On connaissait Désarmer Bolloré, Stop Bolloré ou encore Déborder Bolloré, mais la direction de la revue professionnelle Livres Hebdo semble plutôt adhérer à Ménager Bolloré. Un entretien avec l'auteur et professeur émérite d'histoire contemporaine Jean-Yves Mollier, consacré à l'histoire du groupe Hachette Livre, a été amputé, après mise en ligne, d'une réponse évoquant les interventions de Nicolas Sarkozy dans la ligne éditoriale de Fayard. La direction du titre n'a pas fourni d'explications.
Le 24/02/2026 à 16:21 par Antoine Oury
10 Réactions | 706 Partages
Publié le :
24/02/2026 à 16:21
10
Commentaires
706
Partages
À l'occasion des 200 ans du groupe Hachette, la rédaction de Livres Hebdo travaille à plusieurs publications autour de l'entité fondée par Louis Hachette et aujourd'hui possédée par le milliardaire Vincent Bolloré. Parmi celles-ci, un entretien avec l'auteur et professeur émérite d'histoire contemporaine à l'Université Paris Saclay/Versailles Saint-Quentin, Jean-Yves Mollier.
Difficile de trouver plus qualifié comme interlocuteur, pour évoquer l'histoire de la pieuvre verte, alias Hachette : il a publié une biographie de Louis Hachette en 1999 (Fayard) ainsi que Hachette, le géant aux ailes brisées en 2015 (Éditions de l'Atelier). Plus largement, il s'intéresse à l'histoire de l'édition française, aux enjeux politiques et économiques qui l'ont façonnée et la traversent encore aujourd'hui.
« Cet entretien a été réalisé il y a une dizaine de jours, à la demande de Livres Hebdo, dans le contexte des 200 ans du groupe Hachette. J’en ai accepté le principe, à condition de pouvoir parler de l’ensemble des questions relatives au groupe éditorial », nous explique le principal intéressé. L'exercice devait permettre de balayer toute l'histoire du groupe, depuis sa création, en passant par le développement grâce aux « bibliothèques de gare », jusqu'au rachat par Bolloré.
Les questions n'avaient pas été envoyées à l'avance au spécialiste, et l'entretien, de 1h30 environ, a été mené par le journaliste Éric Dupuy, en présence du rédacteur en chef Jacques Braunstein et du photographe Olivier Dion.
« Le journaliste a ensuite eu la courtoisie de me faire relire l'entretien, et j’ai donné mon accord pour sa publication en l'état, tel que j’ai pu le consulter ce matin [le mardi 24 février, NdR], à 8h précises, sur le site de Livres Hebdo. » L'entretien est paru la veille, le lundi 23 février, à 17h27, comme l'indique la page correspondante.
À 8h50, par un mail dont ActuaLitté a pu prendre connaissance, le rédacteur en chef de Livres Hebdo, Jacques Braunstein, contacte Jean-Yves Mollier pour l'informer de la « [s]uppression d'une question de votre interview ». Avec ce laconique commentaire : « Sachez que j’en suis désolé mais n’ai pas pu faire autrement. » Sur le site de Livres Hebdo, toujours, une modification est bien mentionnée à 8h45.
La question escamotée, « Quelle est la clé de la longévité du groupe sur deux siècles ? », était relativement innocente, mais la réponse fournie par Jean-Yves Mollier pointait ouvertement la gouvernance actuelle de Hachette Livre. « Jusqu'à Jean-Luc Lagardère, la direction du groupe a eu l'intelligence de ne jamais se mêler d'édition », remarquait pour commencer Jean-Yves Mollier, avant d'analyser les différentes ingérences éditoriales de l'ère Bolloré, et notamment celles de Nicolas Sarkozy, administrateur du groupe Lagardère.
À LIRE - Nicolas Sarkozy condamné : Lagardère peut-il le garder ?
Il revenait ainsi sur les interventions de l'ex-président de la République multicondamné, qui avait tenté d'avoir la tête d'Olivier Nora, PDG de Grasset, avant de pousser Sophie de Closets, PDG des éditions Fayard, vers la sortie, en 2022.
« Pendant l’entretien, aucun signe ne laissait penser à une censure de mes réponses », garantit Jean-Yves Mollier. « Cela m’a un peu étonné, d’ailleurs, lorsque nous avons abordé la place et les interventions de Nicolas Sarkozy au sein du groupe Lagardère. Je connais Livres Hebdo et sa marge de manœuvre assez réduite, mais le sujet ne semblait pas si sulfureux pour mes interlocuteurs. »
Alors, qui a — maladroitement — manié les ciseaux de la censure ? « Jacques Braunstein a eu la grande honnêteté de m’envoyer un mail pour m’en avertir. Il a été transparent, mais cela signifie que quelqu’un, dans sa hiérarchie, a exigé le retrait d’une question d’un journaliste et de la réponse donnée », résume Jean-Yves Mollier.
Pour en savoir plus, nous avons tenté de joindre le journaliste Éric Dupuy, le rédacteur en chef Jacques Braunstein, ainsi que Michel Lanneau, directeur de la publication et représentant légal de Livres Hebdo, sans succès.
Jean-Yves Mollier a sa propre hypothèse : « Selon moi, le seul qui en a l’autorité et le pouvoir, aujourd’hui, c’est Vincent Montagne, le président du Syndicat national de l’édition. Le propriétaire de Livres Hebdo est en effet Le Cercle de la Librairie [via Electre SA], dont le conseil de surveillance réunit des cadres de groupes éditoriaux. »
On trouve ainsi au sein de ce conseil de surveillance Vincent Montagne (Média-Participations), Catherine Lucet (Editis), Charlotte Gallimard (Madrigall) ainsi que Philippe Lamotte (Hachette Livre), soit les représentants des plus grands groupes éditoriaux français, sous la présidence de Denis Mollat, à la tête de la Librairie Mollat. Nous avons sollicité Le Cercle de la Librairie, sans obtenir de réponse pour l'instant.
« Théoriquement, les éditeurs n’interviennent pas dans la ligne éditoriale de Livres Hebdo, mais dans la mesure où il s’agit d’un magazine professionnel qui appartient au SNE, les pressions sur la rédaction sont tout de même aisées », remarque encore Jean-Yves Mollier. Mais quel serait alors l'intérêt de discréditer une publication professionnelle bientôt vieille d'un demi-siècle, pour ses propres propriétaires ?
L'auteur et universitaire propose une explication qui, sans surprise, s'appuie sur les rapports de force économiques : « Hachette Livre vient de dépasser 3 milliards € de chiffre d’affaires. Son principal concurrent, Editis, pèse très peu avec 800 millions € de CA, suivi par Média-Participations avec 730 millions €, et Madrigall et quelque 620 millions €. Mis ensemble, ces concurrents n’atteignent pas la puissance du numéro 1 du secteur. Je crois que cette disproportion est si grande que l’on craint désormais toutes retombées négatives. »
Il semble à peu près certain que Vincent Bolloré ne lit pas Livres Hebdo — et pas plus ActuaLitté, sans doute —, mais sa réputation pousserait les éditeurs à anticiper « une possible irritation qu’il pourrait avoir ». « Par ailleurs, rien ne prouve qu’en effet il y aurait riposte de la part du groupe, mais les censeurs censurent toujours à partir de ce qu’ils croient être la réalité », complète Jean-Yves Mollier, qui sait encore de quoi il parle - il a signé Interdiction de publier - La Censure d'hier à aujourd'hui chez Double Ponctuation en 2020.
À LIRE - Crise de la quarantaine ? Le Rouergue accusé d'abandonner ses albums jeunesse
« La paranoïa ambiante a atteint les dirigeants des groupes d’édition : elle découle en grande partie de Vincent Bolloré lui-même, qui a choisi de mettre tous ses moyens d’information et de communication, son exceptionnelle force de frappe médiatique, au service de sa politique, et a confondu, en somme, la direction d’une entreprise avec celle d’un front politique. Il a sauté le pas que Jean-Luc Lagardère et Arnaud Lagardère n’avaient pas osé franchir. »
Ajoutons que Livres Hebdo, qui s'appuie sur la vente au numéro et des abonnements, a également recours à la publicité et aux opérations commerciales. À ce titre, s'aliéner un client, surtout de l'ampleur économique de Hachette, peut avoir des conséquences douloureuses.
En octobre 2025, rappelons que Livres Hebdo avait mis ses réseaux sociaux à disposition de la maison d'édition Fayard pour la promotion de la collection Pensée Libre, dirigée par Sonia Mabrouk et des livres d'Élie Lemmel, Gilles-William Goldnadel et Éric Naulleau, les deux derniers étant des plateaux de la chaine CNews, également une propriété de Bolloré.
Si la censure de l'entretien avec Jean-Yves Mollier découle des éditeurs réunis au sein du Cercle de la Librairie, elle marque une certaine bascule par rapport au front formé quand Bolloré avait fait état de son appétit pour le groupe Lagardère, au début des années 2020. « [U]n mouvement Stop Bolloré se met alors en place, et il s'avère très large, puisqu’il s’étend d’Antoine Gallimard à Vincent Montagne, qui s’associent en quelque sorte aux librairies, aux petits et moyens éditeurs et à des auteurs. La levée de boucliers est massive, très indépendante des prises de position individuelle de chacun », relève Jean-Yves Mollier.
« En 2024, quand la Commission européenne valide le rachat de Hachette Livre, à condition de revendre Editis, une partie des critiques se tait, et seuls les indépendants poursuivent leur lutte avec le mouvement Déborder Bolloré et l’ouvrage homonyme [auquel Jean-Yves Mollier a contribué, NdR]. » À l'image de la normalisation de l'extrême droite, l'intégration de Vincent Bolloré au cercle patronal des éditeurs serait ainsi pleinement réalisée.
« Ces propos n’engagent évidemment que leur auteur, mais j’ai considéré, en tant que directeur de la publication, qu’ils contrevenaient de manière évidente à notre ligne éditoriale. Livres Hebdo est un média interprofessionnel, dont la mission est d’évoquer l’actualité du livre, son économie, la solidité de la filière, et non d’aller porter un avis sur la gouvernance d’un groupe, à partir d’informations qui ne sont pas étayées. Ces propos ont toute leur place dans d’autres médias, en aucun cas chez Livres Hebdo », indique Michel Lanneau, directeur de la publication de Livres Hebdo, qui a répondu à nos sollicitations et confirmé être à l'origine de la suppression d'un passage de l'entretien avec Jean-Yves Mollier.
Photographie : illustration, Kevin Doncaster, CC BY 2.0
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
10 Commentaires
seingelt
25/02/2026 à 06:28
Le mantra : l'ennemi de vos ennemis est votre ami : s'applique bien ici : tout ce qui fait rager la caste d'Ancien Régime au pouvoir et leurs nervis pogromistes meurtriers passionnément antisémites et gauchistes est bon à prendre : que viva Bolloré 🤣
R
25/02/2026 à 09:15
Personne ne rage ici, et tout le monde lit votre commentaire avec gêne. En effet, c'est toujours un malaise de voir quelqu'un se ridiculiser.
Et surtout pour quoi ? Vincent Bolloré ne va pas vous signer un gros chèque, donc vous lui cirez les godasses à perte...
Pathétique
seingelt
25/02/2026 à 10:07
Ce commentaire a été refusé parce qu’il contrevient aux règles établies par la rédaction concernant les messages autorisés. Les commentaires sont modérés a priori : lus par l’équipe, ils ne sont acceptés qu'à condition de répondre à la Charte. Pour plus d’informations, consultez la rubrique dédiée.
Rose
25/02/2026 à 06:52
Ce commentaire a été refusé parce qu’il contrevient aux règles établies par la rédaction concernant les messages autorisés. Les commentaires sont modérés a priori : lus par l’équipe, ils ne sont acceptés qu'à condition de répondre à la Charte. Pour plus d’informations, consultez la rubrique dédiée.
Guy Boisberranger
25/02/2026 à 08:10
Votre article et, plus encore, la censure de l'interview d'un éminent scientifique spécialiste du sujet, sont révélateurs d'une "atmosphère", clamerait Arletty, délétère. Mais pas seulement. Georges Stigler parlait pour l'édition française, en 1968, "d'oligopole à franges concurrentielles"; ne sommes-nous pas aujourd'hui à l'orée d'un quasi monopole de l'édition ? Il faut espérer un sursaut et l'éclosion d'un autre monde de l'écriture, focalisé sur la seule littérature.
Guillaume de Saluste du Bartas
25/02/2026 à 09:25
On est carrément dans Kafka ! Je relis Le Château en nouvelle traduction où l’on se perd à l’infini en conjectures sur ce que penseraient de nous les responsables qui ont le pouvoir , ce qui aboutit à un marasme intellectuel et surtout à des dévalorisations des rabaissements auto-induits !
Bonjour
25/02/2026 à 09:35
LH ne ménage pas seulement Bolloré. Il ménage tous les dirigeants de tous les groupes. LH serait-il rémuné pour les ménager.? LH ne serait plus aussi fiable ? Il semble que dans un article il aurait été stipulé qu'il était le collaborateur du SNE, non ?
Rémi Vincent
25/02/2026 à 15:09
L'IA, peut écrire un livre sur tous les sujets, et on ne pourra rien censurer, c'est un logiciel.
Faut donc utiliser l'IA quand on a quelqu'un à dézinguer ? Non ?
Rémi Vincent.
mp.mac
25/02/2026 à 15:18
Souhaitons à Vincent Bolloré dans le domaine du livre le même réussite qu'avec Cnews et qu'il continue accompagner le mouvement conservateur et nationaliste et le fasse triompher !
Romain
04/03/2026 à 10:37
La publicité pour les Grandes rencontres Hachette sur le site de Livres hebdo est un éclairage intéressant sur ce dossier…