Il y a environ vingt-cinq ans Thierry Théolier faisait la couverture de Technikart. Avec son look original, branché, sa casquette Paris enflammée et son style unique, l’homme était coutumier des soirées mondaines, où il venait délibérément jouer les pique-assiettes et les provocateurs. Influencé par le concept de happening, Thierry, polyvalent, s’illustre à la fois sur le web, sur scène en tant que DJ, poète-performer, mais aussi en tant qu’auteur, et en tant que théoricien, volontairement « crevard », de la dude attitude, telle qu’exposée dans le Dude manifesto, essai publié en 2015. Propos recueillis par Etienne Ruhaud.
Le 10/03/2026 à 12:08 par Auteur invité
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10/03/2026 à 12:08
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En 2025, l’homme revient avec Mèmes pas mal, recueil sans langue de bois aux accents autobiographiques. Un entretien-fleuve, riche, vrai.
ActuaLitté : Comment comprendre le titre du livre Mèmes pas mal ?
Thierry Théolier : Alors tu commences mal, mec, mais ce n’est pas si grave, Dude. L’orthographe exacte du titre est « Mèmes pas mal ». Un jeu de mots pour une double référence : déjà le mot « mème » au pluriel, un document sur Internet apparu à la fin des années 1990, et l’expression infantile de déni.
Le mot « mème » est apparu en 1976. Un néologisme inventé par Richard Dawkins, qui signifie globalement « un élément de langage reconnaissable et transmis par répétition d’un individu à d’autres ».
Pour le « mème » internet, c’est un fichier type JPEG qui relie le visuel et le textuel, très connu et pratiqué massivement depuis le début des années 2000 jusqu’à aujourd’hui. Dois-je encore présenter le « mème », d’ailleurs ? Allez, on ne sait jamais si Beigbedouille ou La Tessonerie lisent cette interview.
Le millennial, comme le boomer, connaît cet artefact virtuel : un dessin ou une photo, toujours commentés par un texte court, le plus souvent en décalage complet avec ce qui est représenté. L’effet et l’impact du « mème », j’y reviendrai : c’est important pour les gens qui s’intéressent aux mécanismes de la poésie populaire ; je la surnomme « La Poésie2merde ».
Dans ce titre, le mot « mèmes » est au pluriel pour signaler direct au lecteur, jeune ou vieux — tout le monde est plus ou moins geek désormais — que j’évoque bien ce support de communication viral. Ce format préhistorique du web est devenu pérenne, comme le GIF d’ailleurs — « Less is more » — alors que le FLASH a disparu pour des histoires de plug-in. Les mèmes s’intègrent directement dans les interfaces des plateformes 2.0 : les chats de FB, WhatsApp ou Instagram, bref la drogue META.
C’est pour moi de « L’Art Content Pour Rien », mais il y a des études universitaires américaines faites sur le « mème ». Il faut « digguer » (du verbe américain « to dig » : creuser), comme un archéologue du contemporain. Je vous conseille La culture internet des mèmes de Frédéric Kaplan et Nicolas Nova (2016). Eux, ils sont suisses.
Évidemment, ce titre renvoie surtout à la phrase infantile « même pas mal » qu’on peut entendre dans les cours de récré. Quand un connard jaloux te fait tomber des épaules d’une nana lors d’un rodéo improvisé, que tu vomis en rentrant chez papa-maman, que tu passes un scanner crânien tard le soir, et que tu finis avec un suppo dans le cul et au lit. Sous le paddock se tapit un xénomorphe (ou un démogorgon) sous speed.
Cette expression populaire est un défi puéril à « La Douille », terme que j’utilise pour évoquer le chagrin amoureux, le deuil, la souffrance en sourdine ; elle incarne, dans sa fulgurance populaire, une dénégation sado-maso, orgueilleuse, immature, mais digne d’un survivant « bad ass ». Une petite revanche rock’n’roll sur le réel et ses limbes.
À la fin du film, quand Scarface prend ses centaines de pruneaux dans le torse (dans la version de De Palma), le dialoguiste Oliver Stone aurait pu écrire pour Al Pacino : « Même pas mal, suckers ! »
J’ai toujours écrit pour et sur le web. Ce titre colle à l’origine du matériau : une écriture compulsive, avortée dans le flux des réseaux, puis sauvée, triée, resserrée, montée en recueil. Le « pas mal » est important : c’est une clé de lecture, mais aussi une manière de rester debout — enfin, assis devant son « écran2merde » —, debout dans le métro ou dans un open bar avec son « débilphone ».
C’est aussi une accroche pour annoncer que ces courts textes issus du web ne sont pas géniaux, mais « pas mal ». Une sorte d’humilité fière. Hé oui : c’est quand même le troisième livre que je sors après un quart de siècle d’animation quotidienne du Syndicat du hype (SDH, un proto-réseau social de fêtards), qui m’a valu pas mal de cuites aux open bars de la capitale : P.A.R.I.S., la couverture de Technikart au début du nouveau siècle, l’amour (trois fois), et pas mal de mauvaises baises sous alcool.
Le titre annonce quelque chose de modeste en appel (d’air), mais pourtant travaillé en densité, en intensité dans l’instant connecté au web, et dans le montage, lui, réalisé offline. La Nuit, quand le réseau dort. Le lecteur n’est pas censé le savoir. Il n’y a aucune explication ni justification dans le court ouvrage, et je profite de cette interview pour bien en parler.
Ce livre n’est pas un récit fictif continu, c’est un montage de moments, d’idées, de phrases qui frappent le vide. Du « spam » dans la littérature marchande (classique) et la poésie institutionnelle (corporate).
Ah oui. Je ne douille plus ! Depuis peu, je suis à nouveau amoureux de « La dernière rockeuse de Paris ». Je lui ai dédié ce livre en première page avec un portrait d’elle. Sa « Bête », comme elle la chante dans son premier album, m’a inspiré. Je l’ai défiée, même.
J’ai « gatecrashé » — traversé une barrière sans autorisation et pénétré un lieu interdit — La Douille avec les mots. Avant, depuis 2017, j’étais polyloser, un perdant du polyamour ; maintenant, je suis Paulyloser. Je ne sais pas trop où je vais. Je ne me formalise pas avec Dridri. Une Nuit à la fois.
Jusqu’à présent, tu as publié plusieurs manifestes, dont le fameux Dude Manifesto (Denise Labouche Éditions, 2015). C’est là ton premier recueil poétique. Écris-tu de la poésie depuis longtemps ? Et pourquoi avoir attendu si longtemps pour en éditer ?
Thierry Théolier : Dans Crevard [baise-sollers] et Dude Manifesto, il y a déjà des « poèmes ». Depuis toujours, j’écris. J’ai commencé à le faire pour pallier mes lacunes en dessin, vers 10 ans. Je commentais — à la saturation, parfois — par l’écrit les dessins, souvent trash, scatos, et j’ai inventé des histoires pour mes Action Joe et Big Jim, que je customisais à ma guise. Elles morflaient, les poupées pour mecs.
Mais ma première expérience « littéraire » a été pour un devoir de français en 3e : il fallait inventer une fin différente d’un livre, Premier de cordée de Frison-Roche. J’ai senti quelque chose de jouissif, même si la prof m’a sabré parce que ma fin était trop sentimentale. Pourtant, quand je suis parti au lycée technique, elle a protesté auprès de mes parents. Je suis parti à l’armée de la gastronomie française pendant 5 ans.
Mon tout premier texte fondateur fut une lettre tapée à la machine à écrire électrique (une Canon), adressée à un ami de mon grand frère Jean-Pierre (chanteur-guitariste d’un groupe post-punk maudit, Seconde Chambre, et auteur d’un roman-monde, « Résidence », soutenu par Virginie Despentes) qui s’est suicidé — je parle de l’ami. Une balle, et au revoir. Jeff, il s’appelait. Un dur à cuire. Une sorte de Neal Cassady angevin. À Paris, il m’emmenait rue Martel pour rencontrer des prostituées — des blacks surtout. Il les appelait les « Pifilles ». C’est là que je suis entré dans un drôle de trip : j’écrivais à quelqu’un de mort, et je savais que c’était vital pour moi et dangereux.
Après, j’ai tapé des nouvelles à Cannes, sur une « machine à ecrire americaine » (sans accents), pendant un stage au room service, en plein Festival — « La Gloire est une plage privée », « Deux kilos de crasse en trop » —, que tu as publiées sur ton site et sur Mutation Magazine tenu par le dude Laurent Courau ; et, des années plus tard, de courts poèmes influencés notamment par Raymond Carver, à Amsterdam où je bossais comme plongeur. Quand c’était la panne sèche, je retapais, dans une piaule payée au black en sous-sous-location, des citations de mes auteurs préférés : Bukowski, John Fante, Jim Harrison, et d’autres.
J’écrivais aussi de longues lettres à mes amis français, à ma famille, surtout à mon grand frère. Chaque après-midi avant le taff, je posais mon cul sur une banquette d’un café brun, près des putes du Red Light District, et je donnais de mes nouvelles : j’écrivais à la plume (Waterman), encre noire. Une amie suédoise m’a soufflé que mes lettres ressemblaient à des passages de livre. Ça m’a fait bizarre de l’entendre.
J’ai repris une certaine pratique de l’écriture avec le clavier connecté au web, intensément, avec Internet donc dès 2001 — mais là, c’était sur des mailing-lists, pour « troller » des réseaux d’art contemporain pointus, de « net art » notamment, et, au final, me foutre sur la gueule avec mes trolls, sur ma toute première mailing-list : le Fight TH Club. L’idée, c’était de se battre avec moi (et mes avatars), avec les mots. J’ai appris le coup fatal : le silence.
Je pratique donc ce que j’appelle le « spam anti-poétique » depuis que j’ai Internet, via les forums, les mailing-lists : feu OlalaParis et celles que j’ai créées sur feu Yahoo Groups — la plus connue étant le Syndicat du hype (SDH), fondé au début de l’été 2002, quand je ne pouvais pas partir en vacances faute d’argent. Le SDH existe toujours sur WhatsApp avec, aujourd’hui, plus de 555 membres « syndiqués ».
Ce proto-réseau social a pour but de fédérer des fêtards pour balancer, « spammer » des bons plans au détriment du confidentiel, du « corporate », de l’entre-soi professionnel, pour picoler et grailler gratos dans le milieu de la hype parisienne — art, fashion, ciné, fooding, littérature, design et les cocktails des poseurs de moquettes.
Tous les secteurs de la société du spectacle 2.0 et de la Marchandise — surtout l’art contemporain officiel, dont les œuvres sont les artefacts les plus subtils et les plus « OBscènes » parce qu’achetées par les plus riches, notamment celles du Street Art. Je ne parle pas des croûtes et des produits dérivés.
Sur le SDH, on est aussi invité à envoyer des textes, à « casser d’la hype » et à promouvoir la culture « weirdo ». Nous étions les « proto-types » les plus remarqués des « haters ». La presse branchée, culturelle, a pas mal parlé de nous. Parfois, des plumes apparaissent : là, en ce moment, c’est Guillaume Tabou ou Sacha Motan, et depuis longtemps, Mathieu Diebler (prix du premier roman Technikart 2010), cofondateur du squat feu Le Cercle Pan!, où Daniel Darc a joué de l’harmonica aux côtés de Jean-Luc Bitton lors d’une lecture. J’avais invité aussi Alister (le cofondateur de la revue Schnock). J’attends toujours son prochain album.
Il y a aussi eu ensuite les blogs, sur lesquels j’ai toujours développé une écriture orale, speed et virale, via Blogger. Petit historique : vers 2001, j’ai ouvert Le Squat des Branleurs où ont officié l’écrivain Grégoire Courtois et l’artiste Systaime. Après, j’ai monté les Casseurs2hype, puis le Blackblog. Un blog collectif où tout le monde avait accès aux codes de connexion, et signait automatiquement « Nobody »… J’ai créé un compte « admin » pour gérer le Bordel et qui signait automatiquement aussi « Nobody ».
La signature, c’était le style propre au « spammeur », pas le blase ni la renommée. D’autres blogs encore, comme CREVARD ou le CyberPunkPostMondain (le CPPM, dont Virginie Despentes était fan, elle-même ayant ouvert un blog).
C’est toute une époque, bien avant Facebook et même Myspace, complètement oubliée et snobée par le milieu littéraire ou poétique ; je sais que la bibliothèque nationale, par la personne de Vladimir Tybin, s’intéresse à ces publications profanes considérées par les « proféfionnels de la proféfion » comme « pourries » ; je dis plutôt « rotten », comme Johnny Rotten. Mes blogs sont tous encore consultables en ligne. Blogger.com a toujours été un media stable, et pionnier en la matière. Je fais encore partie, aussi, du blog collectif du Mutantisme qui a sorti deux manifestes.
J’ai eu autant de blogs que de ruptures et de chaussettes dépareillées à mon actif. Les blogs sont tombés en disgrâce au profit des réseaux sociaux, sauf pour les nerds 2.0, les passionnés — comme les cinéphiles et mélomanes déviants — qui, au lieu d’acheter les médias vendus aux annonceurs, écrivent bénévolement des articles sur l’Underground Extrême, les films de genre ou les artistes snobés par la presse bobo, sans vouloir fourguer un produit culturel et « sucker » l’annonceur. Mon dernier blog, c’est le sdhparis.com.
Mon premier livre, Crevard [baise-sollers], édité aux Caméras Animales en 2005 — qui m’ont contacté après une recommandation de Chloé Delaume sur son blog. Elle faisait partie du Syndicat du hype, comme Jean-Luc Bitton (JLB), le biographe de Jacques Rigaut ; lui y est resté et il est mon contact légataire sur Facebook. Le « baise-sollers » (comprendre un « anti best-seller ») n’était pas, à proprement parler, un manifeste, mais déjà une compilation de textes envoyés sur le web et, au final, un témoignage-manifeste d’une pratique quotidienne : « spammer le web » en animant le Syndicat du hype et ses blogs.
Le Dude Manifesto est clairement un manifeste qui hacke le simulacre hollywoodien du « mec cool » et ne colle pas strictement au personnage du Big Lebowski et à son marketing — le « Dudeism ». Je ne vends pas de t-shirts, ni de mugs, ni je ne sais quels produits « dérivés2merde ». Je propose plutôt un Dudisme frenchy à vivre dans la vraie vie : des rendez-vous à base de couscous-calva partagés, « Le Vendredi des Dudes », des parties de pétanque en bas de chez moi, quai de la Loire, et, toujours depuis 2002, « gatecrasher » les fêtes privées avec le SDH, picoler et bouffer gratos au frais de Diana (princesse), embarquer « le fils de » ou le boomer friqué. Et parfois tomber amoureux.
Mèmes pas mal est la synthèse d’une trilogie de survie. Je l’ai voulue très simple, courte, directe, mais elle vient d’abord d’une pratique, d’une discipline quotidienne : le spam de la poésie « branchée » au web et accro à la hype parisienne. Je prône « la casse ultime » comme ascèse mondaine. Rester chez soi, surtout le jeudi soir, jour le plus dense pour les vernissages à Paris. Allez checker sur le site imprevu-permanent.fr pour les plans de dernière minute, du dimanche et du lundi soir, inscrivez-vous sur le SDH.
Nous avons évoqué le concept de « dude ». Peux-tu nous en dire davantage à ce sujet ? Qu’est-ce, exactement, qu’un dude ? Et pourquoi ce concept revient-il toujours sous ta plume, notamment dans tes vers ?
Thierry Théolier : Ça a été un long processus, une lente incubation thématique et stylistique. Au départ, c’est simple et tout con : j’en avais marre que mes interlocuteurs sur Messenger et les chats me répondent par « mec ». Je trouvais ça condescendant, très grosses couilles. Fatiguant.
Des années auparavant, dans le flux du Syndicat du hype, un abonné nous avait interpellés par un « Salut les dudes !!! ». C’était complètement nouveau dans les pratiques orales-écrites du réseau SDH. Ça m’a longtemps trotté dans la tête. À l’époque, en 2004, si ma mémoire est bonne… Personne n’employait ce mot américain dans les échanges virtuels du syndicat.
Puis les années ont passé. J’ai revu le film des frères Coen, The Big Lebowski. Je me suis dit que c’était la réponse rétroactive et directe, en 2013, à la winne libérale de Sarkozy et aux courtisans de la hype que j’ai appelés les « suckers ». J’ai fait un lien entre le crevard nihiliste que j’étais — ou que je représentais à une époque : en 2003, j’ai donc fait la couv de Technikart avec, en titre, « CREVARD IN FRANCE » — et le « mec bien », chômeur, mais surtout un « loser magnifique », comme dans ce film culte que je devenais à force, avec ma vie de couple avec La Beauté Sternberguienne, ma compagne à l’époque.
J’ai décrit, à la demande du rédac-chef de feu Chronic’art, Cyril de Graeve, ma façon de vivre à Paris, ma philosophie de vie aussi. Il a rédigé un long article pour GQ : on y retrouve Pacôme Thiellement et d’autres figures, comme mon pote Le Ranx, avec qui j’organise le Vendredi des Dudes.
Normalement, le mag mainstream devait publier un livret détachable écrit par mes soins sur le Dudisme frenchy au milieu du magazine, mais ma prose était trop personnelle, ou je n’étais pas assez connu (…), et ça a été refusé. Alors je l’ai auto-publié. Puis je l’ai sorti chez un petit éditeur indépendant qui a fermé depuis. Jeff Bridges a fait la couv de ce numéro de GQ, et ensuite mon manifeste a eu un modeste succès underground.
C’était raccord. C’était le bon moment pour soulager les « hypeux » du speed et de l’aliénation de la réussite à tout prix. J’ai dit « Go Slow », et profitez des petits plaisirs offerts par la vie low cost. Tout un programme, aussi, à la lisière entre le taoïsme et le stoïcisme, mais à Paris, avec tout le temps la hype dans la tête, avec ou sans amour.
Qu’est-ce qu’un dude ? C’est un mec (ou une nana mettez tout au féminin si vous voulez, j’ai la flemme) qui a de la bouteille, qui n’a pas réussi socialement — encore moins dans l’art officiel, le showbiz, la pop ou le cinéma frenchouille — mais qui dégage une aura cool, une sérénité. Il est ouvert aux autres, avec une grande empathie, une authentique compassion et le désir de faire plaisir, d’être présent ici et maintenant, sans trop penser à demain. Un mec, une meuf, installés confortablement dans l’instant. C’est très difficile en « faim de comptes ».
Question tunes, il se démerde avec des petits taffs en CDD qui ne prennent pas la tête, genre veilleur de nuit ou magasinier dans une bibliothèque.
Il a généralement bien morflé dans le passé, mais il est resté optimiste, résilient et attentif aux signes du destin et de la beauté. Il aime toutes sortes de jeux, comme le Jokari. Il essaie de prendre du recul avec les addictions, et même s’il picole, il est tout sauf alcoolique : un épicurien, pour sûr, mais pas un alcoolique, car, avant que l’alcool ne le contrôle, il fait des cures d’abstinence. Il est sur la corde raide. Il est spécialisé dans une activité ou un loisir qui ne coûte pas cher, comme la pêche ou les jeux vidéo de VR crackés.
Il essaie d’être intègre, pas dogmatique ; sa devise est « Fuck my rules » ou une autre qu’il va vivre vraiment, et on peut lui faire confiance. Par contre, il n’est pas un sauveur ni un grand frère. Il garde en lui une mélancolie et une colère larvée, mais il préfère l’humour (noir fatalement) et le pardon. Il « casse ultime » — souvent dans son antre.
La figure spirituelle du Dude revient dans mes textes parce qu’il m’aide à vivre et à traverser La Douille et l’Ennui pascalien. Il est l’antithèse du « sucker », du courtisan avide, égoïste, calculateur et radin, qui, sans grand talent ni succès, essaie de faire carrière en oubliant l’essentiel : l’Autre et l’Essence de l’Art, qui demandent un vrai sacrifice matériel (et formel), mais jamais La Vie. Je carbure au diesel.
À chaque fois que je sors un livre — tous les 10 ans — et que j’en deviens le personnage, c’est parce que je vis ma prose connectée. Je n’invente rien. J’essaie de transcender le réel et ses casseroles, je critique les artistes, les produits trop buzzés par la pub hypermédiatique pour accoucher de quelques lignes chaque jour. C’est long, mais j’ai tout mon temps. Je ne cherche pas le succès à tout prix. Juste une nuit sans insomnies, avec une dudesse à mes côtés, de temps en temps.
Tu sembles opposer fréquemment le « dude » au pur nihiliste. Pourtant, tu fais preuve d’un certain scepticisme à l’égard de l’amour, de la société contemporaine, du spectacle. De fait, qu’est-ce qui distinguerait le dude du punk, ou du nihiliste, ou encore du dandy ?
Thierry Théolier : Un dude est celui qui est « incarné », qu’il soit nihiliste ou transhumaniste, d’ailleurs. C’est celui qui dégage une force tranquille, même si l’expression est usée jusqu’à la corde à cause d’une stagiaire dans la mafia de feu Tonton. Un mec dont le savoir-être et le savoir-faire, la détermination et l’énergie s’expriment sans compromis, sans violence ni haine, de façon sereine et paisible. Ce n’est pas un courtisan, un « sucker » : c’est plutôt lui que l’on vient voir d’ailleurs.
Le dude n’est pas donc un homme de pouvoir, ni un mâle alpha. Il est tapi dans l’ombre derrière un écran, ou en plein soleil sur un terrain de pétanque. Il n’y a pas d’idéologie pour désigner un dude. On sent le gars (ou la femme) qui en a pris plein la gueule, mais a survécu aux épreuves les plus rudes de l’existence. Il est souvent seul. L’amour l’a usé plusieurs fois, mais il a fait de sa fatigue, de sa solitude, une force et n’a jamais peur de retomber amoureux d’une femme, aussi fatale, perdue soit-elle, du moment qu’elle a du talent et qu’elle ne soit pas vénale. Les Dudesses tombent, elles, amoureuses des losers magnifiques du patriarcat.
Il évite les plans cul. Il ne consomme pas l’autre, ne la rabaisse pas à un objet sexuel. Il l’élève ; et si, dans les rushs de sérotonine, il jouit avec son amoureuse, il n’oubliera pas ces moments-là quand il devra vivre à nouveau seul avec son cortisol matinal pendant « l’heure bleue ». La Douille sera son coach et l’art, sa « rédempfion ».
Après, il y a des profils fictifs qui m’intéressent plus que d’autres, dont je me sens plus proche, comme celui de The Big Lebowski ou, plus récemment, The Bum Beach d’Harmony Korine, ou ces dudes sans nom souvent présents aux Alcooliques Anonymes. J’en rencontre certains, et ils me guident.
Le dude est profondément positif. Il est le bouddha de France Travail qui va refiler un Valium au mec bipolaire qui flippe dans les chiottes. Il peut être cabossé, mais sur le chemin de la sérénité.
Quand tu es amoureux et aimé, les choses sont différentes, peut-être plus difficiles quand on est artiste.
J’ai écrit le Dude Manifesto quand j’étais en couple avec La Beauté Sternberguienne dans un 24 m², « L’Antre du Thao ». J’y réside toujours comme locataire depuis 1998. J’avais trouvé une harmonie, une paix relative, et tout s’est écroulé en une seule année, pour des raisons que je ne peux pas exposer. Je me suis retrouvé seul avec mon vieux chat Thao (R.I.P.), à devoir bosser comme veilleur de nuit au Château de Versailles et comme magasinier-vacataire à la BNF.
Le Dude Manifesto répond notamment aux injonctions de la société du spectacle 2.0 par un lâcher-prise sur l’obsession de certains à être des artistes reconnus, et qui passeraient par la voie autodestructrice, c’est-à-dire la provocation nihiliste (avec ou sans talent), l’autodestruction ou le racolage mainstream comme Philippe Kakaterine. Les exemples number one pour le talent, c’est Kurt Cobain ou Amy Winehouse. Plus proche de moi, RIP Nicolas Ker, qui me demandait par mail des conseils de vie dudesque.
Le dandysme classique est mortifère et « foreveriste » par essence, accroché au passé. C’est la culture vieux-slips, qui tease la nostalgie et suck le marketing culturel entériné par « l’Institufion » ou les médias mainstream. Je hais ce dandysme, trop facile, trop bankable. Lisez l’essai Foreverism : tout le monde patauge dedans. Ce n’est pas Moderne, juste contemporain, mais dans le mauvais sens. Quand tu conduis sur l’autoroute, tu regardes devant. Droit devant. J’ai arraché de mon bolide les rétroviseurs. Parfois, je me crashe.
Tu écris en vers libres assez brefs, assez bruts. S’agit-il d’un choix, ou cette forme s’est-elle naturellement imposée à toi ? Composes-tu, parfois, des vers réguliers, ou encore des poèmes en prose ?
Thierry Théolier : Je n’écris pas, je spamme. Je n’écris donc pas de fiction, ni de poésie en vers réguliers, ni de poèmes en prose. C’est quoi, un poème en prose ? Mon langage est plutôt un « slang » du 19e arrondissement connecté.
C’est une décharge libidinale basée sur la connexion permanente, la « frustrafion », La Douille, la question quotidienne du SDH : « Yakoi’Soir ? », l’absurdité de la vie sans amour à Paris dans ce siècle que j’ai rebaptisé « 2000 What The Fuck », qui commence dès l’an 2000 avec l’arrivée d’Internet. La pratique induit le passage à spammer sous le haut commandement du shoot de dopamine, et j’envoie la came sur le web. Je fais ça depuis 2001, peut-être même avant. Je spamme sans regarder en arrière, comme je scande dans un de mes tracks : « Traversez ».
Parfois, tous les dix ans, je décide — quand quelqu’un me le demande — de compiler un livre avec ce matériau brut. Je lui trouve une forme ; souvent, le titre donne le corps, le ton. Le dernier qui m’a demandé de publier sur papier, c’est l’artiste David Guez, un de mes rares amis fidèles à Paris. Il a monté seul, techniquement, Les Éditions L, une plateforme d’édition radicale développée en réseau social. Il n’y a pas réellement de stock, c’est imprimé à la demande.
Elle correspond totalement à ma pratique de spammeur, sans aucune censure ni stratégie mondaine des milieux. Je suis totalement libre et je travaille seul : aucun correcteur, aucun agent du contrôle woke. Fuck them all !
J’ai compilé dans CREVARD ce constat : « Comment voulez-vous que j’écrive un bouquin avec tous ces flux qui me traversent la tête, ces tuyaux dans mon corps ? » et « La Littérature est morte, vive le téléphone ! ». J’avais formulé, pour le dernier, sans le savoir, un célèbre slogan : « The medium is the message », sans lire (comme beaucoup) son célèbre auteur — que j’ai lu seulement en 2022. J’ai écrit pour Technikart un article, « La narcose techno-narcissique », découverte grâce à l’artiste Yann Minh.
Il faut (re)lire Marshall McLuhan et sa biographie par Douglas Coupland. Ce théoricien des médias décrié aujourd’hui (normal : son travail était anti-universitaire et c’était plus un poète) a inspiré David Cronenberg pour Videodrome. Bizarrement, celui qui a publié deux livres rares de cet auteur m’a contacté la semaine dernière : Éric Arlix des Éditions Jou. Je dois lui rendre un travail sur mes thèmes favoris bientôt pour la revue Tina.
Je prends un malin plaisir à toujours finir mes « spams » par une chute, une fuite qui détruit le sérieux. Je communique pour un réseau de gatecrashers. Entre les infos, je m’amuse. C’est une propagande pour un ego-trip et c’est mal, selon les insiders « intelligents » ou de bon goût, dans la stratégie de l’Entrisme. J’ai eu pourtant plus de plaisir à lire certains écrivains, comme les autrices Delaume et Despentes, quand elles se lâchaient sur le web que sur papier, comme à l’époque d’or du blog. Même Houellebecq s’y était mis : je me rappelle d’un texte, « Des positions de pouvoirs ».
J’ai commencé à réaliser des « mèmes » pour la com des Vendredis des Dudes en 2013, ce rendez-vous alcoolo-culinaire entre épicuriens, amateurs de couscous, de calva et de poker menteur, dont j’ai parlé plus haut. J’ai utilisé une appli pour produire des flyers pro à partir d’une photo, d’un titre, et parfois d’un sous-titre. Aujourd’hui — et depuis 20 ans —, les mèmes pullulent sur les réseaux sociaux, surtout Instagram. C’est la part maudite de la poésie libérée de la littérature officielle.
La « poésie2merde », comme je la dénomme, n’est que débris fractal, loin de toute la production du milieu poétique underground ou industriel, qu’il soit mainstream avec les conneries culcul la praline, ou corporate, policée par le comité de contrôle basé à Marseille qui suck la référence, l’occurrence formelle avec des auteurs morts comme Tarkos. Dans les deux cas, la mondanité est le sport le moins violent de l’humanité, mais le plus néfaste pour le lecteur profane.
À la rentrée 2017, j’ai spammé sur le web 2.0 un mème au sujet de vacances que je n’ai pas prises après La Beauté Sternberguienne. En sous-titre, il y avait écrit : « Même pas mal ». On y voyait un mec équipé d’un matériel de « plongée2merde », affalé dans une piscine gonflable, le masque collé dans le fond du truc dégonflé, sans eau.
À noter que la première image que j’ai utilisée pour mes mèmes textuels était un fond de galaxie très « beau », une sorte de néant que mes mots défiaient par de l’humour noir, dont ils amplifiaient l’esthétique du vide avec mon humeur en chute libre. J’ai fait une dépression carabinée Fort Alamo — des indiens partout — d’ailleurs, en 2023, et j’suis allé au « Club Med » (HP) : j’évoque cette période dans le livre, par flashs.
Dans ma pratique du mème depuis des années, j’ai décidé en 2019 de supprimer l’image, la photo, pour ne garder que du texte en rouge « sang de bœuf » et un fond de couleur dégueulasse, jaune pisse. Mais le texte devait conserver la nature du mème complet : un décalage entre le signifié et le signifiant, pour produire un effet proche de l’oxymore — mais le vrai terme est un mot allemand : « Aufhebung », un concept hégélien pour comprendre cet effet particulier de mon langage « poétique2merde », et je le connais grâce au philosophe autodidacte Mehdi Belhaj Kacem, avec qui je corresponds sur Telegram. J’ai pas de news de lui.
Le terme Aufhebung est un ovni lexical allemand, impossible à traduire en un seul mot frenchouille : « processus par lequel un conflit entre deux opposés (choses ou idées) se trouve résolu par l’émergence d’une idée nouvelle, qui les préserve et les transcende ». Un seul mot allemand qui contient trois actions opposées simultanément — abolir, conserver et sublimer. Tu détruis, tu gardes, tu transcendes « en même temps ». Quand un poète pose/poste une « image » mentale, ensuite la contredit, et dans ce clash, un troisième sens émerge, avec une vibration nouvelle.
Le mème permet ça à grande échelle, niveau réception. La poésie est là où on ne l’attend plus ; si elle est « 2merde », c’est que l’époque la mérite.
L’époque, rappel : je l’ai surnommée « 2000 What The Fuck » : comprendre le Bordel du nouveau siècle à partir de l’an 2000.
Notons aussi le caractère spontané de ton livre. Des flashs, des visions affleurent au fil des pages. As-tu suivi un plan précis ? Ou t’es-tu laissé aller au fil de l’écriture ?
Thierry Théolier : Oh oui : il y a un plan précis — ou plutôt un mouvement rotatif très travaillé — de plusieurs thèmes. Il y en a 15 qui reviennent dans le livre. J’ai fait tourner ces thèmes un par un, à la suite, pour ne jamais ennuyer le lecteur, et qu’en même temps il subisse une influence « mécanique » des thèmes ressassés. Les voilà :
1. La Douille : symbole central du désespoir affectif et existentiel, la Douille représente l’impossibilité de fuir la souffrance mentale, amoureuse ou sociale.
2. Le Polyloser : figure récurrente de l’anti-héros, celui qui vit malgré tout, spamme malgré lui, et aime jusqu’à l’épuisement sans jamais « gagner »
3. L’HP / Club Med : la psychiatrie comme rite de passage et label de vérité intérieure. L’HP devient un emblème identitaire dans un monde fake.
4. Le Dude : posture cool de survie urbaine et mondaine : refus du style « rive-gauche », du dandysme, de l’académie. Identité résiduelle dans la hype décadente.
5. L’Amour Hardcore : traitement frontal de l’amour comme performance, violence douce, sabotage affectif, pulsion junky et tendresse freak.
6. Antipoésie / Poète2merde : rejet actif de la poésie institutionnelle : Tarkos, les salons, les prix ; affirmation du spam comme unique format légitime.
7. Mème & format court : poétique virale ; chaque texte est un mème, une dose courte, un fragment signifiant, une balise identitaire dans le flux.
8. Critique sociale & contre-culture : analyse permanente de la société du spectacle 2.0, de la hype, de la marchandise culturelle et du désastre bourgeois.
9. Pétanque & Vendredudes : la pétanque et le couscous deviennent rituels existentiels, gastro post-coloniale, spiritualité low cost, et théâtre de la condition masculine précaire avec deux ou trois dudesses affamées.
10. Réseaux & spampoetry : usage des réseaux sociaux comme espace littéraire, mode d’écriture en flux continu, mémoire de la dopamine perdue.
11. Culte du ratage : apologie de la lose comme alternative au succès vidé de sens. L’échec est vécu comme style, voire comme révélation esthétique.
12. Érotisme et pornographie : sexualité brute, trash ou poétique, assumée comme dernier reste du vivant dans le désastre contemporain.
13 Foreverism : critique du passé ressassé, des reboots, des idoles recyclées. Appel à l’invention ou à la fin totale.
14. Technocritique & posthumanisme : réflexion sur l’impact de la technologie sur l’amour, le sexe, l’écriture, la perception de soi et des autres.
15. Style & refus du style : anti-stylisme revendiqué, ruine syntaxique, aphorisme instable, verbe auto-saboteur.
Ce livre, comme je l’ai expliqué ci-dessus, n’est pas écrit : il est composé de tous les mèmes que j’ai spammés depuis 2019. À chaque mème « tapé » — je déteste le verbe « écrire » —, le plus souvent sur mon portable, je suis assis sur un fauteuil pliable de camping avec une peau de mouton dessus. Ce fauteuil de fortune appartenait à ma grand-mère maternelle. Je tape, je frappe souvent le matin vers 8 h ; la pratique est accompagnée de plusieurs mugs de café.
Je ne mange rien jusqu’à 15 h. Je bois un grand verre de vitamines aussi, avec le café. Ensuite, je me rue sur des céréales et je m’écroule pour une sieste. Après, je sors dans un vernissage où il y a un open bar et de la bouffe gratuite. Toute la journée est perturbée par la recherche du bon plan que j’envoie au SDH en live. Les choses ont beaucoup changé depuis septembre dernier : je « casse ultime », je reste chez moi dans mon antre ou à Odéon.
Tu sembles relativement critique à l’égard des poètes contemporains, que tu perçois un peu comme des vendus. Peux-tu nous en dire davantage ? Distingues-tu, malgré tout, quelques créateurs actuels ?
Thierry Théolier : Autant je suis mondain avec « Les Armées de la Nuit » — et je ne parle pas de la jet-set rive gauche, ces putains d’über-bobos conservateurs —, autant je suis fraternel avec les Pique-Assiettes, les P.A ; autant je mets de grandes distances avec les poètes et ce milieu. Je ne vais presque jamais aux lectures ou aux événements de poésie. Le dernier, c’était il y a trois ans pour Mathias Richard, qui était mon éditeur aux Caméras Animales. Je lui ai écrit un mail l’année dernière ; pour rester dude, sans bosser dans un taf aliénant. Depuis, pas de réponse.
Il est réducteur et dangereux de faire des généralités, mais j’ai l’expérience et le souvenir d’avoir écouté et subi dans ce milieu seulement des gens qui vibraient mal, des intellos — ou plutôt des « cérébraux » trop référentiels — qui essaient de pénétrer le réseau institutionnel de la poésie gros comme un mouchoir de poche ; et quand ils ont des positions de pouvoir, pour être lus par 50 pelés, souvent des wannabes, ils balisent de perdre leur place, et balisent le territoire avec des esthétiques, des schémas, des étiquettes, et alors ils décident dès lors qui est poète et qui ne l’est pas.
Et c’est La Grande Lèche entre eux ! Comme partout. Pour La Pop Frenchouille qui vise Les Défaites de l’Industrie de la Musique, je veux bien, mais pour la poésie, ça me fait mal au cul et c’est épidermique : je vomis.
J’ai fréquenté peu de poètes contemporains : Christophe Fiat, qui m’a invité dans sa revue Cockpit pour parler de poésie en 2023 ; les slammeurs aussi, comme NADA, le meilleur. J’apprécie le taf fédérateur et pédagogique de Jean-Michel Espitallier, il est ouvert, un peu trop sage à mon goût ; j’aimais bien les lectures de RIP Manuel Joseph et j’échangeais des mails sur le cinéma de genre avec RIP Damien Schultz. Les deux derniers cités n’ont pas contrôlé l’alcool et ils étaient trop prisonniers d’une méthode aliénante, il me semble. Je me trompe peut être.
J’ai visionné une vidéo où, carrément, un spécialiste en position de pouvoir ne veut parler que des poètes âgés de plus de 50 ans ! Le reste n’existe pas, n’est pas pris en compte. Je les emmerde. Je suis un « idéaliste2merde », et je refuse totalement le compromis par rapport à ma pratique quotidienne où naît mon « style2merde ». Et je fais ça En Pure Perte, pour reprendre un titre d’un ouvrage de Bertrand Delcour. Je suis un « romantique2merde ».
Je surjoue à l’Idiot et l’egotrip pour me cramer et me protéger, et surtout pour ne pas être coopté par ce milieu, pour rester libre comme une merde sur le trottoir, attendant la dernière averse qui m’expédiera dans les égouts avec « L’eau des caniveaux » (titre d’un de mes tracks).
Pour les poètes de ma catégorie, et je n’en lis aucun parce que, d’une, je ne lis plus de livre depuis ma séparation avec La Beauté Sternberguienne — et je ne lisais que des romans d’horreur (Lovecraft, Graham Masterton et Clive Barker) —, et donc je ne parlerai de personne, mais personne ne le fait réellement dans ma « spécialité » : La Fuite En Avant sur le web.
Ah si ! Peut-être un, lui, c’était sur des photocopies, des flyers : RIP Efpé Mény alias FP Mény, qui était une connaissance de l’artiste Éric Landan, un de mes meilleurs amis, qui l’a publié le premier sur son site enlignes.free.fr : HYPE A TA FACE était le titre de l’ouvrage (…). Il est mort vagabond dans une grange d’un arrêt cardiaque et son texte a disparu. Il était venu me voir en 2006. Je lui ai servi un café là où je bossais en contrat précaire dans un Espace Public Numérique, rue d’Aubervilliers près des tox. On le trouve édité au Quartanier et aux Éditions Sulliver.
Un ouvrage de fiction m’a plu aussi, très dudesque : La Joie qui avance chancelante le long de la rue de Gilles Farcet. Je fantasme sur les ouvrages rares de Thomas Ligotti, qui a inspiré les monologues de Rust Cohle dans True Detective. Je respecte l’écrivain Christophe Siébert pour sa pugnacité qui vient aussi du web. Ses newsletters sont très généreuses en infos pour le réseau underground.
Les seuls « poètes » aujourd’hui que je suis vraiment sont, bizarrement, des chanteurs paroliers ! Jean Felzine du groupe feu Mustang, cité dans le livre, et Pascal Bouaziz du duo Bruit Noir. Je fais leur pub : je vais presque à tous leurs concerts ; le dernier, c’était pour Talk-Over, une soirée organisée au Badaboum par J.-F. Sanz, et je leur ai offert mon petit livre rouge.
Mes deux dédicaces étaient nulles, j’étais bourré, et c’était à La Marbrerie pour Bruit Noir l’année dernière, à Montreuil. Aucun des deux ne m’a donné son feedback. Tant mieux ! Nous sommes trois, très différents, mais on traite à peu près des mêmes thèmes. J’oubliais le chanteur-poète Alex Rossi, qui me fait l’honneur de lire mes textes aux rares événements auxquels j’interviens.
Ma forme préférée d’intervention est le stand-up bancal entre une lecture calme de mes textes travaillés — parce que, donc, mes mèmes textuels, je les retravaille à mort. Aucune pitié pour mes spermatozoïdes textuels, et « Je tire à blanc » pour reprendre Jean — et des digressions improvisées selon mon humeur du moment. Je fais ça en tétant sur scène une flask de « rhum dérangé » et deux ou trois pintes de bière. Depuis 40 jours, je ne bois plus rien.
La raison est de l’ordre de ma vie privée avec ma compagne, dont je défends l’œuvre poétique et musicale, la voix et l’interprétation uniques. Pour les curieux, il y a le portrait d’elle qui ouvre le livre, et les derniers mots du livre sont : « La dernière rockeuse de Paname ». Je l’ai vraiment « rencontrée » lors d’une dédicace de Patrick Eudeline l’année dernière.
Pour autant, ton livre abonde en références littéraires, plutôt classiques. Tu détournes ainsi des sentences célèbres, qu’il s’agisse de Lamartine ou de Louis-Ferdinand Céline. Quels poètes t’ont durablement marqué et/ou influencé ? Quels sont tes auteurs de prédilection ?
Thierry Théolier : Je suis un pubard raté. Tant mieux ! Donc j’utilise les mêmes armes que la pub : le détournement, l’effet « Aufhebung » et le jeu des références, mais c’est ludique. Mais le produit à vendre, c’est Le Grand Vide, le Néant, pour laisser seulement place à « une puissance supérieure telle que je la conçois » : l’amour. La seule consolation en l’absence de l’amour, la consolation, c’est l’écriture, l’humour noir et l’Absurde. Je suis athée, mais je suis à l’affût de la vibration mystique. Parfois ça part en sucette. Ça m’a valu ce passage en HP de 33 jours.
Le seul poète qui m’a marqué vraiment, c’est Bukowski et un autre auteur ; j’en parlerai à la fin. Buko, c’est un cliché, je sais, mais c’est comme çà. J’ai lu aussi tous les Américains de la Beat Generation, les « stars » et les autres, comme le moins connu Don Carpenter et son livre Un dernier verre au bar sans nom. Il est en avance de deux décennies sur la désillusion de la Beat Generation et donc de notre époque.
De la beat, je retiens finalement surtout Neal Cassady et ses lettres aux autres écrivains trop hypés. Pour la fiction française, j’ai lu tôt Philippe Djian pendant sa période « rock ». Après Lent dehors, j’ai décroché. Je lui ai écrit une longue lettre manuscrite totalement pathétique, sans réponse. Je guette actuellement les parutions des éditions Les Monts Métallifères.
On est également frappé par les références à d’autres arts, qu’il s’agisse de clins d’œil musicaux ou encore cinématographiques. On sait que tu es DJ, que tu as composé. Pratiques-tu d’autres formes? Cela influence-t-il ta propre écriture ?
Thierry Théolier : Je viens par défaut de l’art contemporain underground, on va dire, celui parisien de la fin des 90’s et début 00’s. Je l’ai surnommé l’art contemporain-contemporain. Je suis autodidacte ; j’ai été formé par de jeunes artistes eux-mêmes. Comme tout bon autodidacte, j’ai eu le syndrome de l’imposteur, et je l’ai conceptualisé, poussé dans ses retranchements : l’imposture, mais sans vouloir, pouvoir en tirer profit, une sorte d’entropie assumée.
Aux discours, aux théories des artistes « sérieux » que je fréquentais, je proposais des actions concrètes idiotes, des performances hardcore, dont une partouze érigée par les médias branchés en performance en 99. J’ai fini chez Ardisson le 31 décembre 1999, en parlant de cette partouze, et en le tamponnant avant la pub, avec un tampon Approved by Alibi-Art. En gros, je me suis affranchi de l’alibi de l’art pour expérimenter Internet dès 2001, comme tout le monde, l’eldorado utopiste qui a fini en LIDL que l’on subit par addiction.
Après l’art contemporain, j’ai donc découvert, comme beaucoup, Internet. Du reste, mon tout premier spam a été envoyé sur le Mac du street artist Invader pour une soirée que j’ai organisée au What’s Up Bar à Bastille (haut lieu de la French Touch à l’époque). Le flyer a été un long poème intitulé « Overground ».
J’ai donc traversé une époque art contemporain : j’ai exposé, performé dans des galeries tenues par de jeunes artistes formés en collectif, comme Public>, Glassbox, Accès Local, Le Syndicat Potentiel, et je spammais les réseaux obscurs des « net artists » sur Internet, comme Pleine-Peau ; j’ai lu au Palais de Tokyo, invité par Yan Céh., pour le lancement de sa revue Zeitgeist. Je pourrais écrire sur cette époque, mais tout le monde s’en fout. Ce n’est plus rentable, bankable. Le marché de l’art a gagné ; seul, à ma connaissance, résiste avec le texte le collectif respirateur.com. Je me sens proche d’eux.
Je suis passionné par la musique — la pop, de moins en moins, et surtout le post-punk, le shoegaze et le talk-over — et le cinéma de genre, comme les films d’horreur et les OVNI’s. Mes dernières grosses claques ont été Kuso de Flying Lotus (un DJ-producteur américain), Mandy de Panos Cosmatos, DIS d’Adrian Corona, et The House of Flesh Mannequins de Domiziano Cristopharo : un rien nanar, mais fascinant.
Merci à l’Étrange Festival et au Sadique Master ! Tous ces films, je les ai projetés à la Station Gare des Mines à Aubervilliers, sauf Mandy : lui, je voulais le projeter au Max Linder, mais quelqu’un de la prog m’a dit que ça ne valait pas le coup… Quel abruti — ou encore un sucker qui a protégé son territoire.
J’ai taffé pendant une décennie comme selector, « DJ à la petite semaine », pour bouffer. Je n’avais aucune ambition dans ce domaine. J’ai raclé tous les spots underground et branchouilles de la capitale, comme Le Baron ou Le Silencio ; des squats comme la Gare aux Gorilles, où j’ai organisé des soirées NIMP et Labö avec concerts et performances. Les artistes jouaient gratos pour moi, pour me remercier de mon taf avec le SDH.
Je mixais partout où je pouvais me faire un peu de tune. Je vivais au jour le jour. Ça m’a complètement avalé. Comme je suis perfectionniste et obsessionnel, et que mon job, au final, était d’enflammer le cash flow au bar, j’ai très vite balancé de la musique populaire et trop commerciale que j’étudiais sérieusement.
Je digguais tout, même l’EDM. Une vraie torture, que je calmais en buvant des pintes de vodka-orange quand je mixais à l’arrache au Point Éphémère. J’étais résident pirate, je me foutais souvent torse nu, bourré et brandissais des néons portatifs. J’ai été aussi éclairagiste : j’ai gardé cette passion pour « la luche » minimale.
Et j’en ai eu marre de passer la musique des autres. J’ai associé ma « poésie2merde » à de petites machines électroniques comme les Kaoss Pads, le Monotron, et un synthé prêté : un Nord Lead rouge. J’ai sorti cinq albums, avec des TS (« Tentatives de Song »). Cette démarche a bonifié mon écriture en simplicité. Comme je ne suis pas musicien, c’est le texte et son chanté-parlé qui faisaient office de mélodies ; le flow, c’est clairement du talk-over. Mais pas toujours. Pas de recette. J’ai ensuite utilisé de la M.A.O, et j’ai perdu la grâce de l’enfant devant son joujou. Les derniers titres sont piteux, j’étais imbibé. Je les ai laissés en ligne.
Pour en revenir à Céline, qui usait de termes argotiques, on demeure, là encore, surpris par le mélange des registres de langue. Tu aimes employer des mots parfois triviaux, ce qui contraste avec l’emploi de termes plus soutenus. S’agit-il d’un choix délibéré ? Ou écris-tu comme tu parles ?
Thierry Théolier : Je mélange effectivement le langage soutenu, l’argot, le verlan, ma propre langue « SDH-chienne », et aussi les derniers mots viraux, en essayant de les abîmer. J’écris comme je parle, et je parle comme je spamme sur une scène, pour une impro en freestyle mou : c’est une écriture vivante ; orale, avec le feedback du lecteur ou du public. Je n’ai pas peur du silence pendant la lecture. Je ne l’écrase pas avec un rouleau compresseur formel.
Je gueule sur une scène virtuelle, soit le web depuis mon modem (56k au début), ou sur une scène pétée de l’underground parisien comme celle de La Villa mais d’ici (merci Nouriah Gcr) ou encore sur une scène provinciale, en Corse (merci Claire Cecchini). Donc il y a de l’oralité, mais pas que : parce qu’ensuite, pour le livre et les lectures, je retravaille la matière brute pour être le plus direct possible, le plus simple, en injectant des variations de style.
Je suck l’os, je trifouille la moelle, et j’injecte du speed dedans. J’utilise tout ce que je peux pour faire des effets de montage, mais je ne m’enferme pas dans une recette — le gimmick de la ritournelle dont certains abusent, ou de la répétition, ou pire, l’allitération. Ma recette est de ne pas en avoir, parce que je cultive la névrose de la lose, de l’échec. Je veux aller voir ailleurs.
J’ai toujours été étonné que le mouvement punk ne se soit jamais intéressé, en dehors de la musique, au langage même. Le langage produit une musique. J’ai souvent généré des larsens psychotiques avec la langue, les mots, sans trop en abuser. Pas de méthode encore. Quand j’ai ouvert le blog collectif des Casseurs2hype, j’ai spammé : « Nous sommes le premier groupe punk sans instruments. » De plus, je vis ma « poésie2merde ». Réellement.
Et si elle est « posture », je l’assume dans un rapport honnête et paradoxal dans la vraie vie, jusqu’à la rupture. En 2003, j’ai spammé : « 2040 Sainte-Anne : un célèbre activiste du grand rien répète inlassablement : “La littérature est morte ! Vive le téléphone.” » Eh bien, le 16 mai 2023, j’étais à l’HP Maison Blanche pour demander mon antipsychotique : « Mon esprit est malade, vive le Tercian. »
Une citation ! « Ne vous sentez pas obligé d’inventer une forme neuve. Les formes neuves sont rares. Une par siècle, c’est déjà bien. Et ce ne sont pas forcément les plus grands poètes qui en sont à l’origine. La poésie n’est pas un travail sur le langage ; pas essentiellement. Les mots sont sous la responsabilité de l’ensemble de la société et l’influence de la société » — Michou Wellbook dans Rester vivant, mais c’est surtout sous l’influence de la technologie, et là, je corrige Michou que je commence juste à défendre parce qu’il est triquard avec la presse bobo-woke. Par contre, son dernier album est mou du genou. Reprends les A.S. Dragon et Burgalat comme producteur, Dude.
Céline (encore lui !), estimait que sa propre langue était fragile, car vite dépassée. L’argot évolue très vite, et tel ou tel mot devient rapidement caduc. Dans Mèmes pas mal, tu fais beaucoup référence au monde de la nuit parisienne, et tu emploies des mots venus de l’anglais, comme dude ou hype. Ne crains-tu pas que le lecteur du futur, ou simplement le lecteur lambda, soit un peu perdu ?
Thierry Théolier : Je pars du principe que le lecteur de ce dernier livre (pas comme le Dude Manifesto) est déjà initié au monde de la nuit parisienne et au Syndicat du hype. Si ce n’est pas le cas, il va chercher sur le web des infos. Il s’inscrit au SDH via Facebook et il me lit tous les jours. Pour le lecteur lambda, je lui demande donc un effort, de la curiosité. La base de la contre-culture — et elle existe toujours même si c’est un mythe pour la subversion —, c’est qu’il faut « digguer », et pas qu’un peu. Seul le temps d’incubation a changé pour qu’une chose underground soit hype, puis mainstream, et là, c’est mort. Braindead.
Ma langue « SDH-chienne » est une langue vernaculaire. Au lancement du livre en juin dernier, dans une boutique artisanale « C’est extra », il n’y avait à peu près que des membres du SDH et c’était sûrement pour la « tise », bande de crevards adorés ! Et quelques rares personnes rencontrées dans les semaines précédentes, comme le chanteur Thierry Stremler. J’aime beaucoup le suranné « La fille du métro ». À son concert au Solo, j’ai embrassé pour la première fois « La Dernière Rockeuse de Paname » parce qu’elle pleurait sur la chanson « Toutes les eaux du monde ». J’ai craqué.
Parfois, j’utilise depuis toujours des mots anglais, comme effectivement « hype », « dude » ou « sucker ». Je m’approprie le sens premier, je le hacke, le détourne, l’élargis et je le rends viral — du moins sur mon réseau. « Dude » voulait signifier à l’époque « cowboy inexpérimenté » ; il a évolué dans le temps pour juste dire « mec », et il est employé de manière unisexe en Amérique. Je le fais désormais, bien que « dudesse » soit possible. Pas « dudette » : ça fait « majorette ».
En fRance (hop, ce n’est pas une coquille : je mets bien du rance chez les frenchouilles) et sur les réseaux sociaux, il a acquis désormais un sens noble, urbain et mondain. Chaque jour, je spamme le SDH, et les lecteurs-membres sont habitués à lire ces mots. Ils peuvent aussi en proposer. Si c’est efficace, moi aussi je le réemploie.
Ou une expression déjà ringarde (c’est passé dans la pub et Scènes de ménage) comme « éclaté au sol », qui est devenue sur le SDH « claqué au sol », et à la fin « Clatax » (qui pourrait devenir un « hapax » — ouais, cherchez, dudes…). J’ai proposé aussi l’expression « Casser ultime » (rester chez soi et, par son absence aux événements mondains, « casser la hype », c’est totalement absurde…).
Elle a été retenue par les lecteurs du syndicat. « Douille » fonctionne bien aussi.
La langue est un jeu. Une drogue aussi. Un media pur. J’y suis accro, en plus d’être connecté « all day langue », comme tout le monde. Je perds des lecteurs, mais c’est le prix à payer. Parfois, j’écris des articles « normaux » pour Technikart, Zeweed, Gonzaï et toute la presse qui raque 200 balles la page et qui me donne carte blanche. Je vais à la bibliothèque Richelieu pour écrire, effectuer des recherches, pour retrouver une concentration offline.
Je la perds souvent, cette carte « blank », parce que je préfère la carte du joker ou du trickster. On me vire souvent, ou je me casse. Tant mieux ! Gonzaï reste toujours ma tribune si je sens que le sujet est important ou excitant. J’écrirai bien pour parler du groupe mexicain les Hawaiian Gremlins ou cracher dans la dernière soupe du barbu de Chanel.
Céline (encore lui !), enfin, dans son dernier entretien à Meudon, estimait qu’on devait mettre ses tripes sur la table. Penses-tu avoir mis les tiennes ? Tu parles beaucoup de ton propre parcours. Ta poésie a quelque chose d’autobiographique. Ou plutôt : ta poésie procède de l’autobiographie.
Thierry Théolier : Je n’ai jamais lu Céline. J’ai lu, par contre, Hubert Selby Jr. Effectivement, j’ai mis mes bad tripes dans ce dernier livre. Je jette mes sales trips plutôt sur l’écran, que ce soit un écran de PC ou d’Android. Je déteste les produits Apple : le bruit du clavier est trop mou et silencieux, et va « jailbreaker » un « iPhone2merde ». J’ai eu l’esprit en miettes par l’amour toxique ou son manque, alors mes débris de vie spammés sont autobiographiques, oui.
Je n’ai pas le temps, la patience pour l’imagination, et mon imaginaire est hacké par les autres auteurs que j’ai lus, ou visionnés dans les salles de cinéma, ou sur mon écran HD hérité de mon défunt père pied-noir. Ma « poésie2merde » fusionne avec ma vie matérielle et spirituelle, boostée par les spiritueux, ou par mon ascèse alcoolique. En ce moment, comme je l’ai précisé, je ne bois plus une goutte d’alcool.
Jean-Paul Sartre croyait, quant à lui, que toute œuvre littéraire était nécessairement engagée (à l’exception notable de la poésie). Tu exprimes un certain dégoût à l’égard de la société actuelle. Faut-il lire Mèmes pas mal comme un cri de révolte ?
Thierry Théolier : Plutôt un pet de révolte, et il sent le soufre. Sérieusement : comment ne pas être dégoûté de la société actuelle ? Comment croire et dire que la littérature peut changer le monde quand la plus paradoxale est « cancellée » ? Il faudrait être faussement naïf ou carrément démago pour exposer cela au monde et cracher à la gueule de celui-qui-prend-racine — on dirait du body horror — sur un banc public, tellement il est abandonné, seul, affamé.
Faire du déni, se rassurer, je ne sais pas… ou peut-être un imposteur malin ou un gros con. Peut-être tout cela à la fois, et choper le prix Nobel de littérature bien protégé dans son cocon social, mondain. Quelle rigolade, l’engagement politique dans l’art. Écoutez « Chanteur engagé » ou « Artistes » de Bruit Noir.
Par contre, « la poésie2merde » peut aider à supporter le monde : je ne parle pas du lecteur, mais de celui qui l’écrit — qui plus est de celui qui la spamme sur le web ou sur un post-it. Si le lecteur trouve un refuge pendant quelques heures pour se déconnecter de ses écrans, alors c’est déjà pas mal. Mon livre, je l’ai conçu très court. Cela se lit d’une traite, connaissant les capacités de concentration de mes lecteurs, ainsi que mes propres capacités personnelles.
Je pense qu’on peut le lire en 45 min maximum : chez soi, dans un bois, dans un bar, dans la salle d’attente d’un proctologue, et revenir dessus autant de fois qu’on le veut ou peut. L’ouvrir à n’importe quelle page : on sera toujours servi. Se dire : putain, ce mec, il vit le même enfer que moi, et il trouve la force, la technique, de me faire sourire ; il me fait du bien. Voilà : on se sent moins seul. C’est comme un pote qui sait te parler, se taire aussi, te faire marrer, et prendre la vie pour ce qu’elle est. Ce n’est pas l’amour qui est un chien de l’enfer, mais la vie. L’amour est son remède.
Il faut juste être à sa hauteur. Et je ne parle pas du couple, qui peut être une torture : je parle de ce qui relie les êtres vivants entre eux, mais seulement quand ils ont tous bien bouffé, baisé et lu de « la bonne poésie ». Là, je parle des femmes et des hommes ; pour les ours, je renvoie au final du film de Herzog, Grizzly Man, qui est un de mes films préférés.
Certains passages, certains vers, prêtent à rire, à sourire. Penses-tu que l’humour, la dérision, soient des armes face à une époque que tu parais ne pas aimer ?
Thierry Théolier : Ma quête, c’est l’humour décalé, l’absurde, qui ne sont pas l’ironie ou le cynisme : ils amènent le fou rire libérateur ou le malaise, comme dans la série Louie de Louis CK. Je cherche la candeur aussi. L’ironie, c’est pour les suckers de la hype — je traduis : « les courtisans de la société du spectacle 2.0 ».
S’il y a un auteur dont je me réclame, ce serait finalement Jacques Sternberg, qui a été zappé de la belle culture rive gauche. Juif, pote de Cioran, de Topor : il adorait la forme courte : les nouvelles et les contes. J’ai eu la chance de le rencontrer avec sa muse et sa maîtresse, Dorothée Blank ; j’ai passé des heures à dériver avec elle. Dorothée était belle, rebelle et pleine d’esprit.
Et j’aurais, en toute humilité, peut-être des accointances formelles aussi avec les deux derniers livres de Guillaume Dustan. Eudeline avait écrit, à l’époque de la révolution courte du blog, un long article dans Rock & Folk sur cet épiphénomène qu’il méprisait au fond, et il avait conclu que Dustan, par la forme directe de ses écrits dans son dernier livre, était le dernier des blogueurs.
Patrick, que je connais un peu, m’avait oublié ou zappé ; je lui avais fait la remarque via Messenger sur la sortie de Crevard, qui vient de mes nombreux blogs, mais il m’a snobé parce que j’étais, à l’époque, trop « pusher » ou « mégalo », comme l’a écrit « Libérafion » en 2003. Je procède plutôt de l’auto-sabotage, comme Dustan, d’ailleurs. Une pulsion de mort vis-à-vis de mon ego. Ce con revient dès que je dors 5 heures d’affilée. Il en est mort, Guigui. Je lui ai servi un verre chez Agnès b. lors d’un vernissage. Personne ne l’avait reconnu. Il avait les stigmates de sa maladie sur le visage.
Quand un punk vintage qui fantasme sur la bourgeoisie rive gauche ne te reconnaît pas, tu as gagné. Idem pour le Dandy vieux slip. J’étais plus crevard que le punk « fashionable » : « Less than punk » était le sous-titre de mon blog Crevard. J’étais plus snob que le dandy. Il s’agissait de réactualiser avec le web tout ce bordel nihiliste hypouille avec plus de nihilisme vis-à-vis du show punk entériné par la culture pop. Après, je me suis sauvé avec le Dudisme frenchy. Mèmes pas mal est une synthèse apaisée.
Je finis par une dernière citation : « L’ironie est la plus dure des addictions. Oubliez l’héroïne. Essayez simplement de renoncer à l’ironie : ce besoin profond de vouloir dire deux choses à la fois, d’être à deux endroits en même temps, de ne pas être là quand survient la catastrophe d’un sens fixe. » — Edward St Aubyn.
L’effet Aufhebung donne soif. Je tiens. Jusqu’à quand ?
Le recueil Mèmes pas mal est disponible à cette adresse.
Crédits photo : Thomas Lee Smith
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
8 Commentaires
Edco
10/03/2026 à 20:52
Magnifique interview2merde!!!! Lecture qui a pris 45 min .....comme son livre ....
A noter....Montreuil....euh , c est bobo ! sisi
J ai pensé à Artaud....
Et je le verrais bien aux soirées de l ' Oulipo...
Belle rencontre que ce Thierry !!! Ici.
. Merci auteur invité2 merde
Tout un passé riche arrangé ( comme le rhum) à sa sauce dérangée ( comme le rhum..)...
Il a dû croiser les Bérus, et dans un autre genre François Hadji Lazzaro RIP....et Garouste .....
Beaucoup d ' humour et de culture....Continuez cher dude.....Et ne pas mélanger le tercian et EtOH .....2 merde .....J ai pensé aussi à Miossec !!!! (Le syndrôme de l imposteur) ...( entr autre) ..
J adore le " club med..." ..Bon , beaucoup à dire ....
Et du coup ....je pense à Boukovski
" Souvenirs d'un pas grand-chose (1982)
Ces foutus révolutionnaires de mes deux, qui traînent chez moi à boire ma bière et à piocher dans ma bouffe, tout en exhibant leurs nanas, doivent comprendre que la révolution se fait d’abord à l’intérieur de nous-même."
Je lirai votre poesie2merde avec plaisir .....
Ciao Dude .....
Encore une petite....
"La traditionnelle lucidité des dépressifs, souvent décrite comme un désinvestissement radical à l'égard des préoccupations humaines, se manifeste en tout premier lieu par un manque d'intérêt pour les questions effectivement peu intéressantes. Ainsi peut-on, à la rigueur, imaginer un dépressif amoureux, tandis qu'un dépressif patriote paraît franchement inconcevable.
Les Particules élémentaires (1998), Michel Houellebecq,
Ah si , j aime bien son dernier album 😁
ETIENNE RUHAUD
12/03/2026 à 06:03
Merci pour ce long commentaire. N'hésitez pas à diffuser cet entretien partout où vous le pouvez. Bien amicalement, Etienne Ruhaud (l'intervieweur).
Jeune Poésie Publique
10/03/2026 à 22:22
Amour Gloire RSA
tel est ton destin
je l'ai lu dans Gala
#JPP
Ordener Area Team Wu Tang Style
11/03/2026 à 14:32
Théolier a créé la ligue du LOL, mais ne le sait pas encore, réveillez-le de son grand sommeil pâteux.
Dandy de la 8.6
Le DUDE en question, ce n'est pas un peu l'hétéro normé petit blanc faussement libertaire apolitique ?
si si si et me dit pas le contraire sinon je t'inscris direct à un stage nature découverte & glanderie en haute montagne.
Le maitre a parlé, on se tait.
J'te cancel à moindres frais.
CIAO & assume ta perdition
Etienne Ruhaud
12/03/2026 à 14:26
Et vous Monsieur assumez vos propos sous votre vrai nom. Bien cordialement Étienne Ruhaud
Ordener Area Team Wu Tang Style
12/03/2026 à 16:09
hé man t'es sur internet pas dans un salon de l'arrondissement 17
tu vois ?
j'hallucine t'as pris ça au sérieux ? et tu fais des entretiens avec un Krevard ?
redescend
à moins que thth soit proche de l'akademie francoyse ?
gilles farcet
16/03/2026 à 16:48
Merci pour cette entrevue où quelque chose se passe même si , en écho à Dylan, on ne sait pas toujours trop quoi. Merci au dude de le rester et à l'interviewer de savoir qui il interviewe et pourquoi.
Etienne Ruhaud
17/03/2026 à 04:39
Merci pour votre lecture. Oui! Un entretien roboratif.