Fondateur de La Peuplade en 2006 aux côtés de Mylène Bouchard, Simon Philippe Turcot dirige aujourd’hui une maison québécoise solidement implantée au Canada et désormais installée dans le paysage français. À l’heure des 20 ans, il revendique moins la taille que le mouvement, moins la posture que l’élan. Portrait d’un éditeur qui traverse l’Atlantique comme il défend ses livres : sans relâche.
« Moi, je ne le vois pas comme une grande maison. À mes yeux, c’est encore une petite structure assez agile qui a la chance justement de pouvoir se retourner rapidement quand il le faut. »
La phrase tombe en fin d’entretien, presque comme un mot de conclusion. Elle résume pourtant tout le reste. Car Simon Philippe Turcot est de ceux qu’on retrouve partout à la fois : à Paris quelques jours, de retour à Montréal, puis à nouveau en France pour le Festival du Livre de Paris, avant un mois de déplacements pour des présentations dans plusieurs villes. À Bruxelles, une autre personne prend le relais pour les relations libraires. À Paris, une collaboratrice s’occupe de la presse. À Montréal, l’équipe se déploie aussi.
Et, pendant ce temps-là, il faut encore composer avec les festivals et salons canadiens, souvent organisés aux mêmes dates que les grands rendez-vous français. « On se sépare un peu les différents lieux », dit-il. Puis, plus simplement : « On essaie le plus possible. »
C’est peut-être cela, d’abord, La Peuplade à 20 ans : une maison assez petite pour rester nerveuse, assez structurée pour être visible sur deux continents, assez souple pour ne pas devenir un « grand paquebot ». Une maison de six salariés, entourée de collaborateurs extérieurs, qui continue pourtant d’avancer comme si elle refusait de choisir entre Saguenay, Montréal, Paris, Bruxelles, Genève ou Montpellier.
Fondée en 2006, La Peuplade naît d’un projet porté par Simon Philippe Turcot et Mylène Bouchard. Ils sont alors très jeunes, forment un couple et veulent faire les choses autrement. Vingt ans plus tard, le couple n’existe plus, mais le compagnonnage éditorial, lui, tient toujours.
L'éditeur le dit sans détour : ils ont choisi de continuer à travailler ensemble, de poursuivre « toutes sortes d’aventures éditoriales » et de mener ensemble cette aventure entrepreneuriale. Car il tient à ce mot, rarement mis en avant, pour lui, dans le milieu du livre : entrepreneuriat. « Ça demeure quand même de l’entrepreneuriat, c’est de l’entrepreneuriat culturel. »
Chez lui, le mot n’écrase jamais la littérature ; il rappelle simplement qu’un catalogue se construit aussi avec des déplacements, des présentations, des envois, des relais, des calendriers, des choix de fabrication, des négociations de droits, une présence constante sur le terrain.
Cette dimension-là, Simon Philippe Turcot ne la romantise pas. L’éditeur n’est pas seulement celui qui lit dans sa « grotte ». C’est aussi celui qui prend l’avion, accompagne les auteurs, présente les nouveautés au CDE (Centre de Diffusion de l’Édition, structure de diffusion-distribution de livres, filiale du groupe Madrigall), rencontre libraires et journalistes, organise la circulation des livres, ajuste les discours et les stratégies. « On est là, on est partout », dit-il. Ce n’est ni une plainte ni une coquetterie. C’est une définition du métier.
Cette manière d’occuper l’espace prolonge en réalité une histoire plus ancienne. Dès ses premières années, La Peuplade s’est distinguée par une attention très nette à l’objet-livre, à la sobriété des lignes, à la place accordée aux œuvres d’art en couverture, à cette façon de faire exister une maison par son apparence autant que par ses textes. En 2013, une refonte importante de l’identité visuelle vient fixer plus nettement encore cette singularité.
Pour Simon Philippe Turcot, le lien n’a jamais cessé d’aller de soi : « Art, design, littérature, ça va ensemble. » Le livre est un objet culturel, un objet de papier, qui doit « s’adapter à son époque ou même réfléchir à son époque ». Avec la designer Julie Espinas, il cherche des couvertures qui tiennent à la fois dans l’avant-garde et dans l’époque, avec « un pied dans la recherche » et l’autre dans une forme d’adresse plus large. Car il le dit très clairement : faire de beaux livres ne l’intéresse pas si ces livres ne sont pas lus.
L’art, chez La Peuplade, a pris différentes formes au fil du temps, des collaborations à des courts-métrages inspirés du catalogue, jusqu’à des bureaux pensés presque comme des lieux d’exposition. Aujourd’hui, cette présence passe surtout par les couvertures, mais l’ambition demeure. Le directeur de la maison en parle comme d’un horizon encore ouvert : son rêve reste d’ouvrir une galerie à côté des bureaux de la maison.
Cette exigence formelle n’a jamais empêché le travail d’évoluer. Au contraire. Si les débuts ont donné une large place à la poésie, La Peuplade est devenue, assez vite, une maison de romans et de poésie. Avec le temps, une question s’est imposée à son directeur général : les textes plus poétiques ou hybrides ne brouillent-ils pas le message, notamment en Europe, là où la maison est plus récente et moins immédiatement identifiée qu’au Canada ?
Cette interrogation débouche aujourd’hui sur l’un des grands projets des 20 ans. À partir d’avril, La Peuplade sépare plus nettement ses lignes en lançant Lames, une collection à part entière dédiée exclusivement à la poésie. Un peu comme un retour aux origines. Un label consacré à la poésie, à la prose poétique et aux formes hybrides. La Peuplade, elle, se recentrera sur « les romans, la fiction et le récit ».
On y retrouve déjà trois titres : Cinéma de Stéfanie Tremblay, Proches de la nuit de Larry Tremblay et Concassée de Mireille Gagné. Des premiers ouvrages auxquels l’éditeur tient particulièrement. Pour des raisons de conservation, les trois livres ont été ramenés à Paris par bateau pour éviter d'abîmer le papier : comme un nouveau-né pour une maison qui fête ses 20 ans.
Côté visuel, la collection revient à une forme d’épure pensée dans le détail : fond noir, typographies plus vives, jeux de vagues. « Lames, c’est une vague de poésie puissante qui s’avance », résume-t-il, comme un manifeste. Les nouveaux livres de Lames seront aussi proposés à un prix plus accessible, autour de 15 €. Ce laboratoire ne retranche rien à la poésie ; il lui offre au contraire un autre lieu d’expansion.
Et d’ici deux ans, un autre chantier doit suivre : une marque de poche, elle aussi, sur les deux territoires.
Ce souci de structurer sans figer dit beaucoup du moment que traverse la maison. À 20 ans, La Peuplade n’est pas dans la célébration immobile. Elle est dans une nouvelle phase de développement. Simon Philippe Turcot continue de penser par collections, par publics, par territoires, par usages de lecture. Il ne ferme d’ailleurs aucune porte, sauf à court terme. La jeunesse n’est pas à l’ordre du jour. Pas maintenant. Mais la question de la diversification reste entière.
Peut-on continuer à publier une littérature exigeante en ne se tenant que sur les tables de littérature grand format, avec une production volontairement limitée ? La question, il la pose moins comme un effet d’annonce que comme un enjeu de pérennité du modèle indépendant.
Cette lucidité s’exprime aussi sur le terrain politique et économique. Interrogé sur les coupes budgétaires touchant la culture à l’école au Québec, Simon Philippe Turcot ne contourne pas le sujet. Certes, La Peuplade n’est pas une maison jeunesse et sera sans doute moins directement touchée que d’autres. Mais la réponse est nette : couper dans ces budgets n’a « absolument aucun sens » pour la vitalité culturelle. Il insiste sur ce que ces programmes permettent concrètement : rémunérer des auteurs qui interviennent dans les écoles, créer des rencontres, installer les livres dans la formation des lecteurs.
Il cite aussi l’exemple du cégep au Québec, une étape d’enseignement située entre le lycée et l’université, où deux années d’études sont obligatoires, dans lequel plusieurs cours de littérature laissent une place à la poésie contemporaine. Pour lui, une part de la bonne santé de la poésie au Québec se joue là : dans cette possibilité offerte à de jeunes lecteurs d’entrer en littérature par des formes plus immédiates, plus vibrantes, parfois plus proches de leurs sensibilités. S’attaquer à cette chaîne-là, prévient-il, revient à fragiliser bien davantage qu’un budget : ce sont les conditions mêmes de la transmission qui sont en jeu.
La transmission, justement, revient souvent dans sa bouche. C’est même peut-être le mot le plus constant de l’entretien. Face aux tensions actuelles, au repli national, aux campagnes invitant à « acheter canadien », il ne se lance ni dans le slogan ni dans la surenchère. Il constate un contexte, une crispation générale, un retour des réflexes nationaux.
Puis il revient à ce qu’il considère comme son cœur de métier : faire vivre les textes, trouver leurs lecteurs, adapter le discours à chaque livre, donner envie de lire. « Contaminer les gens avec le plaisir de lire », dit-il avec une formule qui lui ressemble, directe, active, presque physique.
C’est aussi ce qui éclaire le rapport particulier que La Peuplade entretient avec la France. Le tournant des années 2017-2018 est décisif. La maison obtient alors une diffusion-distribution directe en France, en Belgique et en Suisse via le CDE. Pour un éditeur québécois indépendant, le mouvement reste rare à cette échelle. Depuis le début, dit-il, il voulait que ses livres soient « partout ». Il ne s’agissait pas d’aborder la France comme un marché secondaire. « C’est un marché principal. Comme le Québec est aussi un marché principal. »
Toute sa stratégie découle de cette idée. Même catalogue d’un côté et de l’autre de l’Atlantique. Même date de parution. Impression en France pour le marché européen, au Canada pour l’Amérique du Nord. Même volonté de publier des textes capables de faire sens pour l’ensemble des lectorats francophones. Cette intégration a demandé un important apprentissage des codes français, beaucoup plus structurés et anticipés en amont que ceux du marché québécois. Elle a aussi obligé la maison à ajuster son calendrier et sa manière de lancer les livres. Mais le pari, manifestement, a tenu : « J'ai été très sérieux depuis le début. »
En huit ans, Simon Philippe Turcot estime que le travail d’implantation a été considérable. Les relations avec les libraires se sont consolidées, le nombre de lecteurs qui suivent la marque a progressé, la reconnaissance médiatique existe. Il ne dit pas que tout est acquis. En France, La Peuplade reste moins spontanément connue qu’au Québec. Il parle d’un « travail de longue haleine », pas encore terminé.
Mais il dit aussi quelque chose de plus fort : dans beaucoup de librairies, on ne pense plus vraiment La Peuplade comme une maison québécoise tenue à distance. Elle est entrée dans le paysage. C’était l’une de ses grandes craintes au départ : rester « sur le banc », un peu à côté. Ce n’est pas ce qui s’est produit.
Cette présence s’est construite par les livres. Et par quelques succès devenus structurants. Les marins ne savent pas nager de Dominique Scali reste l’exemple le plus frappant en France, avec plus de 16.000 exemplaires vendus en cumul (chiffres Edistat). Mais Turcot cite aussi Amiante de Sébastien Dulude, Ténèbres de Paul Kawczak, ou Homo sapiens de Niviaq Korneliussen (traduction du danois par Inès Jorgensen), parmi les titres qui ont compté dans cette progression.
Il rappelle au passage que les écarts entre réception française et réception québécoise restent parfois massifs. Amiante, par exemple, a aussi connu un parcours spectaculaire au Québec, moins en France. Certains livres se vendent davantage en France, d’autres beaucoup plus au Canada. C’est une donnée structurelle, pas une anomalie.
L’international, d’ailleurs, ne se limite plus au face-à-face Québec-France. À l’origine, La Peuplade s’est beaucoup construite autour d’un dialogue entre le Québec et les pays nordiques. Cette ligne reste vive. Elle se prolonge encore aujourd’hui avec des publications venues de Scandinavie. Mais le catalogue s’est ouvert : Bulgarie, Arménie, Mexique, voix francophones hors de France.
Ce que Simon Philippe Turcot cherche désormais, ce sont des œuvres capables d’élargir le regard francophone sur le monde, sans perdre l’exigence littéraire. Il parle de textes « étrangers », mais sans exotisme de façade. Chez lui, l’international n’est pas un décor. C’est un projet de circulation sensible.
C’est précisément dans cette logique qu’arrive l’un des titres majeurs de l’année : Les Grues volent vers le sud de Lisa Ridzen (traduit du suédois par Catherine Renaud), annoncé pour le 7 mai. Simon Philippe Turcot en parle comme d’un livre à part, presque vertigineux pour une maison indépendante. Quand ils se sont positionnés sur ce texte, le phénomène suédois existait déjà, plus de 200.000 ventes, mais n’avait pas encore atteint l’ampleur actuelle.
Depuis, les droits se sont envolés dans de nombreuses langues, une adaptation cinématographique est en cours, et le roman est devenu un objet de circulation internationale. Lui ne s’en tient pas à la performance. Ce qui le frappe, dit-il, c’est l’intelligence du texte et sa capacité à toucher tout le monde. Il parle de vieillesse, de dignité de fin de vie, d’une émotion qui traverse les lecteurs. Et il le formule presque en lecteur avant d’être éditeur : il semble difficile d’arriver au bout sans pleurer.
On sent, à ce moment de l’entretien, combien un tel livre peut compter dans l’économie symbolique et réelle de la maison. C’est au fond ainsi qu’il raconte aussi les 20 ans passés. Au début, rappelle-t-il, un livre finançait l’autre. Mylène Bouchard faisait encore la comptabilité.
Aujourd’hui, la maison est solidement installée, structurée, distribuée en Europe, reconnue au Québec, identifiée par ses libraires, suivie par ses lecteurs, et suffisamment armée pour lancer de nouvelles marques. Le récit peut ressembler à une success story. Lui ne le nie pas tout à fait. Mais il y ajoute l’envers du décor : le travail, les risques, les réajustements, le départ de collaborateurs importants, la redistribution des rôles, la nécessité de remettre régulièrement les choses à plat.
Ce qui frappe, chez Simon Philippe Turcot, c’est qu’il ne parle jamais d’une maison arrivée. À 20 ans, La Peuplade reste pour lui un voyage en cours. « Le voyage n’est pas terminé », dit-il. Il imagine encore vingt années de développement. Il veut continuer dans la joie, dans l’amitié, dans cette forme d’intimité que permet encore une structure réduite. Plus la maison va bien, ajoute-t-il, plus elle peut prendre des risques et aller chercher des œuvres venues de partout pour les porter jusqu’aux lecteurs francophones.
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À voir Simon Philippe Turcot passer d’un bureau parisien à Montréal, des enjeux de fabrication à ceux de diffusion, de la poésie québécoise aux agents scandinaves, des libraires belges aux grandes collections de poche françaises, on comprend que l’agilité, chez lui, n’est pas un argument de communication. C’est une méthode. Et peut-être même une manière d’être éditeur.
Crédit image : ActuaLitté / CC BY-SA 2.0
Par Clotilde Martin
Contact : mc@actualitte.com
Paru le 18/08/2022
708 pages
Editions La Peuplade
25,50 €
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