Dans la littérature contemporaine, la maladie surgit souvent comme un révélateur brutal : elle fissure les existences trop lisses et oblige les personnages à regarder leur vie en face. Dans Ce qu’il nous reste à aimer, Camille Dupuis s’inscrit dans cette tradition, mais avec un ton mordant et une ironie sociale qui déplacent le récit vers un territoire plus acide, presque inconfortable. Ici, la fin annoncée devient surtout un laboratoire des illusions familiales et des vies bien rangées.
Camille Dupuis ouvre son roman par une phrase couperet : « Bref, aujourd’hui j’ai quarante et un ans, je déjeune avec ma sœur, et je vais lui annoncer que je vais mourir. » Tout est là : la brutalité du constat, la précision du ton, et cette manière d’introduire l’irrévocable dans un univers réglé par l’élégance et les habitudes de la bourgeoisie niçoise.
Roxane Constant, narratrice à la première personne, épouse de chirurgien et ancienne étudiante en médecine devenue femme au foyer, apprend qu’elle est atteinte d’un glioblastome inopérable. Refusant les traitements qui prolongeraient l’agonie, elle choisit d’organiser seule sa disparition. La tension du roman naît de cette décision radicale : comment une femme façonnée par la maîtrise peut-elle accepter ce qui lui échappe totalement ?
La force du livre tient d’abord à la voix de Roxane. Snob, lucide, parfois dure dans ses jugements, elle n’est jamais idéalisée. Cette sécheresse retarde l’émotion et la rend plus tranchante lorsqu’elle affleure. La satire sociale des premières pages, très précise sur la bourgeoisie médicale de Nice, dépasse le simple décor : elle révèle une existence bâtie sur le paraître et la conformité. La maladie ne signifie pas seulement la fin proche ; elle met au jour une architecture intime faite de renoncements et de fidélités mal comprises.
Le récit progresse sur deux axes étroitement liés. D’un côté, le compte à rebours : Roxane choisit une date, vole des stylos d’insuline, repère un hôtel, ment à son mari Maxime et à ses enfants Chloé et Thibault, ne se confiant qu’à sa sœur Juliette. De l’autre, un retour sur le passé : les études de médecine abandonnées, l’amour pour Maxime, les grossesses, puis la peinture laissée de côté. Lorsque Maxime lui offre enfin un atelier, le roman révèle ce que Roxane a longtemps enfoui. Il lui glisse simplement : « Il était temps que tu l’aies, ton atelier de peintre. » Derrière la femme décidée à mourir réapparaît celle qui s’est éloignée d’elle-même.
La trame interroge alors la propriété de la souffrance. Roxane estime que sa mort lui appartient. Juliette, Maxime et Benjamin, un jeune médecin marseillais devenu confident, opposent une autre vérité : on ne meurt pas seul lorsqu’on est entouré. Le roman atteint son point de bascule lorsque tous trois l’empêchent de passer à l’acte. « On est là nous aussi. Tous les trois, ta sœur, ton mari et moi, on est là pour toi. » Cette irruption des autres déplace la question centrale : non plus seulement comment mourir, mais avec qui continuer à vivre.
L’interaction entre les personnages donne alors toute son ampleur au récit. Juliette devient une force vitale, parfois brutale, mais nécessaire. Maxime s’impose comme la présence la plus constante du roman, solide malgré les fissures du couple. Benjamin, plus jeune et extérieur au cercle familial, ouvre un espace d’écoute inattendu. Roxane reconnaît ce que cette rencontre lui a offert : « Sans cette maladie, je n’aurais jamais connu Benjamin. Mon Benjamin. » Cette relation échappe au cliché romanesque ; elle devient un refuge contre l’effondrement.
Le roman gagne aussi en justesse lorsqu’il fissure l’image d’une famille parfaite. Les conflits avec Chloé, l’inquiétude de Thibault, les conversations avec les parents redessinent un clan moins lisse. Roxane croyait protéger les siens en se taisant ; elle découvre qu’elle les prive aussi de leur droit à la compassion. Maxime l’énonce avec une brutalité salutaire : « Tu es leur maman, Roxane, leur putain de maman ! Ils ont le droit de savoir que tu es malade ! Ils ont le droit de pouvoir te consoler ! » La famille apparaît ici comme un lieu de friction, mais aussi de soutien indispensable.
Camille Dupuis évite pourtant le piège du pathos. L’humour noir irrigue le texte : les scènes mondaines, les réflexions acerbes sur la bonne société niçoise ou les détails du quotidien allègent le poids du drame. Le récit reste traversé par la peur, la dégradation neurologique et l’angoisse du corps qui lâche, mais il refuse la solennité permanente. Cette alternance entre ironie et émotion donne au roman un rythme efficace.
Quelques limites apparaissent toutefois. Certaines scènes explicatives appuient leur démonstration et quelques personnages secondaires restent définis par leur fonction narrative. Dans sa seconde moitié, le livre privilégie parfois l’efficacité émotionnelle à l’ambiguïté. Mais l’essentiel demeure intact : la cohérence d’une voix et la complexité d’une héroïne difficile, parfois agaçante, souvent bouleversante.
Au terme du récit, la question n’est plus seulement celle de la mort, mais celle de l’abandon du contrôle. La peinture retrouvée, les liens familiaux, l’amitié inattendue composent un chemin vers l’acceptation. Roxane comprend que la fin d’une vie révèle ce qui l’a réellement traversée. « Ce n’est pas rien, la fin d’une existence. » Camille Dupuis signe ainsi un premier roman solide et romanesque, porté par une voix nette et une observation aiguë des liens qui unissent — et retiennent — les vivants. À paraître le 23 mars.
Impossible d’ouvrir ce roman sans entendre, en arrière-plan, le débat qui traverse aujourd’hui la société française sur la fin de vie. Le 27 mai 2025, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi créant un droit à l’aide à mourir pour les adultes atteints d’une affection grave et incurable engageant le pronostic vital et provoquant une souffrance jugée insupportable.
Le dispositif prévoit une procédure médicale encadrée : le patient peut s’administrer lui-même une substance létale ou, s’il en est physiquement incapable, la recevoir d’un professionnel de santé. Le texte, encore en discussion au Parlement, tente ainsi de tracer les contours juridiques d’un geste que la société peine encore à nommer.
Dans ce paysage fragile, l’histoire de Roxane résonne avec une force particulière. Atteinte d’un glioblastome, elle décide d’organiser seule sa mort, dans le secret, loin de toute procédure médicale. Là où la loi cherche à construire un cadre, la fiction montre ce qui surgit quand rien ne protège ni n’accompagne la décision : la solitude, la peur, le vertige d’un choix irréversible. Le roman ne tranche rien. Il fait sentir, avec une précision presque douloureuse, ce moment où la volonté de maîtriser sa fin rencontre l’impossibilité de la vivre seul.
C’est précisément ce qui donne au livre sa profondeur. À travers Roxane et ceux qui gravitent autour d’elle, le récit rappelle que la fin de vie déborde toujours la seule personne qui la traverse. Elle touche les proches, bouleverse les familles, interroge les médecins et, au-delà, toute une société.
Alors que le Parlement cherche les mots et les règles d’un nouveau droit, ce roman apporte ce que les textes juridiques ne peuvent offrir : l’expérience sensible d’une décision qui engage l’amour, la peur, et tout ce qu’il reste encore à partager lorsque le temps commence à manquer.
Les éditions Robert Laffont n’ont par ailleurs pas caché leur plaisir de découvrir que Ce qu'il nous reste à aimer, de Camille Dupuis, fait partie des 13 romans sélectionnés pour la 57e édition du Prix Maison de la presse. Frédéric Martin, directeur de la maison, adresse ce message à ActuaLitté.
« Il y a un peu plus d’un an, les éditions Robert Laffont annonçaient la refonte de son service des manuscrits, et à travers celle-ci son désir ardent d’accueillir de nouvelles voix. Il s’agissait de renouer avec l’histoire de la maison d’édition, son attachement à une littérature généreuse, à l’écoute des êtres et des choses.
Quatre saisons plus tard (eh oui, il faut ce temps pour bien faire les choses), Ce qu'il nous reste à aimer est le premier manuscrit reçu ainsi, sans recommandation particulière, que nous publions. Il paraîtra ce 26 mars et incarne au-delà de nos espérances ce renouveau que nous espérions. Infirmière à Marseille, Camille Dupuis a une expérience de la vie d’une profondeur extraordinaire.
Elle a su en nourrir avec une grâce et une pudeur rares son premier roman, où on découvre le destin lumineux d’une famille qui répond aux épreuves qui la frappent par un amour sans limites. Toute l’équipe de la maison d’édition a lu ce livre avec une émotion qu’il est difficile de résumer ; notre seul souhait est que vous ayez la chance de l’éprouver à votre tour. »
Crédits photo : Robert Laffont
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 26/03/2026
216 pages
Robert Laffont
19,00 €
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