Avant la Naples de Maradona et Marek Hamsik, il y eut le Royaume de Naples, et Diego n’en était pas le roi. Alain Blondy raconte une longue histoire, du Ve au XIXe siècle, avec des frontières mouvantes, des capitales qui basculent - Palerme ou Naples -, des dynasties qui se succèdent. Et surtout : l’histoire de Naples est indissociable de celle de la Sicile, tantôt jumelle, tantôt rivale, tantôt tenue par le même souverain, sans jamais se confondre vraiment.
Le 09/03/2026 à 18:33 par Hocine Bouhadjera
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L’historien retrace les métamorphoses politiques de Naples, passée au fil du temps du duché aux royaumes successifs, de la vice-royauté au royaume des Deux-Siciles… en faisant de la ville non pas un décor, mais un point fixe à partir duquel on peut comprendre l’Italie méridionale tout entière.
On avance d’âge en âge, tout en gardant une idée directrice : le Sud italien a longtemps été moins un centre souverain qu’un carrefour convoité, un espace où viennent se percuter des ambitions, des religions, des langues, des économies. Un territoire stratégique, d’une société qui apprend à durer dans l’instabilité, et d’un pouvoir souvent exercé depuis ailleurs.
On est là au centre de la Méditerranée, au contact du bassin oriental et occidental, et au point de passage entre rive européenne et rive africaine. Les Grecs s’installent en Italie méridionale, les Carthaginois, depuis l’Afrique, contrôlent une grande partie de la Sicile. Les Romains finissent par imposer leur ordre, mais dans ce Sud, le grec garde un prestige de langue de culture.
Puis vient la cassure de l’Empire romain, et là le Sud devient un puzzle : Byzantins d’un côté, Lombards de l’autre. Alain Blondy - à ne pas confondre avec Alpha Blondy - présente sur une zone de fracture, traversée de conflits mais aussi de métissages, d’alliances, de compromis pratiques. Au IXe siècle, les anciens chemins d’invasion se réactivent : l’expansion de l’islam pousse de nouveaux acteurs à se réinstaller dans l’archipel sicilien et sur le continent. En parallèle, le renouveau impérial au nord - Carolingiens, puis Ottoniens - ramène la puissance germanique en Italie.
Et surtout, point décisif pour la suite, un « tampon » se solidifie : le domaine pontifical, autour de Rome. Il coupe la péninsule en deux et fait du Sud un cul-de-sac politique : pour peser, il faudra des alliances, des protections, des jeux dynastiques. En filigrane, c’est déjà la matrice de plusieurs siècles : au nord, un verrou, autour, des empires, au milieu, Naples et la Sicile, contraintes de composer.
Le XIe siècle est un point de bascule : c’est le moment où le Sud commence à se constituer en État. Et ce sont les Normands qui font la synthèse.
Dans leur périple européen gigantesque, en Italie méridionale, ils s’appuient sur les héritages existants, au lieu de tout écraser. La conquête aboutit à une réunification de la Sicile et du Sud péninsulaire sous un même sceptre, et le royaume normand devient une sorte d’« hapax » médiéval : un objet politique et culturel singulier, où s’agrègent les apports byzantins, latins, et musulmans.
À partir du Moyen Âge central, l’histoire racontée a quelque chose d’un théâtre où les décors brûlent et se reconstruisent sans cesse. Le passage au royaume souabe de Sicile et la figure de Frédéric II de Hohenstaufen marquent une période où le pouvoir tente de s’affirmer face aux papes, de réformer, de gouverner.
L’arrivée des Capétiens d’Anjou ouvre une séquence de consolidation administrative et de politique extérieure active, mais elle mène aussi à l’événement qui devient une cicatrice durable : les Vêpres siciliennes, révolte déclenchée en 1282 à Palerme contre la domination des Capétiens d’Anjou. Partie d’un incident lors des vêpres de Pâques, l’insurrection s’étend rapidement à toute la Sicile. Les Français sont chassés et l’île passe sous le contrôle de la couronne d’Aragon. L’événement entraîne la séparation durable entre Naples et la Sicile.
Ce temps, avec des tentatives de réunification, des jeux de titres - Sicile, « deux Siciles », Trinacrie… -, et une mise en valeur de la culture, de l’humanisme, des équilibres économiques, mais aussi les turbulences : guerres de succession, retours de crise. On entre à présent dans les fameuses guerres d’Italie. La botte devient le champ de compétition des monarchies européennes.
Sous les Habsbourg, Naples et la Sicile se retrouvent intégrées dans un ensemble plus vaste, souvent gouvernées par des vice-rois, et structurées par des priorités qui ne sont pas d’abord celles du pays : défense de la foi, contrôle politique, fiscalité, stratégie méditerranéenne.
Les traits très concrets : l’obsession de la défense (Ottomans, Barbaresques), les tensions avec l’Église (affirmation des droits du roi), les crises démographiques (famines, séismes, épidémies), et les explosions sociales récurrentes. Dans cette séquence, Naples n’est pas un simple « peuple soumis » : il y a des moments où l’identité se cabre et où la violence surgit - la révolte de Masaniello au XVIIe siècle en est l’un des paroxysmes.
Partie d’un mouvement contre une nouvelle taxe, l’insurrection entraîne une mobilisation populaire massive. Masaniello, simple pêcheur, devient le symbole d’une colère urbaine contre les abus du pouvoir. Le soulèvement est violemment réprimé, mais il marque durablement la mémoire politique napolitaine.
Au cœur du propos, il y a une observation sociologique : dans un royaume où les maîtres changent, ceux qui tiennent la continuité ne sont pas forcément les rois. Ce sont les masses, qui organisent leur existence à l’échelle locale, souvent en marge des grandes politiques, et les élites, capables de devenir indispensables parce qu’elles, au moins, restent. Sur la durée, une forme de symbiose paradoxale avec les dominations étrangères se constate, alliée à une capacité à se révolter quand « l’habitude » est blessée ou quand l’identité est atteinte.
Lorsque l’économie et l’initiative sont durablement contingentées par un système de domination « colonial », cela peut étouffer l’esprit d’entreprise, favoriser le refuge dans les charges, la fonction, le statut. Le royaume s’alourdit de féodaux et de fonctionnaires : une armature administrative, mais pas nécessairement une modernisation sociale. Quand arrive le XIXe siècle libéral, le Sud, malgré quelques sursauts et réformes, peine à suivre le rythme du Nord péninsulaire.
Le XVIIIe siècle, auparavant, est marqué par la prise de pouvoir des Bourbons (1734), vécue comme une ouverture : une dynastie propre au royaume, une possibilité d’indépendance, une chance de construire une cohérence. Le royaume peut s’affirmer au moment même où l’Europe entre dans une ère où les petites puissances deviennent vulnérables. Fin connaisseur de Marie-Caroline, l’auteur la présente comme un moteur politique acharné, cherchant à couper certains liens, notamment avec l’Espagne, pour repositionner le royaume vers l’Autriche et l’Angleterre. C’est une politique de survie, mais aussi une exposition : Naples, privé d’une « carapace » impériale, devient une proie possible.
La période révolutionnaire est un moment de rupture, où le royaume se déchire. La République parthénopéenne de 1799, la reconquête royaliste, la violence de la réaction : Alain Blondy narre une fracture entre élites, peuple, influences étrangères et peur du jacobinisme.
L’occupation française ouvre une séquence réformatrice forte : administration, droit, transformation de l’État. Des réformes structurantes, comme l’abolition de la féodalité, ne suffisent pas si elles ne se traduisent pas socialement, si elles profitent surtout aux possédants via la privatisation des fiefs, ou si elles ne créent pas une dynamique économique plus large. C’est ici qu’émerge un acteur collectif : le ceto togaro, élite juridique, monde de robins, artisans du droit.
Le royaume des Deux-Siciles, créé en 1816, est présenté comme un moment où l’unification du Sud devient enfin une réalité institutionnelle, portée notamment par Ferdinand IV, figure paradoxale : un monarque peu attendu, mais durable. Au même moment, l’Europe de la Restauration et des congrès partage le continent en zones d’influence. L’Autriche pèse sur l’Italie. L’idée nationale progresse, le Piémont-Sardaigne apparaît comme pôle d’unification.
Commence une période d’enlisement : insurrections (1820), troubles (1847–1848), retour de l’absolutisme, et enfin l’épisode terminal : François II et la fin du royaume (1859–1860), au moment où se fonde le royaume d’Italie.
On ressort de ce livre avec le sentiment que Naples a moins été un État qu’un enjeu d’États. Pendant des siècles, les grandes maisons européennes y prétendent : Empire germanique, dynasties ibériques, lignées françaises, et même les ambitions anglaises. Mais aussi que la modernité ne se décrète pas par réformes juridiques. Le passage français accélère le droit, l’État, les structures, mais si la transformation sociale ne suit pas, l’énergie peut retomber. C’est une leçon utile bien au-delà de l’Italie.
En conclusion, Alain Blondy critique cette littérature partisane qui a « justifié » la disparition du royaume en caricaturant souverains, corruption, incapacité à la modernité. Il signale aussi qu’une partie de l’historiographie italienne est revenue de cette « lapidation ». Autrement dit : le livre ne veut ni idolâtrer ni accabler, il veut expliquer comment un ensemble aussi riche, aussi central pendant des siècles, a pu finir relégué dans l’Italie unifiée.
Ce qui donne de l’élan à l’ensemble, c’est la tension constante entre deux réalités : d’un côté, un territoire extraordinairement riche d’influences, de compétences, de densité urbaine, Palerme et Naples ayant été, à certaines époques, de grandes capitales. De l’autre, une difficulté récurrente à transformer cette richesse en puissance autonome, parce que la géographie politique (verrou pontifical), la convoitise des empires, et la structure sociale ont longtemps poussé vers la dépendance.
À LIRE - Histoire du Maghreb de la fin du XVIIIe siècle aux Printemps arabes
Si l’on cherche une chronique qui ne prenne pas Naples pour une carte postale, mais pour un nœud d’histoire européenne, cet ouvrage est fait pour vous. Et plus généralement les curieux du Mezzogiorno, qui veulent comprendre pourquoi le Sud italien a un rapport si particulier à l’État, au pouvoir, et à l’histoire nationale.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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