Au début des années 2000, l’idée paraît simple : mettre Internet « au bout des doigts » des élèves, et faire entrer l’école dans l’ère numérique. Le laboratoire s’appelle le Maine. Dès 2002, l’État lance un programme d’équipement à grande échelle (MLTI) qui distribue plus de 17.000 appareils dès la première année, avant d’étendre progressivement le dispositif.
Le 24/02/2026 à 17:33 par Hocine Bouhadjera
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24/02/2026 à 17:33
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20 ans plus tard, la logique du « un élève, un appareil » s’est généralisée aux États-Unis. Fortune avance qu’en 2024, le pays a dépensé plus de 30 milliards de dollars pour équiper les écoles en ordinateurs et tablettes. Plus largement, la dépense annuelle américaine en technologies éducatives est souvent estimée dans une fourchette de plusieurs dizaines de milliards, avant même la pandémie.
La formule, « Gen Z, première génération moins cognitivement capable que ses parents », est portée par le neuroscientifique Jared Cooney Horvath, dans un témoignage écrit remis à la commission Commerce du Sénat américain. Il s’appuie sur des indicateurs de performance (littératie, numératie, attention, raisonnement) et sur les grands tests internationaux (PISA, TIMSS, PIRLS), dont il retient une association récurrente : davantage d’usage d’écrans en classe, résultats moyens plus faibles.
La prudence reste de mise sur l’interprétation : les tests standardisés ne mesurent pas « l’intelligence » au sens large, et les évolutions de scores s’expliquent par des facteurs multiples - inégalités sociales, absences, effets post-Covid, politiques éducatives.
Mais les tendances documentées alimentent le débat : en 2024, selon le National Assessment of Educational Progress (NAEP), l’évaluation nationale américaine qui fait référence aux États-Unis, seuls 28 % des élèves de 8th grade - l’équivalent de la classe de 4e en France - atteignent le niveau dit « Proficient » en mathématiques, et 30 % en lecture. Ce niveau ne correspond pas à la moyenne, mais à une maîtrise jugée solide des compétences attendues. Autrement dit, près de sept élèves sur dix n’atteignent pas le seuil considéré comme pleinement satisfaisant à cet âge.
Le Maine est devenu un symbole parce qu’il a « essuyé les plâtres » : l’État a été pionnier du laptop (ordinateur portable) à l’école, et le programme a fait l’objet, au fil des années, de bilans contradictoires. Après quinze ans, les scores n’ont pas connu l’amélioration espérée. En 2016, le gouverneur du Maine Paul LePage avait même qualifié le programme d’« échec massif », estimant que les millions investis dans les ordinateurs n’avaient pas produit les résultats académiques promis.
Le constat, là encore, ne permet pas de conclure que « l’ordinateur fait baisser le niveau » : équiper n’est pas enseigner, et l’impact dépend de la formation des enseignants, des usages réels en classe, du contrôle des distractions, ou du type de tâches confiées aux élèves. Par ailleurs, le numérique a pu favoriser le développement d’autres compétences qui ne sont pas toujours valorisées par les évaluations scolaires traditionnelles, comme certaines formes de créativité numérique.
La littérature scientifique converge sur un point : lorsque les écrans donnent accès à des usages parallèles - messageries, réseaux sociaux, navigation libre ou vidéos - la probabilité de distraction augmente fortement. Dans une étude de grande ampleur menée en amphithéâtre, les chercheurs ont observé que les étudiants équipés d’ordinateurs consacraient près de deux tiers du temps de cours à des activités sans lien avec l’enseignement dispensé. Autrement dit, l’outil censé servir l’apprentissage peut très vite devenir un vecteur de distraction, détournant l’attention vers des activités sans rapport avec le contenu du cours.
Même lorsque l’intention pédagogique est claire, la réalité de classe peut être plus diffuse. Une enquête EdWeek (846 enseignants, novembre 2021) rapporte que 55% des professeurs déclarent consacrer entre une et quatre heures par jour à l’« edtech », et 27% plus de cinq heures. Dans son témoignage au Sénat, Horvath cite aussi des estimations de temps « hors tâche » très élevées lors de l’usage d’appareils en classe.
Le neuroscientifique met par ailleurs en avant que la compréhension et la mémorisation seraient, en moyenne, meilleures sur support papier pour les textes longs/complexes, et que la prise de notes manuscrite surperforme souvent la prise de notes au clavier pour l’apprentissage à long terme. Ces résultats ne disent pas que le numérique est inutile : ils suggèrent plutôt que certains apprentissages (lecture approfondie, structuration, mémorisation) souffrent quand le support favorise le survol, le défilement et le zapping.
À côté des outils scolaires, l’école doit composer avec un autre écran : le smartphone, et l’économie de l’attention des plateformes. L’OCDE souligne, à partir des données PISA, qu’une part importante des élèves se dit distraite par les appareils numériques en cours, et associe ces distractions à de moins bons résultats.
Dans ce contexte, les restrictions progressent. Aux États-Unis, 77% des écoles publiques interdisent l’usage du téléphone pendant les cours, d’après le School Pulse Panel (NCES). Plusieurs États ont adopté ou renforcé des règles limitant les téléphones à l’école depuis 2025, sur fond de débat national.
En France, l’usage du téléphone portable est interdit dans les écoles et les collèges depuis la loi du 3 août 2018, qui prohibe les téléphones dans l’enceinte des établissements, sauf pour un usage pédagogique encadré. À la rentrée 2024, le ministère de l’Éducation nationale a en outre lancé une expérimentation dite du « choc des savoirs » incluant un renforcement du cadre autour des téléphones au collège, certains établissements testant des dispositifs de type « pause numérique » ou des pochettes de rangement obligatoires.
Parmi les autres exemples européens, le Royaume-Uni a publié en 2024 des recommandations nationales encourageant les établissements à interdire totalement les téléphones afin de limiter les perturbations en classe. En Italie, une circulaire ministérielle a réaffirmé en 2023 l’interdiction des smartphones en cours, y compris au lycée, sauf usage pédagogique encadré. De son côté, la Suède, après avoir largement numérisé son système scolaire, a engagé un rééquilibrage en faveur des manuels papier et d’une exposition plus limitée aux écrans dans les premières années de scolarité.
La question n’est plus seulement « écran ou pas écran », mais « quels écrans » et « conçus pour quoi ». Une étude met en avant le caractère « sans effort » d'une plateforme comme TikTok, par exemple, et son rôle dans l’engagement prolongé.
Depuis 2022, des milliers d’actions ont été regroupées aux États-Unis dans le cadre d’une procédure fédérale multidistrict (MDL) contre Meta (Facebook, Instagram), Snap, TikTok et Google (YouTube). Les plaignants - familles, adolescents et plus de 250 districts scolaires - estiment que les entreprises ont sciemment exploité des mécanismes psychologiques de captation de l’attention, notamment le défilement infini, les notifications push et les systèmes de récompense variable, tout en minimisant les risques pour la santé mentale.
Les plaintes évoquent une contribution à l’augmentation des troubles anxieux, de la dépression, des troubles alimentaires et des comportements d’automutilation chez les adolescents. Les districts scolaires soutiennent de leur côté avoir dû engager des dépenses supplémentaires pour faire face à une hausse des besoins en soutien psychologique. Les entreprises contestent ces accusations et affirment avoir mis en place des outils de contrôle parental et des dispositifs de protection des mineurs.
Ces procédures ne portent pas directement sur l’école, mais elles nourrissent le débat sur l’économie de l’attention et sur les effets cognitifs et psychologiques d’outils numériques omniprésents dans la vie des adolescents.
Jared Cooney Horvath lui-même dit plaider pour un usage cadré, avec des preuves d’efficacité et des garde-fous (limites de temps, protection des données, validation avant généralisation). D’autres analyses insistent sur la même ligne : l’outil peut aider sur des exercices ciblés (remédiation, entraînement adaptatif), mais devient contre-productif s’il remplace la lecture profonde, l’écriture, et la relation pédagogique.
Reste un fait politique : la numérisation scolaire a été massivement accélérée par les financements et la crise sanitaire, parfois sans évaluation robuste des outils achetés. Une enquête de l’Associated Press rappelle que des districts ont investi des dizaines de millions dans des solutions numériques, sans preuves claires d’efficacité et avec des usages parfois très faibles.
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En filigrane, le débat américain dépasse l’école : si l’entrée dans la vie active se durcit - y compris sous l’effet des outils d’IA sur certains postes débutants -, la question de la qualité réelle des apprentissages devient une question sociale et économique.
Crédits photo : Tom Woodward (CC BY-NC 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
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