La polémique autour du roman À Cœur et à Corps, de Jessie Auriann, initialement publié via la plateforme Amazon, a pris une dimension nationale : la Haute-Commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry, affirme que « la justice est saisie », dans un message appelant à agir « face à l’inceste » et à « combattre le silence pour l’enfance ». La veille, l’association Face à l’inceste faisait savoir qu’elle avait déposé plainte contre « l’autrice et les revendeurs ».
Le 26/02/2026 à 14:02 par Hocine Bouhadjera
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26/02/2026 à 14:02
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La controverse s’est intensifiée après la circulation de passage sur X et d’autres réseaux sociaux. De nombreux internautes y dénoncent la présence de « scènes de viols et de tortures sur des nourrissons ». La Haute-Commissaire est formelle : « Certains extraits relèvent de l’apologie de la pédophilie et pédocriminalité. Face à ces dérives à des fins "récréatives" ou "lucratives", nous avons le devoir d’agir. J’ai saisi la plateforme Pharos et la justice. »
Dans un tel cas, la plateforme Pharos, service du ministère de l’Intérieur chargé du signalement des contenus illicites en ligne, peut analyser les éléments transmis, qualifier juridiquement les faits et les orienter vers les services d’enquête compétents. Elle ne rend pas de décision, mais peut transmettre le dossier au parquet et alerter l’hébergeur afin d’accélérer un éventuel retrait.
La justice, de son côté, examine si les faits sont susceptibles de constituer une infraction, notamment au regard des articles 227-23 et 227-24 du Code pénal relatifs à la protection des mineurs. La question centrale demeure celle de la qualification juridique du texte : œuvre de fiction protégée par la liberté d’expression ou contenu pénalement répréhensible.
Dans un communiqué, l’association Face à l’inceste dénonce un « univers sans limites et sans pitié », qui « représente et décrit des viols incestueux sur un nourrisson du point de vue immersif d’un père agresseur ».
L’association estime que « ce qui est écrit est répréhensible au titre de l’article 227-23 du code pénal », qui sanctionne la diffusion de représentations de mineurs à caractère pornographique. Elle souligne également que, bien que le livre soit affiché comme « réservé à un public averti et majeur », aucun dispositif de vérification d’âge n’est prévu par la plateforme au moment de la commande, ce qui serait « également répréhensible selon l’article 227-24 du code pénal ».
Selon Solène Podevin-Favre, présidente de Face à l’inceste, « la lutte contre l’inceste et la pédocriminalité ne passera jamais par la reproduction de scènes de viols. On est ici dans le même cas de figure que pour les poupées pédocriminelles vendues par Shein. Cet ouvrage pose l’inceste comme un objet de fantasme, livre le corps d’enfants fictifs à des scènes de viols et de torture dont la lecture est difficilement soutenable. »
Et de poursuivre : « Par notre plainte, nous attendons qu’Amazon rende des comptes sur sa politique en matière de protection des publics et que la justice se prononce sur la légalité de la production de tels contenus. »
En droit français, une plateforme comme Amazon est en principe considérée comme un hébergeur lorsqu’elle met à disposition un service d’auto-édition tel que Kindle Direct Publishing. En vertu de la loi pour la confiance dans l’économie numérique et du cadre européen du Digital Services Act, elle n’est pas responsable a priori des contenus publiés par des tiers, tant qu’elle n’exerce pas de contrôle éditorial préalable.
Sa responsabilité peut en revanche être engagée si elle a connaissance d’un contenu manifestement illicite et ne le retire pas promptement. Elle ne pourrait être qualifiée d’éditeur que si un rôle actif dans la sélection, la modification ou la mise en avant éditoriale du contenu était démontré, ce qui n’est, en principe, pas le cas dans le cadre de l’auto-édition.
Contacté par ActuaLitté au moment où l'affaire prit de l'ampleur, Amazon nous précisait enquêter, et en fin de journée, la plateforme a confirmé le retrait du titre, diffusé via son service d’auto-édition Kindle Direct Publishing. Contrairement à l’édition classique, il n’existe ici pas de comité de lecture ni de validation éditoriale préalable : la plateforme fonctionne sur un modèle déclaratif, assorti de règles internes et de mécanismes de signalement a posteriori.
Chaque année, des centaines de milliers de titres sont publiés via ce dispositif à l’échelle mondiale, ce qui pose, de manière récurrente, la question du contrôle des contenus et de la responsabilité des plateformes face à la masse des ouvrages mis en ligne.
Depuis 2024, le Digital Services Act (DSA) impose aux grandes plateformes des obligations renforcées en matière de modération, de transparence et de traitement des signalements de contenus illicites. En France, la loi pour une République numérique puis la loi visant à sécuriser et réguler l’espace numérique (SREN) sont venues compléter ce dispositif européen. Si les plateformes conservent en principe leur statut d’hébergeur, elles doivent désormais démontrer qu’elles agissent rapidement et efficacement lorsqu’un contenu problématique leur est signalé.
Amazon nous a expliqué disposer de « règles strictes en matière de contenu » et assurer que « tous les livres vendus sur Amazon respectent la réglementation en vigueur ». Le groupe a indiqué par ailleurs prendre « très au sérieux » les signalements susceptibles de contrevenir à ses directives internes. Les clients peuvent utiliser la fonction « Signaler un problème », accessible en bas de la page produit, pour alerter la plateforme, dont les règles relatives aux contenus sont consultables en ligne.
L’association interroge aussi les mécanismes institutionnels : « Comment un ouvrage comme celui-ci a-t-il pu obtenir un numéro ISBN par l’AFNIL ? Comment un tel ouvrage ne fait-il pas l’objet de dispositions particulières de la commission de surveillance et de contrôle des publications pour la jeunesse ? »
L’ISBN, délivré en France par l’AFNIL, est un identifiant technique destiné à référencer un ouvrage dans les circuits commerciaux : son attribution repose sur une procédure administrative et ne suppose ni lecture ni validation du contenu. En revanche, la commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse, rattachée au ministère de la Justice, peut examiner des ouvrages relevant du champ de la loi de 1949 et recommander des mesures telles qu’une interdiction aux mineurs ou une restriction de diffusion.
Toutefois, son intervention concerne les publications destinées à la jeunesse. Un ouvrage présenté comme réservé à un public adulte ne relève pas automatiquement de ce dispositif, la question basculant alors sur le terrain du droit pénal.
Le débat n’est pas nouveau. Depuis le marquis de Sade, dont les écrits furent saisis, interdits puis réhabilités, jusqu’aux procès intentés à des œuvres jugées immorales au XIXe et au XXe siècle, la littérature « transgressive » interroge régulièrement les frontières entre exploration artistique et atteinte à l’ordre public.
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Aujourd’hui, en France, il n’existe plus de censure préalable des livres pour adultes : la liberté d’expression est le principe. Des restrictions peuvent toutefois intervenir a posteriori, par décision judiciaire, si un ouvrage tombe sous le coup du droit pénal, ou par des mesures administratives lorsqu’il est destiné à la jeunesse. La question reste donc moins celle de l’interdiction en soi que celle de la qualification juridique d’un contenu.
Jessie Auryann avait publié un premier volet de Corps à cœur en 2023, puis un second en juin 2024, avant d’en proposer une version intégrale début 2025. Sur sa page d’autrice, elle se présente comme mère de trois enfants, originaire des Pays de la Loire, et revendique une écriture qui s’aventure sur des terrains sensibles. Elle assume une démarche volontairement provocatrice, disant vouloir « pousser les limites » et plonger ses lecteurs dans des univers dérangeants. « Torturer mes personnages autant que mes lecteurs est mon plaisir coupable », écrit-elle, revendiquant une exploration des « sujets délicats et tabous ».
Plusieurs comptes influents sur les réseaux sociaux ont vivement réagi, dénonçant des scènes jugées d’une extrême violence et estimant que la référence à la dark romance ne saurait tout justifier. Le compte Instagram Livraison de mots, qui rassemble près de 120.000 abonnés, dénonce par exemple des passages « d’une atrocité sans nom ».
Une pétition en ligne - actuellement signée par plus de 86.000 personnes -, demandait le retrait du livre de toutes les plateformes de vente. Ses initiateurs estiment que la liberté de création « ne saurait servir de bouclier pour diffuser des contenus qui contreviennent aux lois impératives protégeant l’intégrité des mineurs » et affirment que « le statut d’auteur ne confère pas d’immunité pour diffuser des récits faisant l’apologie d’actes criminels ».
Le député Antoine Léaument avait également saisi la plateforme Pharos et le procureur de la République, avant de se réjouir, toujours sur X, d'un « Victoire ! »
De son côté, l'autrice Jessie Auriann dénonçait, dans une mise au point « définitive » une « campagne de diffamation ». Elle se défend : « Contrairement aux affirmations diffusées pour nuire à mon image, mon roman comporte des avertissements clairs, une note d’auteure et des "Trigger Warnings" explicites dès les premières pages. » Et d'ajouter : « Si la critique littéraire est un droit fondamental, elle ne saurait justifier le harcèlement, l’incitation à la haine ou la diffamation. » L’autrice indique avoir constitué un dossier en vue de poursuites contre certains propos tenus en ligne.
De son côté, la pétition contre l’ouvrage distingue « transgression artistique » et « apologie de l’illégal », estimant que le livre incriminé franchit une limite que d’autres œuvres du genre ne dépasseraient pas. Ses auteurs condamnent en outre « tout acte de cyber-harcèlement » visant l’autrice, affirmant que leur démarche est « juridique » et porte sur un contenu jugé illicite, non sur une personne.
L’association Innocence en Danger, engagée dans la protection des mineurs contre les violences sexuelles, a adressé une lettre ouverte à l’autrice Jessie Auryann après la lecture des deux premiers tomes de sa saga Corps à Cœur. Elle dit y avoir découvert « des descriptions de violences sexuelles insoutenables commises à l’encontre de nourrissons et de très jeunes enfants », évoquant des scènes « développées, explicites, répétées ».
L’association dit avoir « pris acte du retrait » du livre par Amazon, tout en s’inquiétant des soutiens exprimés par certains lecteurs, considérant que saluer un tel contenu participe à une « normalisation culturelle » de ces violences. Elle souligne que la présence éventuelle de « trigger warnings » ne constitue « ni un rempart éthique, ni une immunité juridique », et s’étonne de l’absence de « remise en question » de la part de l’autrice.
La dark romance, souvent centrée sur des relations toxiques et des violences dans un cadre fictionnel adulte, fait l’objet de critiques récurrentes. L’historien Ivan Jablonka estime que ce courant ne relève pas d’une simple « culture du viol », mais d’une « culture du féminicide », où l’amour s’articule à la peur et à la menace de mort. Selon lui, ces récits véhiculeraient une morale implicite valorisant la soumission à un homme tout-puissant, participant d’une idéologie qu’il qualifie de « gynocidaire ».
Il souligne le paradoxe d’un genre largement produit et consommé par des jeunes femmes, tout en précisant ne pas plaider pour la censure : la littérature peut explorer des zones sombres sans être assimilée à une apologie.
Le même Ivan Jablonka est accusé d’« appropriation intellectuelle » par la sociologue Esther Pineda G., qui affirme avoir formulé dès 2019 le concept de « culture du féminicide », qu’il aurait repris. L’historien conteste et assure ne pas avoir eu connaissance de son travail.
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Contactée afin de préciser dans quel cadre la justice a été saisie et si la procédure vise l’autrice, la plateforme Amazon ou les deux, Sarah El Haïry n’a pas répondu à nos sollicitations à l’heure de la publication de cet article.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
5 Commentaires
Lyo
26/02/2026 à 19:10
La dark romance posé beaucoup de questions et je me pose des questions sur les lectrices.
C'était assez évident qu'avec un tel genre, il y en a qui pour gagner de l'argent poussent les scènes plus loin, plus trash pour attirer un max de monde.
Par contre la comparaison avec Sade est complètement à côté de la plaque car l'article sous entend que Sade est allé en prison pour ces textes. Il a écrit ses textes en prison. La nuance est importante. Sade a été en prison pour l'affaire Rose Keller (séquestration) et l'affaire de Marseille (orgie avec des prostituées et empoisonnement à base de cantharide).
Il y a également l'affaire des petites filles, je crois pas qu'il y ait eu une procédure contre lui.
Mais dans tous les cas et pour le coup, ses textes mettent en scène des viols d'adolescentes et d'adolescents et sincèrement, je pense que c'était un pédophile. Sa propre famille était terrifiée par lui.
Et surtout, Sade et Auryann ne sont pas de la même époque. Le contexte est complètement différent.
On pourrait peut-être comparer avec Bastien Vives, mais comme il n'y aucune décision on est dans le flou.
adnstep
04/03/2026 à 11:43
Il me semble avoir lu qu'il y avait une différence entre la première édition de Justine et les suivantes. La première était plus un texte philosophique, dans les suivantes, l'éditeur s'est rendu compte que ce n'était pas vraiment ce qui intéressait les lecteurs, et à caviardé ou remplacé quelques passages.
adnstep
04/03/2026 à 11:47
La meilleure défense étant l'attaque :
Loin "de la présentation hâtive et tronquée faite de l'œuvre dans les médias", le second tome de Corps à cœur "dénonce expressément la pédophilie", expose la plainte adressée au doyen des juges d'instruction du tribunal judiciaire de Paris.
Romain Ruiz, avocat de Jessie Auryann, estime auprès de l'AFP que cette plainte "va permettre à Mme El Haïry d'ouvrir un livre qu'elle n'a clairement pas lu". "Nous devons lutter le code à la main contre les déclarations irresponsables qui livrent des auteurs à la potence publique en moins de temps qu'il (ne) faut pour écrire un tweet", poursuit ce conseil.
"Aux antipodes d'une mise en valeur du crime, l'ouvrage de Mme Auryann est le fruit d'un travail de plusieurs mois sur les ressorts de la pédocriminalité, qu'il dénonce explicitement", insistait déjà à ce moment-là Me Ruiz. À l'inverse, une pétition lancée sur Change.org estime que le livre "franchit une ligne rouge éthique et légale qui nécessite une intervention immédiate".
Bon alors : acharnement des ligues de vertu ? Censure ? Ou bon sens ?
Guillaume de Saluste du Bartas
26/02/2026 à 20:05
J’ai lu 2 livres de Dark-romance pour me faire une idée : extrêmement malsains , même moi qui ne suis pas tombé de la dernière pluie je me suis retrouvé très mal à l’aise , je n’ose penser à l’effet potentiellement néfaste sur la jeunesse ….
adnstep
27/02/2026 à 00:27
Pour empêcher un mineur de commander quoi que ce soit sur internet, il faudrait une gestion des identités que les défenseurs des libertés considéreront comme nous rappelant les heures les plus sombres de nôtre histoire... Quoique, on commence doucettement à l'imposer en obligeant les sites de pr0n à identifier leurs clients, et France Identité nous promet une appli pour bientôt.
Pour empêcher un tel livre d'être publié, et puisqu'il est produit avec ses propres outils, Amazon doit bien pouvoir mettre un peu d'IA dans son logiciel et résoudre le problème [Bonjour, votre phrase/paragraphe semble ne pas respecter les lois en vigueur dans votre pays. Si vous voulez porter réclamation, contactez notre service modération.]...
Faut-il interdire sa publication ? Je dirais oui, mais je suis un méchant réactionnaire, alors...