En octobre 2025, la députée Sophie Taillé-Polian (Écologiste et Social, Val-de-Marne), vice-présidente de la Commission des affaires culturelles et de l'éducation de l'Assemblée nationale, déposait une proposition de loi cherchant à empêcher « la constitution de monopoles économiques dans les secteurs des médias et de l'édition ». Elle revient pour nous, à l'occasion d'un entretien, sur les motivations derrière ce texte, pensé en réponse à un phénomène qui « représente un danger pour notre démocratie ».
En France, la concentration médiatique est particulièrement flagrante : 11 milliardaires (dont Vincent Bolloré, Bernard Arnault, Rodolphe Saadé, Daniel Křetínský ou encore la famille Dassault) détiennent plus de 80 % des médias français. Ce phénomène s'étend désormais à la culture et notamment à l'édition, avec, peu ou prou, les mêmes acteurs impliqués.
En octobre 2025, la députée Sophie Taillé-Polian (Écologiste et Social, Val-de-Marne) abordait cette question démocratique par une proposition de loi « visant à empêcher la constitution de monopoles économiques dans les secteurs des médias et de l'édition ».
À l'occasion de sa niche parlementaire du 12 février dernier, le groupe Écologiste et Social a ménagé une place pour une autre proposition de loi de Sophie Taillé-Polian, « Empêcher la constitution de monopoles économiques dans les secteurs des médias », en raison du programme chargé de cette journée de débats. L'examen de cette proposition n'a d'ailleurs pas pu être mené à son terme.
Malgré cette déconvenue et le manque de volonté du gouvernement pour se pencher sur cette question cruciale, la députée n'abandonne pas le sujet, loin de là, et considère que l'emprise des milliardaires sur l'édition doit aussi être prise à bras-le-corps. Elle détaille sa motivation et ses propositions dans un entretien.
ActuaLitté : Pour quelles raisons portez-vous cette proposition de loi ?
Sophie Taillé-Polian : Nous constatons que la concentration économique à l'œuvre dans le secteur des médias, mais aussi d’autres secteurs culturels comme l’édition et les musiques actuelles, le théâtre privé ou les festivals, connaît une importante augmentation. 80 % de la presse quotidienne généraliste est concentrée dans les mains de seulement onze milliardaires.
Les états généraux de l’information, dont la restitution des travaux a eu lieu en septembre 2024, ont montré la nécessité de légiférer sur le sujet, en réformant en profondeur le modèle de contrôle de la concentration actionnariale dans les médias. Ces milliardaires ne se contentent pas de racheter des médias, profitant de la crise de leur modèle économique, ils interviennent souvent directement dans la ligne éditoriale, mettant ainsi leurs médias au service de leur projet politique réactionnaire.
Dans quelle mesure la constitution de monopoles économiques dans les secteurs des médias et de l'édition vous paraît-elle problématique à l'approche d'échéances électorales ?
Sophie Taillé-Polian : La concentration actionnariale telle que nous l’observons à l’heure actuelle dans le domaine des médias représente un danger pour notre démocratie. En effet, la production d’une information pluraliste et indépendante est essentielle à la vitalité du débat public, par la bonne information des citoyennes et des citoyens.
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Quand Vincent Bolloré multiplie les acquisitions TV, radio et papier (avec iTélé et le groupe Canal+, Europe 1 et le JDD), il ne fait pas qu'exercer une pression sur les lignes éditoriales, il les fusionne en une seule et unique à sa botte. On assiste à un recul du pluralisme dans le traitement de l'information : moins de sujets traités, plus grand-chose en dehors du triptyque insécurité, Islam, immigration, traités avec un seul et unique angle. Il s'agit d'un projet politique autant que d'un projet commercial qui permet de réaliser de fortes économies d'échelle sur le travail journalistique.
En outre, la concentration actuelle s’étendant à l’édition, on assiste à un continuum de “promotion” qui risque de nuire à l’expression du pluralisme. On l’a vu avec la publication du livre de Jordan Bardella par Fayard, filiale de Hachette Livres détenue par Vincent Bolloré via le groupe Vivendi, et la promotion qui en a été faite dans les enseignes Relay présentes dans les gares, également sous la coupe de V. Bolloré : les phénomènes de concentration économique, lorsqu’ils servent des projets politiques, sont néfastes pour la vitalité de notre démocratie.
Vous évoquez dans la proposition de loi le modèle établi par la cour constitutionnelle allemande : dans quel cadre ce modèle a-t-il été conçu ? Quels ont été ses effets ? Une telle loi existe-t-elle en Allemagne ? Si oui, quels ont été ses effets ? Ont-ils permis d'éviter des monopoles dans le domaine de l'information et de l'édition ?
Sophie Taillé-Polian : Plusieurs arrêts de la Cour constitutionnelle fédérale allemande, notamment ceux datant de 1981 et 1986, précisent l’article 5 de la loi fondamentale pour la République fédérale d’Allemagne, relatif à la liberté d’opinion, et posent le principe selon lequel le pluralisme de l’information est une composante essentielle de la liberté d’expression, et donc que l’État doit empêcher la constitution de monopoles dans ce domaine.
L’arrêt du 16 juin 1981 dispose : « L’État doit veiller à ce qu’aucun d’entre eux ne puisse exercer une influence dominante sur la formation de l’opinion publique. » C’est sur ce fondement qu’a été créée la commission pour la concentration dans les médias (la KEK, Kommission zur Ermittlung der Konzentration im Medienbereich) qui mesure les parts de marché médiatique détenues par chaque acteur et peut s’opposer à une acquisition si un groupe dépasse 30 % d’audience nationale.
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Concrètement, cela empêche la constitution de monopoles verticaux tels que nous les connaissons en France. Même s’il est aujourd'hui remis en cause car, contrairement à ma proposition de loi, il ne prend pas en compte les audiences Web en pleine exposition et que la fragilité économique de la presse pousse les conservateurs à rehausser régulièrement les plafonds limitant la concentration, le modèle allemand, qui repose sur le calcul d'audience, a été bien plus efficace jusqu'ici que le modèle français pour limiter les phénomènes de concentration.
Au-delà des seuils, il s'appuie sur un fort contrôle de la concentration par la société civile, organisée au niveau national et dans chaque région en commissions de veille sur le pluralisme qui produisent des cartographies extrêmement précises de l'état des concentrations et nourrissent le débat public.
Pour quelles raisons avez-vous pris en compte l'édition dans votre proposition de loi ? Dans quelle mesure l'édition de livres permet-elle d'influencer le débat public ? Quels exemples avez-vous observés en matière de pouvoir d'influence, par l'intermédiaire des livres et de l'édition ?
Sophie Taillé-Polian : L’exemple que j’ai pris plus haut sur la publication et la promotion du livre du président du Rassemblement national, illustre le développement de mécanismes de concentration diagonale auxquels nous faisons face. La concentration actionnariale ne se limite pas à un seul secteur, par exemple celui des médias, par le rachat de plusieurs journaux ou chaînes de télévision et de radio par un même milliardaire.
Plusieurs secteurs économiques sont imbriqués à la concentration dans les médias : c’est le cas du secteur de l’édition qui joue un rôle clef dans la construction de l’opinion, et revêt donc un enjeu stratégique pour ces milliardaires en quête d’influence toujours plus grande sur l’opinion et le débat public.
S'ils multiplient les acquisitions dans toutes les industries culturelles, c'est parce qu'ils estiment qu'elles peuvent être utilisées pour façonner l'opinion publique. La lutte contre la concentration diagonale entre médias et édition fait également partie des recommandations issues des États généraux de l’information.
Comment répondez-vous à ceux et celles qui objectent à ces limitations et contrôles la liberté d'entreprendre, voire la « liberté d'expression » ?
Sophie Taillé-Polian : L’objectif de ces mesures est de protéger davantage le pluralisme et l’indépendance de l’information, donc la vitalité de notre démocratie et la qualité de l’accès à l’information des citoyennes et des citoyens.
Il s'agit d'un objectif constitutionnel, également présent dans la Déclaration des droits de l'Homme. L'article 34 de la Constitution intime aux législateurs de prendre les mesures nécessaires pour le garantir. Cela ne représente pas en soi une entrave à la liberté d’entreprendre, il s’agit simplement de mieux encadrer le développement des groupes de médias, lorsque cela menace d’autres libertés fondamentales telles que la liberté d’informer.
La constitution de monopoles économiques est d’ailleurs un phénomène que les libéraux n’aiment pas beaucoup ! Nos travaux avec le Conseil d'État ont permis de travailler un équilibre, qui garantit parfaitement la liberté d'entreprendre, mais s'assure qu'elle n'écrase pas le droit à l'information des citoyennes et des citoyens.
La difficulté à laquelle le secteur est confronté actuellement est l’aspiration des recettes publicitaires par les grandes plateformes. Le modèle économique historique de la presse est totalement déstabilisé, et ouvre la bergerie aux loups potentiels. La liberté d’expression ne peut être le seul apanage de ceux qui en ont les moyens!
Envisagez-vous une proposition de loi spécifiquement tournée vers l'édition, où les logiques de concentration sont particulièrement présentes ?
Sophie Taillé-Polian : Je souhaiterais que soient traités dans un même texte tous les aspects liés à la protection du pluralisme, et donc concernant l’intégralité des secteurs concourant à la fabrique de l’opinion publique.
Quelles sont les prochaines étapes pour cette proposition ? Pensez-vous qu'elle pourrait être examinée rapidement par la commission des affaires culturelles, désormais présidée par la droite ?
Sophie Taillé-Polian : Cette proposition a été adoptée en commission des affaires culturelles début février. J’ai eu l’honneur de la défendre en séance à l’occasion de la journée d’initiative parlementaire du groupe Écologiste et social, auquel j’appartiens, le 12 février dernier.
Malheureusement, mon texte, qui recueillait très clairement une majorité dans l’hémicycle, a fait les frais d’une obstruction massive de la droite et de l’extrême droite, et son examen n’a pu arriver à son terme. L’article 1er a néanmoins été adopté, ce qui démontre qu’il existe une majorité à l’Assemblée nationale, constituée de députés de la majorité et de l’opposition, pour avancer sur le sujet très large de la liberté de la presse, et du respect des principes constitutionnels qui s’y rattachent, actuellement extrêmement fragilisés.
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Je regrette très fortement que le Premier ministre n’ait pas inscrit dans les textes à venir à l’Assemblée Nationale le projet de loi faisant suite aux États Généraux de l’Information, comme la ministre Dati s’y était engagée.
Devant l'urgence démocratique, j'appelle les professionnels du secteur et les citoyens attachés à une presse libre et qualitative à interpeller le gouvernement afin qu'il respecte ses engagements. Je me réjouis par ailleurs qu’un autre texte issu de l’initiative parlementaire soit très bientôt inscrit à l’ordre du jour, concernant les droits voisins de la presse : comme je l’ai indiqué plus haut, il faut trouver en urgence un nouveau modèle économique pour la presse. Peut-être mon texte pourra-t-il être repris, et ainsi adopté dans les prochains mois.
Photographie : Dans une manifestation contre l'extrême droite et le racisme, à Paris, le 22 mars 2025 (illustration, Jeanne Menjoulet, CC BY 2.0)
Par Antoine Oury
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