Le 6 mars paraîtra aux éditions des Syrtes La Promenade de Mária Földes, « une véritable découverte littéraire », traduit du hongrois (Transylvanie) par Catherine Fay. Un roman autobiographique publié en 1974, écrit par une autrice de langue hongroise en Roumanie, survivante de la Shoah, oubliée ensuite par les vagues de l’histoire.
Le 02/03/2026 à 12:04 par Auteur invité
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Publié le :
02/03/2026 à 12:04
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Il s’agit d’une promenade sinueuse dans les « plis » de la mémoire, elle y interroge la culpabilité et la responsabilité éthique de la survie. Mais le destin du livre est tout aussi sinueux que la promenade de son héroïne. Paru en hongrois en 1974, puis en hébreu en 1978, il n’a été traduit en roumain qu’en 2024, soit cinquante ans après sa première édition.
Mária (Smilovits) Földes est née en Transylvanie (Roumanie) en 1925 ; en 1944 elle est déportée par les nazis, passe par Auschwitz, Cracovie et Langenbielau, mais elle survit et retourne en 1945, à Cluj.
Si le livre a pu connaître une deuxième vie, c’est grâce à l’énergie infatigable de Ágnes Lev, la fille de l’écrivaine, qui signe la préface de la traduction française. L’occasion pour elle de mieux nous la faire connaître dans un dialogue avec Olimpia Verger, l’éditrice des éditions des Syrtes.
Olimpia Verger : La Promenade a été publié en 1974. Qui est Mária Földes à ce moment-là ?
Ágnes Lev : C’était une figure très connue de la littérature et surtout de la vie culturelle hongroise en Roumanie, critique de théâtre, dramaturge, ses pièces étaient jouées et rencontraient beaucoup de succès. Sa première pièce a été jouée en 1958 (je garde encore le dépliant de la première), pour laquelle elle avait gagné un important concours de dramaturgie.
En revanche, sur le plan personnel elle traversait une période très difficile, probablement la plus difficile depuis les camps, et 1974 a constitué un tournant dans sa vie. L’année précédente elle avait perdu l’un après l’autre son mari, son premier époux aussi, sa meilleure amie avec laquelle elle avait été déportée, puis d’une certaine manière ses enfants (mon frère et moi avions quitté la Roumanie pour l’Israël). Quelques mois après notre départ, elle est venue nous rendre visite, et n’a plus voulu retourner en Roumanie. Nous avons tenté de la dissuader sans succès.
La Promenade venait de paraître, La Femme dans la baraque, une pièce sur la Shoah, absolument superbe, venait d’être montée en roumain par un jeune metteur en scène très talentueux, à Iași. Elle était au sommet de sa carrière.
Il faut dire que la Roumanie vivait sous la coupe d’un régime communiste extrêmement sévère.
Oui, elle était très surveillée après notre départ pour l’Israël, la Securitate l’a obligée de partager sa maison... Elle avait très peur qu’une fois de retour en Roumanie, elle ne puisse plus ressortir, nous revoir mon frère et moi. Et elle a décidé de rester définitivement en Israël. C’est ainsi qu’elle a laissé derrière elle tous ses manuscrits, ses livres, ses archives...
Comment avait été accueilli La Promenade à sa parution, dans ce contexte-là ?
Ágnes Lev : Le livre a été reçu de façon extraordinaire, le tirage s’est épuisé immédiatement. Il y a eu beaucoup d’articles élogieux, et il devait sortir en Hongrie. Mais son départ pour Israël a tout stoppé.
C’était le travail de sa vie...
En réalité, elle l’avait commencé au début des années 1960. Cela a été un processus très long, qui a mûri peu à peu. Elle écrivait, puis rajoutait un fragment, une histoire après l’autre (dont certaines qui étaient publiées dans des revues), comme un puzzle... Tout était constamment dans sa tête depuis qu’elle était sortie d’Auschwitz. Des fulgurances qui intervenaient de la façon la plus banale qui soit, dans des associations d’idées. C’est précisément ce qui rend le livre intéressant.
Elle naît en 1925, elle vit une enfance heureuse, arrive à Cluj afin de poursuivre sa scolarité au lycée juif, le seul autorisé aux enfants juifs. Au printemps 1944, elle est contrainte de rejoindre le ghetto de la ville et en mai, elle est déportée avec sa mère. Elles survivent et rentrent en Roumanie en 1945.
Comme tant d’autres rescapés, dès son retour, sa vie a été marquée par le syndrome du survivant, par la culpabilité : pourquoi ai-je survécu et pas les autres ? Elle n’en parlait pas alors qu’elle évoquait très souvent Auschwitz. C’était quelque chose de tellement profond en elle ! Elle avait perdu beaucoup de membres de sa famille, sa cousine préférée... Elle était rongée par la culpabilité...
Donc elle et sa mère survivent à Auschwitz...
Ágnes Lev : Cela a été miraculeux ! Sa mère a survécu uniquement grâce à Mária. C’est elle qui l’a sauvée chaque fois de la sélection des SS. Une des histoires les plus terribles, qu’elle n’a pas racontées dans le livre est sa rencontre avec Mengele. Elle est saisissante ! Je crois que c’était un mois ou deux après leur arrivée. Maman, nue et la tête rasée, se trouvait dans la file pour attendre la sélection de Mengele, qui décidait qui allait à droite, qui allait à gauche, qui allait vivre, qui allait mourir. Mengele lui a pincé la cuisse puis l’a envoyée à droite.
Quand est venu le tour de ma grand-mère, maman a pris sa place. C’est ainsi qu’elle l’a sauvée de la mort certaine. Mengele, en la reconnaissant, lui a demandé : « Tu prends la place de ta mère ? » Sans cligner, maman a répondu : « OUI. » Elle avait senti que le mensonge aurait signifié la mort pour toutes les deux. Elle avait réalisé où elles se trouvaient et ce que signifiait ce pouvoir arbitraire. Ce « oui » ne garantissait pas la survie, mais elle avait compris qu’en mentant, Mengele les aurait exécutées toutes les deux sur-le-champ.
Absurde et désarmant ! Elle a toujours préféré la vérité et une décision prise en une seconde leur a sauvé la vie.
Lorsqu’elle racontait, Auschwitz, la déportation, de quelle façon en parlait-elle ?
Ágnes Lev : Elle ne le racontait jamais d’une manière pathétique ou tragique. Les récits étaient déjà presque écrits dans sa tête, comme des contes... Des histoires qui avaient toujours un début et une fin, une vision, d’où ressortait l’absurdité de la situation. Elle ne pouvait pas raconter les faits tels qu’ils avaient eu lieu, elle ne pouvait que les sublimer. Son salut a été de devenir écrivaine.
Il lui fallait un filtre et son filtre a été l’humour grotesque, car ce qu’elle avait vécu était incroyablement grotesque. C’était pour elle une arme qui lui permettait de ne pas accepter le processus d’anéantissement. À Auschwitz, la plupart n’ont vu que l’anéantissement. Quand elle est rentrée chez elle, elle a eu un instinct de vie... Elle s’est mariée immédiatement, et a donné la vie. Pour ne pas se laisser déshumaniser.
Donc elle ne faisait pas partie des survivants qui ont refusé de parler de cette expérience.
Ágnes Lev : Non, elle en a beaucoup parlé et beaucoup écrit. Elle s’est beaucoup intéressée à la littérature sur la Shoah, elle lisait tout ce qui était publié. Sa première nouvelle, de 1955, portait déjà sur Auschwitz. Puis les suivantes également. Elle racontait inlassablement. À Cluj, dans sa ville, les gens écoutaient, échangeaient dans les cafés, dans les rédactions des journaux.
À la maison il y avait toujours du monde... Elle ne s’embarrassait pas du fait que le « sujet » n’était pas à la mode ou que certains ne voulaient pas écouter. Elle continuait à raconter et à écrire !
Peut-on dire que c’était pour elle un véritable de combat ?
Ágnes Lev : Oui, il lui était impossible de garder cela pour elle, d’une façon ou d’une autre elle devait l’extérioriser. Elle lui donnait ainsi une forme qui lui permettait d’avoir du recul, une distance. Elle a trouvé ce ton narratif, une construction qui est, je pense, une sorte de sublimation. Sinon elle n’aurait pas pu vivre. Elle s’est libérée par l’écriture.
Donc c’était le seul moyen pour elle de continuer à vivre.
Ágnes Lev : Oui, oui. En fait elle a trouvé sa voix dans l’art. C’était une survie. Après Auschwitz, il fallait encore survivre et sa survie fut l’art. Elle a trouvé la manière : sa voix artistique.
Si elle n’avait pas vécu l’expérience de l’Holocauste, se serait-elle orientée vers le monde artistique ?
Ágnes Lev : Elle se serait orientée vers le théâtre, car c’était son amour d’enfance. En revenant, elle s’est inscrite à l’École d’art dramatique de Cluj, elle voulait devenir actrice, mais finalement elle est devenue autrice de théâtre. Le théâtre lui correspondait très bien, le théâtre est rempli de contradictions, comme elle... Et un milieu extraordinaire pour une telle conteuse.
Même indirectement, dans ses pièces, la problématique de l’humanité est toujours présente : comment ne pas perdre son humanité, la question de l’éthique, du choix...
De toute façon, elle aurait écrit. Elle devait écrire pour se libérer. Sa libération d’Auschwitz a été l’écriture. Cette expérience ne l’a jamais quittée et cela ressort de manière éclatante dans La Promenade.
Mais malgré tout, elle aimait vivre, elle était pleine de joie de vivre ! Si elle avait pu, elle aurait mangé la vie à la grande cuillère. C’était une personne pleine de contradictions, comme la vie elle-même. Voilà pourquoi elle a pu écrire tant de choses vraies. La réalité est contradictoire, elle n’est pas noire ou blanche.
Quel était son rapport à La Promenade ?
Ágnes Lev : Elle disait que La Promenade était sa vie. Elle voulait écrire sur l’enfance, d’ailleurs ces scènes sont tellement colorées, tellement belles et vivantes ! Elle écrit de façon cinématographique. Elle était consciente de la puissance de l’influence qu’Auschwitz continuait à avoir sur elle. Elle considérait qu’elle ne pouvait pas écrire cette expérience de façon réaliste, naturaliste, parce que c’était au-delà de toute imagination.
L’idée même d’Auschwitz était inconcevable.
Ágnes Lev : L’avoir vécu était encore plus inconcevable. Et en sortir est totalement inconcevable. Elle disait que les mots n’étaient pas assez forts, que c’était l’image qui avait raconté le mieux Auschwitz. Il lui fallait trouver sa manière de le faire sinon cela restait pour elle un fardeau. Et la façon dont elle a décrit cette expérience la rend originale et unique.
Elle a beaucoup usé de l’absurde et de l’humour noir qui servent de « détente comique », un peu comme dans le théâtre. Les épisodes douloureux sont contrebalancés par ces effets. C’est ce qui fait d’elle un grand écrivain. Maman, qui en général aimait exagérer, avait un sens de la mesure hors du commun dans son écriture.
Il n’y a pas de pathos chez elle. Elle ne voulait pas que le lecteur éprouve un sentiment de culpabilité. Le livre est direct — il dit simplement au lecteur : « Écoute ! Regarde ! »
Et votre propre rapport à ce texte pendant toutes ces années ?
Ágnes Lev : J’étais obsédée par l’idée que d’une manière ou une autre, il fallait que le livre retourne à ses lecteurs. Que j’avais entre les mains quelque chose de précieux mais inaccessible aux autres. C’était pour moi également une question d’éthique. Je fais partie de la deuxième génération après l’Holocauste et je pense que je me devais de le faire.
Peu à peu, ma génération aussi est en train de partir... J’ai été une enfant qui, à sept, huit ans, entendait parler en permanence d’Auschwitz. Et si je n’ai pas hérité de grand-chose, j’ai hérité de la chose la plus importante : le livre de ma mère ! J’ai hérité aussi de quelques-unes de ses amies. J’en ai retrouvé certaines en Israël, ou alors elles m’ont retrouvée. Quelque chose d’étonnant s’est produit... La vie de ma mère a continué à travers moi. Je suis retournée sur ses traces en Roumanie, les gens de son village natal se souvenaient encore d’elle, de sa famille...
Je trouve que La Promenade est un livre d’une grande valeur, écrit par une grande écrivaine. Elle appartient vraiment à la lignée des meilleurs écrivains qui ont écrit sur la Shoah. Je n’ai aucun doute.
En 2009, j’ai fait traduire le livre en anglais, une très belle traduction, mais je n’ai pas encore réussi à trouver un éditeur.
En 2024, grâce au travail de Zoltán Tibori-Szabó, directeur de l’Institut d’études sur l’Holocauste et le génocide de l’université de Cluj, le livre a eu la possibilité de reparaître en langue hongroise. Le moment était sans doute venu pour qu’il soit traduit en roumain pour la première fois, traduction effectuée par Vera Medrea. Il a donc été publié en version bilingue cinquante ans après sa première parution.
La Promenade est le premier et dernier roman de Maria Földes. Mais a-t-elle continué à écrire et à publier après son arrivée en Israël ?
Ágnes Lev : En Israël, elle a écrit des critiques de théâtre et trois nouvelles absolument étonnantes qui ont été traduites en hébreu et qui sont parues dans Maariv et Yedioth Ahronoth. Elles ne sont pas sur la Shoah, mais sur la société israélienne, sur la guerre et ses conséquences. Elle a écrit aussi pour un journal hongrois de la diaspora mais elle ne voulait pas rester dans le « ghetto » hongrois.
La Promenade a été traduit en hébreu en 1975 mais publié seulement en 1978, deux ans après sa mort. Il a eu beaucoup de succès mais n’a jamais été réédité depuis. Cela reste un de mes grands regrets...
Pourquoi La Promenade continue-t-il à résonner aujourd’hui ?
Ágnes Lev : C’est un livre vraiment universel. Tant qu’il y aura de l’antisémitisme et d’autres choses épouvantables dans le monde, ce livre restera absolument d’actualité. Oui, d’actualité aujourd’hui, demain, et le restera en tout temps.
Crédits photo : Auschwitz-Birkenau (1940-1945), camp de concentration et centre de mise à mort nazi allemand, établi par l’Allemagne occupante en Pologne. Ministère des Affaires étrangères de la République de Pologne. Photographie : Mariusz Cieszewski (CC BY-ND 2.0)
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 06/03/2026
149 pages
Editions des Syrtes
17,00 €
3 Commentaires
Michèle Kahn
03/03/2026 à 15:06
Un petit point d'orthographe : hébreu, au singulier, et non "hébreux" (2 fois).
Hocine Bouhadjera - ActuaLitté
03/03/2026 à 15:54
Bonjour,
Merci pour votre vigilance, c'est corrigé,
Bien cordialement
Michèle Kahn
03/03/2026 à 18:01
Un très bel article, bien documenté, émouvant !