Jean-Pierre Siméon compose avec Un non pour un oui un texte bref par la forme, ample par la poussée intérieure. Sous le sous-titre « pensées-poèmes », l’ouvrage refuse le système, l’aphorisme clos, la maxime de surplomb. Dès la remarque liminaire, l’auteur précise sa méthode : non pas résumer une pensée préalable, mais laisser venir ensemble la phrase, l’élan, l’intuition et le trouble.
L’ensemble réunit 251 fragments numérotés, scandés par plusieurs séquences en vers libres. Cette composition discontinue ne disperse pas le propos : elle lui donne au contraire sa tension. Siméon y mène une lutte constante contre la résignation, l’assèchement moral, la servitude volontaire, la logique comptable et l’illusion technicienne. Le refus du titre n’a rien d’une posture négative. Il prépare une affirmation première, vitale, presque physique. « Il faut souvent beaucoup de non pour affermir un oui. »
Ce oui passe par quelques noyaux insistants : l’amour, la beauté, l’enfance, la révolte, le paysage, la fragilité, la parole poétique. L’auteur répète que la poésie n’est ni ornement ni supplément d’âme. Elle engage une manière d’habiter le monde. « On n’écrit des poèmes que pour ne pas mourir d’absence au monde. »
On avance par secousses, invectives, appels, notations méditatives. Certaines formules frappent par leur netteté politique : « Notre survie ne dépendra pas d’algorithmes mais de la part résiduelle de poésie dans la conscience. » D’autres ramènent le lecteur vers une éthique du dehors, du mouvement, du lien : « Vous ouvrez un livre et vous êtes déjà plus que vous n’étiez l’instant d’avant. »
La langue procède par images tranchantes, paradoxes et impératifs. Elle convoque aussi une lignée. Paul Valet, Aragon, Ossip Mandelstam, Hölderlin, Pascal, Jean Genet traversent l’ouvrage, non comme autorités d’apparat mais comme compagnons de veille. Cette circulation des voix inscrit le recueil dans une histoire de la poésie pensée comme résistance. Siméon ne sépare jamais le poème de la conscience, ni la conscience de ce qui blesse les corps et les peuples. D’où ces notations où l’éthique et le lyrisme se nouent sans relâche.
La force du recueil tient à cette alliance de ferveur et de rudesse. Siméon parle depuis un temps de guerres, de surveillance, de pauvretés du cœur et d’épuisement collectif, mais il refuse toute rhétorique de l’abdication. Son texte garde le nerf du manifeste sans céder au slogan, parce qu’il maintient ensemble le chant, le doute et l’inquiétude.
Publiée le
10/03/2026 à 10:57
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Paru le 12/03/2026
93 pages
Editions Gallimard
12,00 €
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