignité pour oser parler de droit et de justice contre son pays qui l’a condamné pour atteinte contre les intérêt de l’état insulte et conspiration et intelligence avec une puissance étrangère sans compter qu’il a été pendant des années cadre dans un ministère et a transmis des documents secret a ce pays. mis en résidence surveillé pris en charge par des médecins à son son chevet 24/24 dans un appartement pris en charge pour son soit disant état de santé critique à sa libération il a déclaré « je suis en super forme et j’ai bien été traité « et quelques jours après déclaré qu’il a souffert de la solitude et de l’ennui ,. Son éditeur Gallimard a tout fait pour le faire libérer et lui pour le remercier il a été attiré par un contrat plus juteux avec bolloré et comme il dit je me sens mieux avec mes idées sionistes et extrémistes car Gallimard n’était parait il pas assez malhonnête . Boualem sansal pourrait intituler son prochain torchon « la girouette «
Aurélien Terrassier
15/03/2026 à 13:17
En rejoignant la bollosphere en mettant un couteau dans le dos de Gallimard qui s'est pourtant donner à fonds pour sa libération, Boualem Sansal poursuit son aventure dans une maison d'édition du milliardaire d'extrême droite qui même si il ne met pas trop la pression à Olivier Nora ne me fera pas dire que Grasset ne soit pas à ses bottes ce qui s'avère dangereux pour la liberté d'expression et d'informer. Boualem Sansal depuis peu academicien sait donc très bien ce qu'il fait en mettant les pieds chez Hachette!
Roljo
15/03/2026 à 14:34
C'est parfait. Il ne faut pas tout mélanger ! C'est magnifique qu'il soit libre, libre.
Arnaud Delplanque
15/03/2026 à 19:05
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Mercier not Camier
16/03/2026 à 18:06
Ce mois-ci dans Psycho Mag “je peux me reconstruire plus facilement“" un conseil santé mentale par un auteur à la Hauteur de sa situation. Mais aussi : Comment rompre avec son éditeur en douceur sans se mettre à dos toute une profession. Vous le saurez en lisant Psycho Mag !
NAUWELAERS
17/03/2026 à 21:50
Avis à tous ces petits juges qui savent tout: attendre l'essai à paraître de Sansal chez Grasset (qu'ils ne liront jamais, tout en continuant à inonder la Toile de leurs jugements péremptoires et définitifs, et insignifiants).
CHRISTIAN NAUWELAERS
Rolexx Misty
20/03/2026 à 09:39
"Avis à tous ces petits juges"
Vous faites un excellent PROCUREUR
MDR
Continuez
On s'éclate
NAUWELAERS
20/03/2026 à 18:15
Lisez la réponse de Sansal en pleine page du Monde des Livres ce 20 mars et vous écrirez moins de sottises.
CHRISTIAN NAUWELAERS
Aurelien Terrassier
06/04/2026 à 17:10
Papier intéressant et objectif au sujet de Boualem Sansal de par les premières lignes car réservé aux abonnés du Nouvel Obs. https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20260406.OBS113945/ils-lui-ont-retourne-le-cerveau-comment-boualem-sansal-est-tombe-dans-l-escarcelle-de-bollore.html
Aurelien Terrassier
11/04/2026 à 12:44
https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20260406.OBS113945/ils-lui-ont-retourne-le-cerveau-comment-boualem-sansal-est-tombe-dans-l-escarcelle-de-bollore.html J'ai lu l'article entièrement. Boualem Sansal est non seulement une imposture mais aussi un salaud littéraire en plus d'être un idéologue réactionnaire et un pseudo-rebelle et ce malgré son incarcération malheureuse injustifiable. L'un de amis l'a vu durant une quinzaine d'années sa mutation à l'extrême droite. Dans son prochain livre dans les remerciements, il y a aussi le nom de deux figures d'extrême droite et pas n'importe lesquelles, Eric Zemmour et Jordan Bardella... Je ne sais pas si Antoine Gallimard avait conscience de la dérive vers l'extrême droite du nouvel académicien mais je crains que cette mue est tout à fait assumé ou presque aujourd'hui dans la Bollosphere. Il manque plus qu'un poste de chroniqueur sur Cnews pour Boualem Sansal et la boucle est bouclée.