Le livre adore les frontières jusqu’au jour où quelqu’un les piétine avec méthode. Cette fois, ce n’est ni un éditeur historique, ni un agent flamboyant, ni un milliardaire pressé : c’est l’un des grands architectes du chaos vidéoludique contemporain. Dan Houser traverse le couloir qui sépare la console de la librairie avec un catalogue en tête, des partenaires en place et une idée simple : l’histoire vaut davantage que son support.
Le 10/03/2026 à 14:41 par Nicolas Gary
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10/03/2026 à 14:41
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Dan Houser ne se contente plus d’avoir écrit quelques-unes des franchises les plus rentables du jeu vidéo. L’ancien cofondateur de Rockstar Games, scénariste de Grand Theft Auto, Red Dead Redemption et Bully, transforme désormais Absurd Ventures Press en véritable structure éditoriale ouverte aux manuscrits extérieurs. Jusqu’ici, l’enseigne servait d’abord d’abri à son propre premier roman ; elle entre maintenant dans la catégorie des maisons qui acquièrent, sélectionnent et façonnent un catalogue.
Le mouvement ne relève pas du gadget de célébrité. Sur son site, Absurd Ventures Press se présente comme le pôle livre d’Absurd Ventures, la société de narration fondée par Houser, avec une ligne assez large pour accueillir fiction, non-fiction, mémoires, pièces de théâtre, nouvelles et autres formes.
La profession de foi tient en une phrase : rechercher des auteurs qui savent la valeur d’un récit audacieux, comprennent le caractère absurde mais fascinant du monde, ou trouvent encore de l’humour, de la satire et de l’humanité dans les situations les plus étranges. Publishers Weekly ajoute que Houser entend constituer une liste « éclectique et intrigante », et cite James Baldwin, Dawn Powell et William Gibson comme repères.
Ce qui frappe, ici, c’est la mécanique. Absurd Ventures n’improvise pas un logo sur un coin de table. La diffusion du label passe par Simon & Schuster aux États-Unis et par Turnaround au Royaume-Uni. Les soumissions, la commande de nouveaux textes et le développement international relèvent du Midas Group, basé à Londres ; sa branche Bks Agency prend en charge les droits de traduction.
Autrement dit, Houser n’ajoute pas un livre à un portefeuille d’objets dérivés : il installe une chaîne éditoriale, commerciale et internationale, avec des relais déjà identifiés.
Cette extension s’inscrit dans une stratégie plus vaste. Lors de son lancement en juin 2023, Absurd Ventures annonçait son intention de créer de nouveaux univers sur tous les supports et dans tous les formats : animation, contenus interactifs, bandes dessinées, romans graphiques, podcasts scénarisés et livres. Le slogan de la société résume la méthode avec une brutalité étudiée : « Récits, philanthropie, ultraviolence. » Deux ans et demi plus tard, la promesse change de texture : le livre n’est plus un débouché secondaire, il devient une porte d’entrée assumée.
Premier signe tangible de cette stratégie, Absurd Ventures Press vient d’annoncer sa première acquisition extérieure : les droits anglophones de la série de fantasy Stormfell Academy de l’auteur allemand Torsten Weitze.
Les romans de cet écrivain figurent parmi les succès du genre outre-Rhin, avec plus de deux millions d’exemplaires vendus toutes éditions confondues. Le premier volume, The Tower of Beggars, doit paraître le 1er septembre 2026 aux États-Unis et au Royaume-Uni, suivi d’un second tome en novembre, tandis que quatre titres supplémentaires se trouvent déjà sous contrat. L’histoire suit Niri, jeune héroïne rejetée par sa ville et contrainte de chercher sa chance au sein de la prestigieuse Stormfell Academy, une institution où intrigues politiques, épreuves mortelles et magie interdite structurent l’apprentissage.
Le premier jalon concret de cette mutation porte le nom d’A Better Paradise. Avant le livre, l’œuvre existe sous forme de fiction audio en douze épisodes, produite avec QCODE et portée notamment par Andrew Lincoln, Paterson Joseph, Shamier Anderson et Rain Spencer. Le récit se déroule dans un futur proche, autour d’un projet de monde vidéoludique ambitieux, addictif, puis abandonné quand son logiciel commence à produire des effets inquiétants.
L’adaptation romanesque, A Better Paradise Volume One : An Aftermath, sort le 14 octobre 2025 chez Absurd Ventures, en grand format, numérique et audio. Simon & Schuster en assure la distribution. Sur sa page éditeur, l’ouvrage apparaît comme le premier livre publié par Dan Houser. Rappelons aussi un point : les réussites de Dan l'ont rendu riche, très riche. Au point de compter en centaines de millions de dollars sa fortune. Assez pour risquer l'édition, avec une relative candeur.
Le reste du portefeuille confirme cette logique d’univers. Absurd Ventures développe aussi American Caper, saga criminelle lancée en bande dessinée, tandis que l’Absurdaverse nourrit d’autres projets d’animation et de jeu.
La maison naissante s’appuie donc sur une méthode familière aux grands industriels du divertissement : créer des propriétés intellectuelles susceptibles de circuler d’un support à l’autre, sans cloison stricte entre édition, audio, image et interaction. La nouveauté, cette fois, tient au geste d’ouverture : des auteurs extérieurs peuvent désormais entrer dans cette fabrique.
Le signal dépasse le simple nom de Dan Houser. Il raconte aussi le déplacement d’une partie du prestige narratif du jeu vidéo vers le champ du livre. Houser arrive avec un capital symbolique massif, bâti sur des mondes ouverts, des dialogues acides et une science du récit feuilletonnant.
En ouvrant un programme éditorial multigenre, il tente moins une reconversion qu’une extension de territoire. Le manuscrit devient une matière première parmi d’autres, au même rang qu’un script audio, une bible d’animation ou un prototype de jeu. Dans l’économie contemporaine des histoires, la frontière entre éditeur, studio et détenteur d’univers devient chaque mois un peu plus poreuse.
Pour les auteurs, le message est limpide. Absurd Ventures Press n’attend plus seulement les livres de son fondateur : la structure sollicite désormais des textes venus d’ailleurs, via ses partenaires londoniens. Pour l’édition anglo-saxonne, l’opération mérite attention.
Un scénariste qui a bâti des empires vidéoludiques entre par la grande porte dans le livre, avec diffusion, droits et ligne éditoriale déjà armés. Ce n’est pas un caprice. C’est une offensive.
Allez, un petit dernier sur GTA ?
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
1 Commentaire
Aurélien Terrassier
10/03/2026 à 18:25
Du virtuel au papier, il ́n'y a qu'un pas. Dans Houser l'a fait. Peut-être que dans les prochaines années, il y aura des livres interactifs avec des sonorités à certaines pages avec un écran e-ink en couverture et j'en veux pour preuve certains prototypes qui n'ont hélas pas abouti pour le moment.