Sissi n’existe pas : dès l’ouverture, Laurène Vernet pose un principe de démystification et l’érige en fil conducteur. Elle attaque d’emblée le nom, le surnom, puis l’imagerie : « Elle n’est qu’une projection. » À paraître le 22 avril.
Le triptyque cinématographique des années 1950, regardé « chaque Noël », sert de matrice à une figure édulcorée, « plaisante, divertissante, mais fausse » — et, surtout, à une occultation : « Sa vie y est romantisée et sa très grave fragilité psychologique gommée. » L’ouvrage construit ainsi sa thèse principale : la « princesse » relève d’un dispositif culturel qui masque une femme, ses symptômes, ses colères et ses contradictions, au profit d’un conte lumineux qui inverse la couleur d’une existence décrite comme noire.
Cette entreprise de démontage passe par une question d’identité. Le texte insiste sur la violence symbolique du surnom : « Sissi n’est qu’un surnom. Une réduction. L’amputation d’une partie d’elle-même. »À ce premier recadrage s’ajoute un second, décisif : le « vrai » diminutif s’écrit « Sisi » (un seul “s“), puis l’autographe final retient « Erzsébet », « sa véritable identité ».
En quelques pages, l’enjeu se déplace : l’icône cesse d’être un personnage familier ; elle redevient un sujet historique dont le nom cristallise des appartenances (allemand, hongrois) et des stratégies d’existence.
La méthode combine récit biographique et lecture psychologique. Vernet attribue explicitement à Élisabeth des troubles précis : « névrose phobique obsessionnelle », « anorexie » et « profondes crises de dépression ». La démonstration dépasse le constat : elle décrit des scènes où le corps se transforme en champ de bataille, entre contrôle, dénutrition et terreur de l’altération.
Une séquence de toilette et de coiffure expose un régime disciplinaire chiffré : bain glacé « à une température de sept degrés », pesée « cinquante kilos pour un mètre soixante-douze », tour de taille « cinquante centimètres », consignés dans « son petit carnet bleu ». La narration, très incarnée, lie ces mesures à une logique d’emprise : « Son corps est son sanctuaire et son bourreau. Elle exerce sur lui le contrôle qu’elle n’a pas sur sa vie. »
Le protocole, dans ce schéma, devient une machine à fabriquer l’étouffement. Les règles d’horaires, de couleurs, d’usage et de répétition des toilettes, surveillées et consignées, dessinent une cour panoptique : « Jamais seule » ; « Deux cent vingt-neuf dames de qualité appartenant aux vingt-trois familles les plus prestigieuses de l’Empire » circulent et observent.
L’hostilité se lit aussi dans la langue, avec des formules administratives retournées en armes. Quand Élisabeth tranche, le texte note une phrase sèche, performative : « Cette règle est désormais sans objet. » L’épisode installe un motif récurrent : l’impératrice cherche des brèches, parfois minuscules, pour reprendre prise sur une existence encadrée.
La fuite, chez Vernet, ne relève pas d’un exotisme romantique : elle prend la forme d’une nécessité physiologique. Une scène de sortie à Vienne superpose l’architecture et l’angoisse : « Cinquante-quatre escaliers. Vingt-six corridors. » Le comptage organise une progression anxieuse, puis une respiration hors du palais. L’autrice met en scène l’oscillation entre crise et soulagement, au point d’en faire une dramaturgie de la survie.
Le texte s’appuie aussi sur les écrits d’Élisabeth, au premier chef ses poèmes, traités comme accès privilégié à l’intériorité. Dès l’entrée, la dédicace aux « âmes du futur » fonde un pacte posthume : « Ô vous, chères âmes de ces temps lointains, […] vous la ferez vivre grâce à mes poèmes. »À l’enfance, l’autrice associe une imagerie solaire et une exaltation identitaire : « Je suis une enfant du dimanche, une enfant du soleil ; […] Mais si jamais elle venait à me manquer, Je devrais mourir. »
Plus tard, la mue s’opère vers une figure d’errance sans ancrage : « Je suis une mouette d’aucun pays, […] Je vole de vague en vague. »Dans cette trajectoire poétique, Vernet inscrit une progression de la lumière vers l’exil intérieur.
La construction narrative propose, de façon structurante, une succession d’avatars : « Petite impératrice de la forêt », puis « impératrice des tempêtes », enfin « impératrice errante ». Chaque figure renvoie à un rapport différent au monde : nature protectrice de Possenhofen, jouissance du chaos maritime, puis déplacement continu comme anesthésie.
Au cœur du dispositif, l’autrice place l’idée de fabrication, « emprisonnée dans sa sensibilité à fleur de peau, elle a fabriqué son propre malheur ». La formule, lourde, décrit un mécanisme : évitement du réel, quête d’absolu, conversion de la douleur en récit.
Plusieurs scènes font du sport un substitut d’emprise. Dans les appartements transformés en salle de gymnastique, des anneaux deviennent instruments d’ascèse ; la cigarette, allumée « à table, en voiture, en tout temps et en tout lieu », prend valeur de scandale revendiqué. Le texte associe ces gestes à une volonté de « dompter » le corps. L’issue reste brutale : « Elle s’effondre sur le sol. Tas difforme de satin et d’émeraudes. »L’image rompt le vernis impérial et installe, sous les dorures, un théâtre de déchéance.
La tragédie familiale constitue un autre pivot interprétatif. L’épisode de Mayerling, narré avec précision matérielle (revolver, blessures, pansement, linceul), entraîne un basculement chromatique et identitaire : « Sissi portera désormais la couleur du deuil. En changeant de robe, Sissi a tué l’impératrice. »
Le deuil s’étend à l’espace intime, jusqu’aux draps, et l’autrice fixe la métamorphose : « Elle est devenue l’ange noir. »L’ouvrage lie ce noir à la fin de siècle : « La vie de Sissi a été le miroir de la fin du xixe siècle », puis referme la trajectoire sur la collision entre fragilité individuelle et inertie institutionnelle : « Le corset était trop serré, les cheveux trop longs, le poids de la majesté trop lourd. »
À cette lecture individuelle répond une dimension politique, plus rare dans l’imaginaire « Sissi ». Vernet attribue à Élisabeth une lucidité sur le déclin impérial et, dans ses poèmes, des positions « libérales », jusqu’à l’espoir d’« une République ». Le motif se prolonge par une adresse posthume, quasi prophétique, aux Habsbourg : « Race des Habsbourg, avancez ! […] Servez aujourd’hui en chœur Le peuple de droit divin. »
Le Laurène Vernet insiste d'ailleurs sur l’inanité de cet appel : « Mais personne ne l’entendit. »L’essai articule ainsi malheur intime et impuissance politique : une femme décrite comme « moderne » se heurte à des « codes anciens ».
L’écriture assume un parti pris : elle ne sépare pas la figure historique des couches d’images qui l’ensevelissent. Une scène d’introspection, où la narratrice se voit dans un miroir et « croit voir Sissi », met en abyme la fascination elle-même, puis la retourne en avertissement : « Prenez garde de ne vous laisser aveugler vous aussi. »Ce passage formule l’un des enjeux du livre : expliquer la persistance d’un mythe féminin construit sur la souffrance, et interroger la demande sociale d’icônes tragiques.
Dans cet ensemble, les poèmes jouent un rôle d’acier. Ils ne décorent pas le récit : ils l’orientent. Une maxime, offerte comme boussole — « Tout passe, sauf ces vers. » — installe la place centrale de l’écriture dans la survie, puis dans la postérité.
L’ouvrage s’achève sur une scène d’adresse : le portrait de l’impératrice « défie » les lecteurs, désignés comme « âmes du futur », tandis qu’un vers prolonge le temps long du chagrin : « Que veut le pleur solitaire Qui trouble ainsi mon regard ? » Au terme de ce parcours, la « fabrique » annoncée par le titre se lit à double sens.
D’un côté, une industrie d’images (surnom, films, fée) produit une Sissi acceptable et consommable. De l’autre, l’impératrice, confrontée à l’enfermement protocolaire, à la surveillance, aux drames et au déclin, élabore des stratégies de fuite, d’ascèse et d’écriture qui structurent un malheur durable.
On retiendra une formule sobre, presque programmatique : « Pour moi, c’est le temps que je préfère. Car il n’est pas fait pour les autres humains. Je puis en jouir toute seule. Au fond, il n’existe que pour moi. » Un isolement souverain, et l’illusion d’une maîtrise arrachée à la contrainte.
Par Lucy L.
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 22/04/2026
208 pages
La Tribu
19,00 €
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