Dans une foire du livre, les stands vendent d’ordinaire des histoires, mais en écrivent plus rarement. Entre deux piles de romans et d’essais, des visiteurs de Trichy ont déposé des volumes destinés à une bibliothèque qui ne donne sur aucune vitrine : celle de la prison centrale. Les ouvrages quittent le circuit marchand pour franchir d’autres portes, là où la lecture devient parfois l’un des rares espaces encore ouverts.
À Tiruchirappalli (Trichy), dans l’État indien du Tamil Nadu, la foire du livre n’a pas seulement aligné des piles neuves sous les néons. Entre les stands de vente, un comptoir a ouvert une autre circulation : celle des ouvrages donnés, destinés à une bibliothèque derrière des murs, à la prison centrale de la ville, rapporte le Times of India.
Le dispositif s’est matérialisé par un emplacement identifié, le « Slot No. 43 », tenu par l’administration pénitentiaire pendant la quatrième édition de la foire, organisée du 14 au 22 février 2026 sur le site de la John Vestry Higher Secondary School, près du terminus de bus central.
L’initiative ne date pas d’hier : le point de collecte revient pour la quatrième année consécutive. Dès les premiers jours, environ 70 visiteurs ont déposé plus de 400 livres, selon le bilan communiqué durant l’événement. Quelques jours plus tard, un autre relevé, établi à la clôture de la foire, fait état de plus de 1 000 ouvrages donnés par plus de 300 personnes au stand dédié aux détenus.
Dans la prison centrale de Trichy, la bibliothèque sert déjà d’outil quotidien. Plus de 100 personnes incarcérées l’utilisent chaque jour ; nombre d’entre elles empruntent des titres pour lire en cellule. Le stand, lui, vise un renforcement du fonds et une diversification des domaines, afin de répondre à des profils scolaires et universitaires très hétérogènes au sein de l’établissement.
Sur place, S. Velmurugan, enseignant en poste depuis 18 ans à la prison centrale, relie directement le geste du don à des objectifs de réinsertion et de progression scolaire. Il résume l’enjeu ainsi : « Les dons peuvent jouer un rôle clé pour aider les détenus à s’améliorer, nourrir leurs intérêts académiques et avancer vers une réforme positive. » Les autorités indiquent héberger à la fois des condamnés et des prévenus, avec des parcours allant du niveau scolaire à des diplômes en arts, sciences, ingénierie ou management.
Une partie des lecteurs suit des cursus à distance. Des détenus se sont inscrits à des formations de la Tamil Nadu Open University et de l’Indira Gandhi National Open University, ce qui donne à la bibliothèque un rôle de soutien aux études : manuels, essais, ouvrages de référence, mais aussi lectures permettant de traverser la détention. Les dons collectés à la foire alimentent ce besoin en continu.
Les genres remis au stand couvrent un spectre large : fiction et non-fiction, biographies, philosophie, développement personnel. Les responsables encouragent particulièrement les livres liés à la motivation, à la créativité, à la spiritualité, à la productivité et à la pensée critique, dans l’idée d’un fonds à la fois instructif et stabilisateur.
Parmi les donateurs cités, le neurologue M. A. Aleem a remis son ouvrage Our Brain Our Future et met en avant un bénéfice sanitaire associé à l’habitude de lire. Il formule ce lien sans détour : « Développer une pratique régulière de lecture chez les détenus peut aussi aider à retarder l’apparition de la démence. » L’argument s’ajoute aux finalités éducatives et de réforme, déjà mises en avant par l’équipe responsable de la collecte.
La foire elle-même donne l’échelle locale : environ 20 lakh (deux millions) de livres vendus pour plus de 65 lakh de roupies sur neuf jours, près d’un crore (dix millions) d’ouvrages exposés dans 130 stands, et des centaines de milliers de visiteurs annoncés, dont 75 000 élèves. Dans ce flux, le stand de dons oriente une partie des bibliothèques personnelles triées et des lectures déjà faites vers une bibliothèque réservée aux personnes détenues.
L’idée de transfert n’est pas isolée dans le Tamil Nadu. À Chennai, lors de la 48e foire du livre, un stand du Département des prisons et des services correctionnels a recueilli des livres « neufs et anciens, de tous genres », destinés à différentes bibliothèques pénitentiaires de l’État. Un visiteur, Prakash K., explique son geste en termes d’usage immédiat : « J’ai déjà lu ces livres. Les laisser sur une étagère ne change rien. Cette initiative aura un impact positif : les livres que j’ai donnés les aideront. »
Au-delà des opérations ponctuelles, les besoins des bibliothèques pénitentiaires apparaissent dans des travaux publics sur les conditions de détention. Des recommandations insistent sur des collections adaptées à différents niveaux d’instruction, sur la présence d’un bibliothécaire et sur le recours à des dons via des organisations de la société civile.
Ce même rapport décrit, pour des établissements du Tamil Nadu à Puzhal (Chennai), une bibliothèque d’environ 1 500 livres et l’accès à des périodiques et journaux, utilisés par les détenus lettrés.
À Trichy, la collecte de la foire du livre s’inscrit dans cette logique : étoffer le stock, élargir les thèmes, soutenir l’étude à distance, et maintenir un espace de lecture fréquenté quotidiennement. Avec une mécanique simple — un stand, un numéro, des livres déposés au fil des passages — la bibliothèque de la prison centrale gagne, titre après titre, un volume supplémentaire.
« Bien que nous ayons reçu un bon nombre de dons cette année, le nombre était légèrement supérieur l'an dernier. Cette année, l'affluence est moindre qu'à la foire précédente. Nous avons reçu des livres neufs et anciens de tous genres », assurent toutefois les organisateurs. Mais la collecte se poursuivra dans tous les cas lors de la prochaine édition.
Voir le reportage réalisé sur cette initative voilà deux ans :
Crédits photo : capture d'écran
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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