Lobbies, groupes de pression ou d'influence... Peu importe leur dénomination, ces entités tentent d'influencer le débat public, le vote des lois et la politique de l'État. Le secteur du livre, dont les logiques sont parfois industrielles, n'échappe pas à ce phénomène. Des données publiées par la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP) permettent de dresser une carte du lobbying en 2024, avec une présence forte des éditeurs et des organismes de gestion collective.
Les représentants publics s'intéressent régulièrement au secteur du livre, et pas uniquement lorsqu'ils publient eux-mêmes un ouvrage. Si la loi sur le prix unique du livre de 1981 reste le texte le plus connu, membres du gouvernement et parlementaires effectuent souvent des propositions pour encadrer ou soutenir la filière.
Au cours de l'année 2024 — la plus récente pour laquelle les données de la HATVP sont disponibles —, plusieurs sujets ont été mis sur la table du débat public. Au Salon du livre de Paris, en avril, Emmanuel Macron suggère ainsi l'instauration d'une taxe sur les ventes de livres d'occasion, afin que l'activité des plateformes spécialisées dans la revente, notamment, participe au financement de la création.
Le chef de l'État aurait-il eu lui-même cette idée après avoir passé une commande sur Vinted ? Difficile à dire, mais le répertoire de la HATVP affiche en tout cas plusieurs sollicitations du Syndicat national de l'édition, cette année-là, sous l'intitulé « Obtenir un soutien politique sur les sujets d'actualité : Pass culture livre d'occasion étude économique point booktracking ».
Ces sujets seront suggérés auprès de collaborateurs du Président de la République, donc, mais aussi de membres du gouvernement et de parlementaires, précisent les fiches correspondantes sur le site de la HATVP. Avec plus ou moins de succès. Si la taxe sur le livre d'occasion est sérieusement étudiée, le plaidoyer de l'organisation patronale sur le Pass Culture n'a pas empêché le sabrage du budget du dispositif, tandis que l'étude sur le partage de la valeur du livre, qui a bénéficié d'une action de lobbying spéciale de la part du SNE en 2024, a été largement critiquée pour sa méthodologie.
Le SNE a aussi travaillé d'autres sujets en 2024, à savoir la « [p]osition de la France sur l'IA Act » et « l'obtention d'un soutien politique » sur une thématique relativement technique, celle des « encres à base d'huiles minérales ».
Rappelons à ce sujet que, depuis le 1er janvier 2025, l’utilisation des huiles minérales pour l’ensemble des impressions à destination du public est interdite lorsque la concentration en masse dans l’encre de ces substances est supérieure à 0,1 %, ces substances étant suspectées d'être cancérogènes. Certains industriels de l'impression s'étaient opposés à cette législation, considérant que les données scientifiques n'étaient pas suffisantes.
L'interdiction de janvier 2025 semblait avoir réglé cette question, mais un amendement sénatorial au sein du « projet de loi portant diverses dispositions d'adaptation au droit de l'Union européenne en matière économique, financière, environnementale, énergétique, d'information, de transport, de santé, d'agriculture et de pêche », revient finalement sur le périmètre de cette prohibition... Porté par le sénateur Bernard Pillefer (Loir-et-Cher, Union centriste), il a été adopté le 17 février dernier et doit être examiné prochainement par l'Assemblée nationale.
Quelle était l'orientation du soutien politique recherché par le SNE avec cette activité de lobbying ? Prôner la prudence vis-à-vis de ces encres toujours activement étudiées ou, au contraire, maintenir leur utilisation malgré les interrogations scientifiques ? Interrogé sur cette opération de lobbying précise, le SNE ne nous a pas apporté de précisions.
Pour l'ensemble de ces activités, le syndicat patronal a engagé en 2024 entre 10.000 et 25.000 €, en y consacrant 0,5 équivalent temps plein travaillé, soit une personne à mi-temps. Des moyens similaires à l'année précédente, qui était toutefois entièrement tournée vers l'évolution du « cadre juridique du contrat d'édition dans le cadre de l'accord Auteur Éditeur »...
Le Syndicat national de l'édition, s'il rassemble les grands groupes d'édition français — et leurs patrons —, n'est pas le seul interlocuteur de la profession pour les représentants publics. Ceux-ci sont effet sollicités par Les Éditeurs d'éducation, association réunissant les poids lourds de l'édition scolaire. De fait, édition scolaire et édition grand public étant des activités souvent assumées par les mêmes groupes, le positionnement des Éditeurs d'éducation n'est pas vraiment différent de celui du SNE.
En 2024, l'organisation a concentré son action de lobbying sur un choix politique de la région Île-de-France, qui a privilégié le financement des supports d'apprentissage numériques ces dernières années, au détriment des ouvrages imprimés. « Contrer le développement de manuels libres mis à disposition des enseignants et des lycéens par la région Île-de-France » et « Exposer nos arguments contre la décision de la région Île-de-France de mettre à disposition la plateforme Pearltrees aux lycéens franciliens », deux actions menées en 2024, sont centrées sur le sujet.
La troisième, « Convaincre les municipalités de préserver leurs financements dédiés aux manuels scolaires », s'inscrit dans la même veine. Ce combat de l'association Les Éditeurs d'éducation s'est poursuivi en 2025, puisque l'association a publié une tribune, en septembre 2025, appelant la région Île-de-France, encore, à ne pas utiliser « une plateforme qui [...] désagrège les contenus [des manuels scolaires] en une multitude de fragments éclatés ». Inutile de préciser que cette plateforme n'est autre que Pearltrees, justement.
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Le groupe de pression aura investi moins de 10.000 € dans ces trois actions, en visant le conseil régional d'Île-de-France ainsi que des agents de l'État. Une personne se sera consacrée, à plein temps, à ces opérations de lobbying.
Déjà assidu dans ses relations avec des représentants publics, le Syndicat national de l'édition s'est également appuyé, en 2024 toujours, sur l'expertise d'un cabinet de lobbying. Elle a ainsi fait appel à l'agence Image 7, présidée par Anne Méaux : militante de l'extrême droite en 1964, elle cofonda le mouvement Occident – elle avait alors 16 ans – qui fut dissout en 1968. Elle a depuis pris ses distances avec ce qu'elle qualifie « d'erreur de jeunesse ».
Conseillère de diverses personnalités de François Fillon à Carlos Ghosn, en passant par François Pinault. elle mit son agence au service de différents clients : et cela va du Fonds du Bien commun en 2024, du milliardaire Pierre-Édouard Stérin, qui lui demeure engagé dans un projet nationaliste et identitaire ancré à l'extrême droite à l'Association de la presse pour la transparence économique.
Cette même année, Image 7 annonce 73 activités, dont un certain nombre au nom du SNE. L'IA est encore au rendez-vous (« Défendre le respect du principe de transparence des données, protégées par le droit d'auteur, utilisées pour l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle »), tout comme l'occasion (« Mettre en place une contribution pour rémunérer les auteurs et les éditeurs sur le marché du livre d'occasion »), le Pass Culture (« Demander la préservation des critères applicables à la part individuelle du pas culture permettant aux jeunes d'accéder, selon leur choix, à la culture et à la lecture dans tous les territoires ») et enfin l'économie du livre (« Présenter l'étude économique du SNE sur le partage de la valeur entre éditeurs et auteurs »).
Interrogé sur ces activités auprès des représentants publics, le SNE s'est montré laconique : « Le SNE répond régulièrement à des demandes de missions parlementaires ou est auditionné par les assemblées. Par ailleurs, notre syndicat est parfaitement en règle avec la législation sur toutes nos démarches de lobbying et fait régulièrement ses déclarations auprès de la HATVP vers laquelle je vous renvoie donc. »
Développer une activité de lobbying prend du temps. Le travail est long, fastidieux, ingrat et mobilise des moyens conséquents, surtout si une personne est assignée à cette tâche. Aussi n'est-il pas très étonnant de trouver un certain nombre de multinationales dans le répertoire de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique.
Si l'on reste du côté des éditeurs, le groupe RELX, spécialisé dans l'organisation d'événements et l'édition universitaire et professionnelle, s'est ainsi investi auprès des représentants publics pour plusieurs activités portant sur l'intelligence artificielle. Il s'est par exemple fait une place au sein des États généraux de l'information, en participant aux débats « pour la défense d'une IA responsable respectueuse du droit d'auteur ».
Une autre déclaration auprès de la HATVP fait état d'une « contribution à l'attractivité et à la performance de la Recherche française ainsi que dans les territoires », par la transmission d'informations. Enfin, une autre activité visait à valoriser « le rôle et l’importance de la filière événementielle et la nécessité de mesures de soutien ».
Au total, RELX aura dépensé entre 200.000 et 300.000 € sur ses 5 activités annuelles, ce qui laisse imaginer la force des frappes de ces grandes entreprises en la matière. Ici aussi, le groupe a fait appel à un cabinet de lobbying, Wemean, via sa filiale Elsevier, pour deux activités (sur l'IA et « l'équité territoriale d'accès aux publications scientifiques de la Recherche »).
Même secteur, autre multinationale, avec Vivendi, le groupe de Vincent Bolloré, qui s'est aussi manifesté auprès des représentants publics (Premier ministre et ministère de la Culture, notamment), afin d'« obtenir la protection des droits d’auteur et le respect des obligations de transparence pour les systèmes d’IA », dans le cadre du règlement européen sur l'intelligence artificielle. Au total, le groupe a dépensé entre 200.000 et 300.000 € et mobilisé 1,5 ETPT pour ses trois activités de lobbying menées en 2024.
Un groupe d'autres organisations se montre particulièrement présent auprès des représentants publics, les organisations de gestion collective (OGC), aussi appelées société de perception et de répartition des droits (SPRD). Ces sociétés civiles fonctionnent comme des intermédiaires chargés de collecter certains droits liés à l'exploitation des œuvres, comme les droits voisins.
Dans le domaine du livre, il peut s'agir du droit de prêt, pour les achats d'ouvrages par les bibliothèques, ou du droit lié à la copie privée, dont les gestions ont toutes deux été confiées à la Sofia (Société Française des Intérêts des Auteurs de l'écrit). Citons également le droit de copie, pour les pages d'ouvrages photocopiées, supervisé par le Centre français d'exploitation du droit de copie (CFC).
Ces OGC sont chargées de collecter les droits afférents, puis de les répartir entre auteurs et maisons d'édition. Elles sont par ailleurs gouvernées par des collèges composés à la fois d'écrivains et d'éditeurs, tout se présentant parfois comme les représentantes des premiers, ce que plusieurs syndicats et organisations d'auteurs contestent.
Parmi ces organisations, pour celles actives dans le secteur du livre, la Société civile des auteurs multimédia (Scam) réserve un budget conséquent au lobbying, estimé entre 300.000 et 400.000 € en 2024, avec 1,2 ETPT mobilisé. Cette même année, l'OGC a notamment fait pression sur les représentants publics pour « obtenir l'exonération de contribution foncière des entreprises pour l'ensemble des auteurs » et « transposer dans le Code de la propriété intellectuelle les mesures figurant dans l'accord auteurs-éditeurs du 20 décembre 2022 ».
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Vient ensuite la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), au budget moindre (entre 100.000 et 200.000 €) mais aux moyens humains plus importants (2 ETPT). Cette OGC a concentré ses actions sur la promotion d'un « statut social protecteur pour les auteurs », la défense de « l'intérêt de la création et du droit d'auteur dans l'univers de l'intelligence artificielle » ou encore l'amélioration de « la politique de soutiens à la création contemporaine francophone dans le spectacle vivant et la circulation des œuvres ».
La Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques (ADAGP) et la Société des Gens de Lettres (SGDL) ferment la marche, avec des budgets de lobbying bien plus modestes (respectivement entre 10.000 et 25.000 € et inférieur à 10.000 €). Les effectifs alloués sont toujours importants pour l'ADAGP (2 ETPT), mais très limités à la SGDL (0,1 ETPT).
Notons les absences remarquées de la Sofia et du CFC, qui n'apparaissent pas, a priori, dans le répertoire de la HATVP. Nous avons contacté ces deux structures pour obtenir plus d'informations sur leurs éventuelles activités auprès des représentants publics, sans obtenir de réponses pour l'instant [le CFC nous a finalement répondu quelques jours après la publication, voir la mise à jour en fin d'article, NdR].
Pour terminer ce panorama des groupes d'intérêts dans le secteur du livre, mentionnons d'abord la présence de la Ligue des auteurs professionnels, syndicat qui s'est engagé dans la « défense du droit des auteurs et autrices du livre » en 2024, sans déclarer les moyens financiers ou humains mobilisés à cette fin.
Stéphanie Le Cam, directrice de la Ligue des auteurs professionnels, nous indique que cette absence de données s'explique par des dépenses nulles en matière de lobbying. « La Ligue s'appuie sur un budget de moins de 180.000 € annuels, injecté dans ses projets de défense des droits des auteurices, l'organisation d'événements et son fonctionnement. Elle emploie en effet trois personnes à mi-temps, une directrice, une juriste et une responsable administrative, qui rendent possibles ses actions, à l'instar des 450 permanences juridiques assurées chaque année. »
Le Conseil permanent des écrivains (CPE), également engagé dans la défense des auteurs et autrices, n'apparait pas au sein du répertoire de la HATVP. « Le Conseil permanent des écrivains (CPE) est une association loi 1901 défendant les intérêts des auteurs, tout particulièrement dans le domaine du livre. Ses membres sont des organisations professionnelles et des sociétés d'auteurs. Dans ce cadre, le CPE agit auprès des divers interlocuteurs avec lesquels il est amené à dialoguer, et compte pour ce faire sur la seule force de ses membres », nous explique sa présidente, Séverine Weiss.
Au sein du répertoire de la HATVP, aucune trace non plus du Syndicat de la Librairie française (SLF), organisation patronale des libraires. Nous avons contacté l'organisation pour en comprendre les raisons et en savoir plus sur d'éventuelles activités de lobbying auprès des représentants publics, sans obtenir de réponse.
Les métiers des bibliothèques ne sont pas cités non plus au sein du répertoire de la HATVP. Sollicitée, l'Association des Bibliothécaires de France (ABF) nous indique qu'elle « entretient toujours une action de lobbying auprès des pouvoirs publics », laquelle fait partie de « ses missions ».
« Nous sommes amenés à échanger régulièrement avec le ministère de la Culture sur différents sujets, mais également avec les associations d'élus comme l'association des Maires de France, l'association des Maires ruraux, la Fédération Nationale des Collectivités territoriales pour la Culture (FNCC)… Être invités sur les temps d'échanges de ces associations permet à chaque fois de porter la voix des bibliothécaires et valoriser le rôle et la place des bibliothèques. Depuis trois ans nous assurons également une présence de l'association sur le salon des Maires et des Collectivités Locales », précise l'organisation.
Parmi ses interlocuteurs, du côté des représentants publics, l'ABF cite des élus de l'Assemblée nationale, la sénatrice Sylvie Robert — à l'origine d'une loi sur les bibliothèques — ou encore « la commission des finances à l’occasion de l’évaluation des budgets consacrés à la Lecture Publique ».
Les actions de lobbying sont « portées par le Bureau national avec le soutien des membres des commissions selon les sujets traités », détaille l'ABF, qui compte une équipe de quatre salariés, mais s'appuie par ailleurs « sur du bénévolat et l'engagement militant de ses adhérents ».
Concernant ses activités, l'organisation évoque un travail de synthèse, mais aussi l'envoi de certains communiqués à des élus. « Mais nous menons surtout des plaidoyers à portée plus générale, visant les décideurs, les élus nationaux et locaux, les relais d’influence et le grand public, comme celui pour la gratuité d’inscription en bibliothèque ou celui en cours Bibliothèques actrices de transition écologique », complète-t-elle.
Au sujet de son absence de la plateforme de la HATVP, l'ABF reconnait « ne pas être encore inscrite [...] mais la réflexion et la démarche sont en cours ».
Cet article s'inscrit dans une enquête consacrée aux lobbies et groupes d'intérêts du secteur du livre, en trois volets. La première partie s'intéresse au cadre légal du lobbying et des groupes d'intérêt en France, tandis que la troisième porte sur les multinationales du commerce, notamment en ligne, et les acteurs numériques.
Le CFC, Centre français d'exploitation du droit de copie, a répondu à notre sollicitation. L'organisme confirme qu'il « n'est pas inscrit sur le répertoire des représentants d'intérêts de la HATVP ». « Le CFC n'a pas mené d'actions de lobbying en 2024 et 2025 et ne dispose pas d'équipe ni de budget uniquement dédiés à cette activité », nous précise-t-on.
Photographie : illustration, Nuno Dantas, CC BY-NC-SA 2.0
DOSSIER - Lobbying et transparence dans la filière du livre (France)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
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