Lors de l’émission C ce soir, diffusée le 19 février 2026 sur France 5, écrivains, chercheurs et spécialistes du numérique ont débattu de l’essor de l’intelligence artificielle et des inquiétudes qu’elle suscite. Ces changements se font déjà sentir, même dans des secteurs peu évidents comme celui du jeu en ligne, notamment autour du casino retrait rapide. Au cœur des discussions : la question de la place de l’humain face à des systèmes capables de produire textes, idées ou analyses à une vitesse et échelle inédites.
Le 06/03/2026 à 17:33 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
06/03/2026 à 17:33
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Parmi les intervenants, l’auteur Alain Damasio a livré une réflexion sur ce que représente l’IA pour les créateurs. L'auteur de La Horde du Contrevent et plus récemment de Vallée du Silicium, essai « technopoétique » à partir de la Silicon Valley, est formel : « Mon artisanat consiste à créer des univers imaginaires, des personnages, des trames narratives, de véritables cœurs conceptuels. Et je vois aujourd’hui l’IA arriver presque au même niveau que ce travail. Et je sais que cela va continuer à progresser. »
Et d'en conclure, en méditatif : « Nous sommes face à une blessure narcissique majeure. Après Copernic, après la découverte de l’inconscient, après Darwin, voici la quatrième : l’apparition d’une intelligence artificielle, simulée, mais capable de produire des textes et des idées au niveau des meilleurs experts - et qui pourrait bientôt les dépasser. »
Revenons d'abord au concept invoqué par l'auteur : formulé par Sigmund Freud, « la blessure narcissique » désigne ces moments de l’histoire où l’humanité découvre qu’elle n’occupe pas la place centrale ou dominante qu’elle croyait tenir dans le monde. Autant de chocs intellectuels qui viennent ébranler la vision que l’homme se fait de lui-même.
L’astronome Copernic a montré que la Terre n’était pas le centre de l’univers, mais qu’elle tournait autour du Soleil. Cette découverte déplaçait l’humanité du centre du cosmos. Depuis l’Antiquité, le modèle d’Aristote et de Ptolémée plaçait la Terre immobile au cœur de l’univers, une vision qui structurait aussi l’ordre religieux et philosophique du monde chrétien.
Ce décentrement touchait donc bien plus qu’une question astronomique : il ébranlait une cosmologie où la création divine, l’ordre social et l’ordre du ciel formaient un tout. Copernic lui-même ne fut pas directement combattu, mais les tensions apparaissent plus tard avec Galilée. En 1616, l’Église encadre alors la diffusion de l’héliocentrisme et place provisoirement l’ouvrage de Copernic à l’Index.
À partir des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, une nouvelle vision du monde allait progressivement s’imposer. La civilisation bourgeoise se construit petit à petit, moins sur la référence théologique que sur la raison, l’expérimentation et la connaissance scientifique. Dans ce nouveau cadre intellectuel, l’autorité du roi et du clergé cesse d’apparaître comme l’expression naturelle d’un ordre cosmique.
La montée en puissance de la bourgeoisie, dont les intérêts économiques et techniques favorisent le développement des sciences, contribue aussi à expliquer la temporalité de ces « grandes découvertes ». Le rationalisme n’est qu’un moment parmi d’autres dans l’histoire des formes de pensée.
La deuxième blessure narcissique intervient avec Charles Darwin, dont la théorie de l’évolution a établi que l’être humain n’était pas une création à part, mais le résultat d’un processus évolutif partagé avec l’ensemble du vivant.
La troisième est associée à Sigmund Freud lui-même, qui, avec la théorie de l’inconscient, a montré que l’être humain n’était pas pleinement maître de ses pensées et de ses actes, une partie de son psychisme échappant au contrôle de la conscience, - celle-ci n’étant elle-même, comme le remarquait Nietzsche, qu’un phénomène tardif de « la modernité ».
Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique.
- Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, 1916
L’histoire de l’humanité semble avancer ainsi, de blessure en blessure : chaque découverte entaille l’orgueil humain, puis finit par se refermer en cicatrice, intégrée à une nouvelle manière de se penser dans le monde.
On aurait pu attendre d’Alain Damasio, auteur respecté pour la puissance de son œuvre, qu’il défende l’idée que des écrivains comme Laurent Mauvignier ou Emmanuel Carrère - dont les livres naissent d’une voix singulière, d’une expérience du monde longuement mûrie et d’un travail stylistique patient - n’ont, du moins pour l’heure, guère à redouter de l’intelligence artificielle.
Que le bouleversement se situe plutôt ailleurs : du côté des écritures plus industrielles - celles des scénaristes de plateformes, des rédacteurs de contenus, des auteurs formatés, souvent à leur corps défendant -, véritablement en danger.
Pour Alain Damasio, le point de tension est en réalité tout autre : « Quand j’écris et que je vois ce que produit l’IA, je suis partagé entre le réflexe de la rejeter - par ego - et l’idée d’y voir un nouvel outil susceptible d’affiner encore mon artisanat. » On pourrait lui rétorquer que, dans les faits, l’outil reste encore loin d’être pleinement efficace et pose de nombreux problèmes. L'auteur confie, avec transparence : « En tout cas, j’ai arrêté de dire : “Non mais c’est bon, c’est pas suffisamment puissant.” Ce n’est pas vrai : c’est arrivé à un niveau incroyable.. »
La capacité à produire des idées, des récits, des analyses ou des concepts constitue une forme de distinction. Si une machine devient capable de produire des textes, des synthèses ou des raisonnements comparables, cette rareté se trouve démocratisée. En France malgré tout, savoir parler, argumenter, constituent encore une manière de se distinguer socialement — comme le découvrait à Paris ce « lourdaud allemand » de Walter Benjamin, soudain relégué malgré son esprit si puissant.
Mais l’enjeu n’est pas seulement symbolique. Une autre inquiétude concerne la relation entre l’usage de l’outil et le développement des capacités cognitives. Écrire, composer, analyser ou inventer ne sont pas seulement des productions : ce sont aussi des exercices qui façonnent le cerveau, développent des connexions, affinent une sensibilité et une capacité d’abstraction. Même dans un environnement technologique avancé, la qualité de la production dépend souvent de la qualité de l’esprit qui la dirige.
Kanye West a construit ses chefs-d’œuvre à partir de samples, c’est-à-dire d’extraits préexistants. Mais la valeur de ces compositions ne tient pas aux fragments eux-mêmes : elle réside dans l’oreille, la vision et l’intelligence de celui qui les assemble. De la même manière, l’IA pourrait devenir une immense bibliothèque de matériaux, d’idées ou de formes.
Plutôt que de défendre la prétention d’une intelligence humaine autosuffisante, Alain Damasio envisage l’IA comme un instrument supplémentaire dans l’atelier de l’écrivain. Non pas un substitut à l’imagination ou à la sensibilité, mais un outil susceptible d’élargir le champ des possibles - à condition que l’auteur demeure celui qui oriente, sélectionne et donne sens à ce que la machine produit. Autrement dit, la question n’est peut-être pas tant de savoir si la machine peut écrire, que de savoir qui écrit avec elle.
L’intelligence artificielle ne supprime pas nécessairement l’intelligence humaine : elle pourrait plutôt déplacer le lieu où elle s’exerce, de la production brute vers la sélection, la composition et la direction créative. La blessure narcissique demeure, mais elle ouvre aussi la possibilité d’un nouvel artisanat intellectuel.
Les enfants nés à partir du milieu des années 2020 - la « génération Bêta » - grandiront dans un environnement où les systèmes d’IA seront omniprésents, intégrés à l’apprentissage, au travail et à la vie quotidienne.
Cette génération développera des compétences adaptées à ces outils : savoir dialoguer avec des systèmes automatisés, organiser et interpréter l’information produite par des machines, ou encore piloter des environnements numériques complexes. Mais, dans le même mouvement, certains savoir-faire risquent de s’effacer, rendus moins nécessaires par l’automatisation de nombreuses tâches intellectuelles ou techniques.
À LIRE - Alain Damasio : “L'Afrique nous sauvera !”
GPT-5.3 est formel auprès d'ActuaLitté : aucune recherche de gloire ni de statut, donc aucune blessure narcissique, « une affaire profondément humaine ». « À mesure que les systèmes progressent, le véritable enjeu n’est peut-être pas de savoir si les machines peuvent écrire, mais de décider si les humains veulent encore le faire », conclut-il.
Crédits photo : Alain Damasio (Rama) / JuliusH CC 0
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 12/04/2024
318 pages
Seuil
20,50 €
1 Commentaire
Jeune Poésie Publique
07/03/2026 à 09:36
Freud
Kanye West
que du beau monde
dans ta Timeline
Jésus ne fait pas le poids
contre Amazon & consorts
sur un vieux P.C. le monde
ressemble à une bouche de métro
dévale la mort anticipe la vie