Quand on entame la lecture de La partie immergée de l’iceberg. Éloge du GPS algérien, on adhère presque immédiatement à la démarche du nouvel essai que signe le cinéaste Lamine Ammar-Khodja. Par un usage rafraîchissant de l’auto-dérision, la mise en récit de ses déambulations introspectives sur l’histoire algéro-française et ses géographies « brumeuses » trouve un ton juste : agréable, frais, nonchalant et parfois féroce.
Déterminé à éclaircir l’« océan insondable » de son appartenance enfiévrée à l’Algérie, sa confrontation avec l’« ambiance vaporeuse » de la guerre contre les civils durant les années 1990 s’énonce en des termes singuliers. Un souffle original porte ses mots. Et panse les maux.
L’auteur revient avec tendresse sur les premières années de son installation en France (en 2002, à l’âge de 20 ans) et sur la découverte progressive de « la ville lumière en compagnie d’autres yeux étrangers (mais européens) ».
Grâce à eux, il a pu éviter « l’inexorable confrontation dominant/dominé à laquelle [il se disait être] promis. Les Italiens avaient bien un contentieux avec la France, mais comparé au combat de poids lourds que se livraient Alger et Paris, [il le jugeait] plus folklorique qu’autre chose ».
En dépit du fait que ce passage donne l’impression que l’Algérie, en tant qu’entité civilisationnelle et politique indépendante, n’existe pas encore, ses réflexions sur la (re) découverte du patrimoine algérien s’expriment avec des mots stimulants et puissants.
Cette intensité apparaît notamment dans la détresse qu’il exprime en plongeant, pour la première fois, entre les lignes du classique qu’est Nedjma (Seuil, 1956) de Kateb Yacine, en France : « Ce que je veux, s’adresse le cinéaste à ses compatriotes qui, comme lui, n’auraient pas encore lu Nedjma, c’est que je ne connaissais rien à ma culture. Et alors que j’ai cru que j’étais en train de m’en échapper, le fuir, l’oublier, j’ai été rattrapé par mon pays, ce qui était une façon de découvrir que j’étais rattrapé par moi-même. »
À Paris, l’auteur se confronte à des gens de classes sociales différentes, interagit avec les riches comme avec les pauvres et s’ouvre à des horizons inattendus. Cette expérience estudiantine s’avère déterminante dans son parcours, car elle rend possible une rupture : celle d’avec « la vision du monde si étroite de [son] huis clos familier : quartier, maison, papa-maman, collège-lycée ». Cet étouffement, Lamine Ammar-Khodja l’exprime dans un registre universel, éminemment sensible.
Jusque-là, le « GPS algérien » fonctionne parfaitement et donne l’impression que cette quête personnelle, superposant des références littéraires et historiques éclectiques, est sur le chemin d’un aboutissement certain. Mais, vers la fin du premier chapitre, ce « GPS intellectuel », conçu pour interroger et dévoiler l’« épais brouillard » qui occulterait « l’Histoire » oubliée, donne les premiers signes de désorientation.
Ceux-ci se manifestent dans la hantise de la « dépossession » et du « retour à soi », mais aussi dans la présence d’une figure obsédante : celle du « Français », qui ne saurait jamais accéder aux tréfonds de « l’Algérien ».
On le sait, la hantise de « ne pas se connaître » peut détruire des œuvres et même des vies entières. Dans La fêlure (1936), F. S. Fitzgerald racontait que le bonheur frôlant la folie qu’il éprouvait lorsqu’il se croyait être lui-même se terminait souvent par des dépressions qui le conduisirent à des tentatives de suicide. C’est pour cette raison que Clément Rosset constatait, dans Loin de moi (Minuit, 1999), que « la croyance en une identité personnelle est inutile à la vie ».
Pour ce philosophe, qui n’admettait que l’existence d’une « identité sociale », les êtres sociaux que nous sommes doivent prendre en compte un constat de grande importance : « Qui souvent s’examine n’avance en rien dans la connaissance de lui-même. Et moins on se connaît, mieux on se porte ». Dans le même état d’esprit, Romain Gary écrivait amèrement dans Vie et mort d’Émile Ajar (Gallimard, 1981) : « J’étais las de n’être que moi-même ».
Quant à l’écrivain palestinien Hussein al-Barghouti, figure majeure de la prose arabe et mondiale, il a clairement démontré, dans des livres comme Un Miroir qui s’écoule [مرايا سائلة] (non traduit en français) ou Je serai parmi les amandiers [سأكون بين اللَّوز] (Actes Sud, 2008), que la meilleure façon de ressusciter les couvents en ruines de Palestine et les sources cimentées par les colons israéliens en Cisjordanie est de sortir de soi, tout en devenant simultanément Tirésias, Ptolémée, Amon, Rûmi, Mutanabbî ou encore le poète vagabond et brigand Chanfarâ, qui « voit la solitude comme la plus douce intimité, et trouve son chemin en suivant la Voie lactée ».
Regrettablement, l’obsession de se retrouver une identité originale ou antecoloniale a empêché l’aboutissement du projet salutaire annoncé dans les premières pages de La partie immergée de l’iceberg : la nécessaire analyse de l’engagement de quelques écrivains algériens dits « francophones » dans les rangs de l’extrême droite française. Lamine Ammar-Khodja déplie et creuse, mais vacille dans le vide de l’illusion de vouloir « retrouver son moi », lequel serait noyé dans la « brume identitaire qui plane sur le pays » et qui empêcherait son épanouissement.
Certes, la susceptibilité nationale de l’auteur est tout à fait compréhensible, surtout, comme il le raconte, dans le contexte de l’islamophobie qui a prévalu en France après les attentats de Charlie Hebdo en 2015.
Aussi, interroger, dans ce contexte de racisme désinhibé, la surmédiatisation et le devenir « expert de l’Islam » de certaines figures algériennes est crucial. Mais entreprendre cette démarche en agitant avec une telle gravité les « menaces de dépossession » et l’urgence existentielle de la « réappropriation de soi » revient à adopter inconsciemment la grammaire d’un certain conservatisme algérien.
En plus de l’attribution péremptoire d’une « angoisse identitaire » à l’ensemble de ses « compatriotes », l’auteur envisage paradoxalement de recouvrir son « authenticité » avec le monolinguisme habituel des intellectuels algériens dits « francophones ». Et même s’il prend le soin de préciser que son étude se limite aux « précurseurs » des lettres algériennes qui ont publié, durant les années 1950, au Seuil, chez Plon ou Julliard, on ne peut que regretter la très faible présence des écrivains de langue arabe dans ce livre.
En donnant l’impression que la naissance du roman en Algérie se résume dans sa globalité à des écrivains de graphie française, l’auteur tombe dans les mêmes travers ressassés par Boualem Sansal et Kamel Daoud sur les questions linguistiques en Algérie. Comme eux, il recycle le cliché éculé de l’arabe classique comme « langue importée » du Proche-Orient, et si on le suit, on apprendra que l’État indépendant aurait promulgué cette langue en 1962 « pour dire non au français ».
Paradoxalement, la grammaire monolingue dont use le cinéaste conduit à la conclusion qu’en Algérie aucune œuvre de l’esprit ne pourrait être réalisée sans le concours vital de la langue française. Or, pour ne se limiter qu’à la période coloniale, il est utile de rappeler que des créateurs de premier ordre tels que Mohamed Laïd Al-Khalifa (1904-1979), Moufdi Zakaria (1908-1977), Ahmed Réda Houhou (1910-1956), Abdelhamid Benhadouga (1925-1996) ou Tahar Ouettar (1936-2011) ont écrit en arabe pour affirmer l’existence d’un peuple algérien face à la suprématie du colonialisme.
Ne l’oublions pas : dans l’Algérie d’aujourd’hui, l’essentiel de la production romanesque s’écrit en arabe. Et lorsqu’on structure un essai sur le « nous » national, il est ardu de convaincre ses lecteurs en passant outre la langue de la majorité culturelle du pays.
En s’attaquant aux cas Kamel Daoud et Boualem Sansal dans la deuxième et la troisième parties de son livre, Lamine Ammar-Khodja donne l’impression de se noyer dans les « brumes » qu’il a voulu dissiper, faute de n’avoir pas réussi à ériger la critique en idée directrice. Ce qui semble l’intéresser avant tout, c’est de « protéger [son] identité » face aux simplifications des discours sur l’Algérie et aux attaques qui « diminuaient [s] on appartenance à un groupe plus large, une identité collective, un “‘nous”’ sous-jacent, qui dépassait de loin [s] a propre personne ».
Le cinéaste reconnaît qu’il est « effectivement devenu nerveux, irritable, solitaire, anxieux, instable, incompris », et c’est ainsi qu’il s’est consacré à leur distribuer de mauvais points de conduite nationale, en les accusant de « nous déposséder de nous-mêmes ».
Au lieu d’appréhender le contenu pamphlétaire et révisionniste de leurs écrits romanesques et journalistiques — c’est-à-dire la réhabilitation de l’inhumanité coloniale et la condamnation sans appel de la lutte anticoloniale, qui serait à l’origine de la « dictature islamiste du régime d’Alger » — La Partie immergée de l’iceberg déserte le champ de la critique distante et rationnelle pour se perdre dans des considérations condescendantes sur un « nous » assiégé, auquel les auteurs de Meursault, contre-enquête (Barzakh, 2013) et 2084 (Gallimard, 2015) auraient failli. Tout au contraire, en accomplissant une traversée régressive allant de l’anticolonialisme des Mouloud Mammeri et des Mohammed Dib au colonialisme des droites (extrêmes) françaises, ce duo néoconservateur a démontré son ancrage dans le débat public algérien en « enrichissant » les réactions des nationaux-conservateurs et des intégristes religieux d’un vent assommant de Nostalgérie.
On aurait aimé lire des développements sur la place qu’occupe « l’écrivain algérien francophone » dans le processus de droitisation du débat public français, mais le cinéaste a préféré se consacrer à la supposée trahison de la « mémoire nationale », laquelle serait « un processus dynamique d’écriture de l’histoire, c’est-à-dire une projection vers l’avenir ». Car, poursuit-il, c’est « par la mémoire que le présent acquiert son droit par rapport au passé. La mémoire est la clef la plus sûre pour déverrouiller la porte de l’oubli apaisé ».
Sans revenir sur quelques propos hasardeux concernant la supposée inexistence de l’individu en Algérie et sur la difficulté qu’éprouveraient les Algériennes et les Algériens à reconnaître que « le mal » de la guerre fratricide des années 1990 « est en “‘nous”’ », le « GPS algérien » échoue à démontrer, par des arguments solides, les ressorts du tournant extrême droitier de ces deux écrivains algériens fraîchement naturalisés français.
Ici, on arrive à deux impasses. Premièrement, l’iceberg algérien perd sa partie émergée. L’arrogance de certains passages sur Kamel Daoud, comme : « Je cherche plutôt à comprendre de quoi il est le nom. Et je ne crois pas que les Français puissent m’aider à le débusquer. Il leur manque le contexte d’où il a émergé. La partie immergée de l’iceberg qu’ils ne peuvent ni voir ni connaître », a définitivement noyé cette masse de glace qui commençait pourtant à apparaître.
Deuxièmement, le chantier de l’iceberg français — que l’on peut comprendre grâce à des ouvrages d’histoire et de sciences humaines comme L’édition sans éditeurs (La Fabrique, 1999), Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires (Seuil, 2002), Histoire algérienne de la France (PUF, 2022), La trahison des éditeurs (Agone, 2023), Réactions françaises. Enquête sur l’extrême droite littéraire (Seuil, 2023), Une étrange victoire. L’extrême droite contre la politique (Seuil, 2024), La droitisation française, mythe et réalités (PUF, 2024) ou Nouvelle histoire de l’extrême droite (Seuil, 2025) — reste entièrement inexploré, immergé.
Plutôt que la « mémoire nationale », qui est une chimère fabriquée par les appareils idéologiques d’État, une étude sur l’embarquement des écrivains algériens dans le champ français devrait se focaliser sur l’analyse des critères qui font du « romancier algérien francophone » un être « humain » légitimement « entendable » dans des cercles éditoriaux et journalistiques qui, par leur hégémonie, façonnent le sens commun. En Algérie, l’autoritarisme, l’absence de vie politique et l’institutionnalisation de la précarité éditoriale poussent nombre d’acteurs à transférer les débats internes du pays sur la scène parisienne.
Sans grande surprise, cette délocalisation des questions nationales trouve un humus favorable au sein de certaines élites françaises, structurellement rongées par un ressentiment colonial ô combien revanchard.
Naturellement, celui-ci est dirigé contre l’histoire victorieuse des luttes anticoloniales, la Révolution algérienne au premier chef. Dans ce contexte, et au-delà des considérations effusives sur les risques qui menaceraient l’intégrité de « l’identité nationale », des romans comme Le Village de l’Allemand (Gallimard, 2008) ou Houris (Gallimard, 2024) ont une fonction bien particulière en France : nazifier le principe de la lutte anticoloniale et empêcher l’émergence de l’iceberg refoulé qu’est le colonialisme en tant que système totalitaire.
Par-delà les désaccords analytiques exprimés dans ces lignes, La partie immergée de l’iceberg n’en demeure pas moins un texte important, en ce qu’il reflète les aspirations progressistes et anti-autoritaires des nouvelles générations algériennes. Au fond, on ne saurait véritablement reprocher à ce texte de ne pas élucider suffisamment les rouages des guerres culturelles ayant pour centralité le signifiant « Algérie », car le simple fait de nommer l’extrême droitisation algérienne des lettres françaises, par des temps où le néofascisme triomphe dans l’espace euro-occidental, constitue en soi une réussite… temporaire.
Par Faris Lounis
Contact : farislounis27@outlook.fr
Paru le 09/12/2025
150 pages
Terrasses éditions
10,00 €
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