Au rebours des titres à rallonge péniblement explicites dont raffolent certains plumitifs contemporains, il en est d’intrigants et mystérieux qui suscitent curiosité et envie de lire. Ainsi des ouvrages d’Henri Béraud (1885-1958), qui avait indubitablement l’art de trousser des titres originaux, du Martyre de l’obèse au Flâneur salarié, en passant par La croisade des longues figures ou le surprenant Vitriol de Lune.
Par Marie Coat
Béraud (voir aussi nos articles précédents ici et ici) est aujourd’hui aussi peu connu qu’il fut en son temps célèbre. Lyonnais pur jus et fier de l’être, il exerça divers petits métiers — de collecteur de beurre à bouquiniste — tout en tâtant de la muse et collaborant à des journaux locaux, avant de servir comme lieutenant d’artillerie pendant la Grande Guerre. Puis il part à Paris où, lié à Vaillant-Couturier, Dorgelès, Londres... il se fait connaître comme journaliste et observateur polémiste du monde politique au Canard enchaîné et au Crapouillot.
Mais c’est au Journal et au Petit Parisien que s’épanouiront ses talents de grand reporter, dans ces années vingt où les articles des journalistes transcontinentaux passionnent les lecteurs, au fil d’enquêtes mêlant géopolitique, ethnologie, culture… sur fond d’exotisme et d’aventure. Si Kessel est surnommé « l’Empereur » du genre, son ami Béraud en est le cador, sillonnant le globe en train et bateau et publiant sans cesse ses recueils d’articles émaillés d’entretiens avec Kemal, Mussolini…, qui rencontrent le plus grand succès.
Selon ses propres termes, « le grand reportage est peut-être, de tous les métiers, l’un des moins accessibles ».
Alors que des proches comme Galtier-Boissière ou Jeanson voient en lui un « pacifiste anarcho-contestataire », dreyfusard et admirateur de Zola, démarqué dans les années vingt de tout fascisme (je souhaite à notre pays d’autres emblèmes que les cordes, les verges et la hache. Je suis antifasciste), Béraud opère un virage radical après l’affaire Stavisky et les émeutes du 6 février 1936, dans un contexte général de xénophobie et d’antiparlementarisme. Dès 1934, il écrit : s’il faut obéir à des consignes, alors non, je ne suis pas un homme de gauche. J’ajoute que je n’aspire pas davantage à être un homme de droite. Ni un homme du milieu. Il me suffit d’être un homme tout court.
Sauf que c’est bien à la clique de Gringoire, dont il devient le directeur politique, qu’il reste affilié, par anglophobie viscérale et détestation de De Gaulle. N’ayant pas su, comme bien d’autres, tourner sa veste dès 1943, il est condamné à mort alors qu’il proclame avoir « toujours été anti-collaborationniste, anti-allemand, et anti-hitlérien ». Mauriac arrache sa grâce à De Gaulle, mais Béraud est enfermé à la forteresse de Saint-Martin de Ré dont il ne sortira que gravement malade. Le grand voyageur finit sa vie hémiplégique et meurt dans l’oubli en... 1958.
Dans sa période de gloire jalonnée de sept recueils d’enquêtes internationales à fort tirage, six romans historiques et diverses œuvres de circonstance, essais et souvenirs, Béraud avait décroché le Prix Goncourt en 1922 selon des modalités uniques dans l’histoire de ce prix : il l’obtint en effet pour ses deux premiers romans, Le martyre de l’obèse et Le vitriol de lune qu’il avait, selon lui, « troussés à la sauvette entre deux besognes, l’un en prenant sur son sommeil, l’autre à bord du paquebot qui le ramenait d’Égypte ». Léautaud ne manqua pas de brocarder le premier (« de la littérature de camelot »), mais trouva le second original et intéressant.
À juste titre, car si Le martyre de l’obèse est un plaisant roman parsemé de bons mots, à l’intrigue originale contée avec vivacité, son côté feuilletonesque n’en fait pas un ouvrage particulièrement remarquable… On y suit les tribulations d’un « bon gros » amoureux d’une cruelle péronnelle qui, dotée d’un mari volage, se laisse consoler — mais pas trop — par son sigisbée ventru lors d’un trépidant tour du monde, car tel est « le régime amoureux des arrondis et des convexes. Il paraît donc qu’ils n’éprouvent de grand amour que pour les femmes fluettes, délicates et un peu rosses. C’est la nature qui veut ça ».
Le mari n’est pas cocufié et c’est l’amoureux qui est ridicule : « Je suis amoureux, voilà qui fait rire tout le monde. Le soupir est interdit à l’hippopotame, et Venise n’est pas faite pour les cachalots... J’entendis la voix de la bien-aimée. Et cette voix murmurait : “Sois heureux, mon gros !” Pas un mot de plus. Pas un mot de moins. » C’est aussi drôle que cruel.
Le vitriol de lune est d’une tout autre facture. Journaliste polémiste et grand reporter, Béraud est aussi critique littéraire et théâtral, mélomane, amoureux de l’histoire (J’ai toujours eu le goût de l’histoire. J’éprouve avec intensité la vision de certaines scènes et je ressens le frisson historique).
Un jour, les yeux de l’ex-bouquiniste fouinant dans de vieux papiers « se portèrent sur la recette d’un poison qui provoquait chez sa victime tous les symptômes de la petite vérole : le vitriol de lune (autrement dit sulfate d’argent). N’était-ce pas un magnifique titre de roman ? Et immédiatement, je me suis mis à bâtir un scénario : quel personnage célèbre était mort ainsi ou, du moins, de la petite vérole ? Louis XV ? … Vengeance… Damiens, les Jésuites… Pourquoi pas ? Mon roman était fait ! »
À la lecture de ce récit brillamment mené, dont il maîtrise le contexte historique jusque dans les détails de la vie quotidienne, à la manière des conteurs XVIIIe siècle, il est clair que Béraud fanfaronne quelque peu et que le processus d’écriture n’a pas été si simple.
Blaise, le personnage central du roman, est — comme l’auteur — fils d’un boulanger lyonnais. À onze ans, il vient de perdre sa mère, autrefois ramenée de Gênes par Farges, un bourgeois aisé dont elle était la servante. L’a rejointe son frère, Giambattista, “ce gueux frisé d’Italien”, cet étranger dont les histoires mystérieuses et effrayantes fascinent autant son neveu que la flûte de cristal venant de Chine, sur laquelle il joue tarentelles et cavatines ensorcelantes.
Et puis cet oncle piémontais vêtu comme un personnage de la Comedia del Arte cache des secrets liés à une vie aventureuse de révolté ; pis, tel un sorcier, il connaît l’usage des herbes, voire la fabrication des poisons. Le père n’aime guère cet étrange mitron (« Pour nous autres, Lyonnais et Dauphinois, les mitrons ne sont ni musiciens ni barbus de chimie »).
Bien que sa mère lui manque cruellement, l’enfant est heureux entre un père aimant et cet oncle peu ordinaire : « il courait le long des boutiques, ses petits poings enfoncés dans les poches de sa culotte. À côté de lui, son image bondissait en ombre rapide dans les carreaux plombés des devantures ; et quand il sautait les flaques de la rue, l’enfant riait de se voir traversant, la tête en bas, ce ciel de nacre et de fumée qui est le ciel de Lyon ».
Mais l’insouciance est de courte durée : à son grand désespoir, son père meurt et son oncle repart. À 13 ans, le voici petit laquais chez Farges, le protecteur de la famille. Blaise est un adolescent solitaire, romanesque, perdu dans ses chimères. Bien que Farges lui donne l’occasion de s’instruire, il le fait sans grand intérêt. Son indolence le conduit à suivre à Paris son employeur qui, menant une vie de libertin, est chassé de Lyon par le scandale. Dans la capitale, Farges entraîne dans son sillage de débauche, « avec lanterne et pistolets », un Blaise toujours hanté par le souvenir de son oncle. Tout comme il a récréé avec gourmandise le Lyon de la première moitié du XVIIIe siècle, Béraud nous emmène dans le Paris de Sartine, de Silhouette ou de Restif de la Bretonne, fidèle au plan de Turgot.
Toujours à la recherche de Giambattista, Blaise fait nombre de rencontres, dont celle d’un jésuite qui lui promet de retrouver son oncle s’il abandonne son maître libertin. Le prêtre l’emmène dans le quartier Gît le Cœur où vit sa communauté. Dans une atmosphère envoûtante et feutrée, Béraud démêle tout un écheveau d’intrigues contre le Roi et la « maman putain » (la Pompadour), sur fond d’opposition de religieux à la monarchie dirigée notamment par un Portugais réchappé des bûchers de son pays.
Si l’Église ne combat pas l’alcôve, ce sera le triomphe de ces Anglais qui « nourrissent partout des espions pour ne pas avoir à nourrir des soldats » et « portent en eux cette grande force huguenote : ne haïr personne et, partant, n’en aimer aucun » (l’ancestrale anglophobie de Béraud…).
Le romancier nous gratifie de jubilants portraits — Choiseul (le « dogue roux »), Maupéou, d’Aiguillon… – et d’une analyse ironique d’un nœud de manœuvres complexes autour d’un roi déjà déclinant, dont l’une mène à la tentative d’assassinat ratée de Damiens, un exalté abruti sombrement manipulé. Après l’atroce supplice du régicide, la vengeance des conjurés se prépare toutefois dans un Paris en liesse. Les jésuites retrouvent un Giambattista qui, « pour avoir, dans une auberge, mal parlé de Versailles », est profondément traumatisé par les cachots et galères. « Lâches, lâches, chiens de bagne » : Béraud n’échappe pas aux personnes emblématiques du bagnard.
Ravi de retrouver son oncle, Blaise va se repaître de ses histoires étranges et terribles, de ses fantastiques légendes et veut se battre à ses côtés pour la liberté ; suivent dix-sept années d’errance et d’aventures plus ou moins exotiques et picaresques dans des conditions matérielles précaires, avant de se retrouver à Paris. Alors que les Jésuites sont dispersés, Farge assoit sa trouble influence et continue à comploter.
Animé de noirs desseins, il recrute de nouveau Giambattista et Blaise, introduisant chez la Du Barry leur talentueux duo de musiciens bientôt célèbre à la Cour : le Flûteur masqué et son luthiste. Le roman s’achève dans un climat de chassé-croisé politicien et de règlements de compte où, tel Cagliostro, Giambattista exerce ses talents et sa vengeance avec l’aide de Blaise : le vitriol de lune donne à la mort du Roi — dans d’atroces souffrances — les apparences d’une attaque de variole.
Tout au long du roman, ressuscitant avec précision et réalisme lieux, contextes et personnages, Béraud dresse un tableau remarquablement évocateur. Dans une foisonnante mise en scène, le reporter reste concis, le romancier suggère, le critique ironise, mais nous sentons aussi le lyrisme du poète, qui achève son roman dans son Lyon bien-aimé.
Lyon qui n’a pas oublié la silhouette balzacienne à la Daumier et la puissance rabelaisienne de ce « fils unique, enfant gâté du destin, à qui tout semblait devoir sourire », selon les mots de l’un de ses fidèles amis lyonnais et romancier célèbre, Gabriel Chevallier.
Par Les ensablés
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