Fondées en 1986 par Danielle Dastugue, les éditions du Rouergue fêtent donc en 2026 leurs quatre décennies d'existence. Un anniversaire quelque peu terni, pour l'instant, par des perspectives incertaines pour la très marquante collection d'albums jeunesse de la maison, suspendue depuis quelques mois. Un collectif d'auteurs et d'autrices, accompagnés de professionnels du livre et de l'édition, tente d'obtenir des garanties quant à la pérennité du catalogue historique.
À l'heure du quarantième anniversaire de la maison d'édition Le Rouergue, aurait-on oublié un invité sur la liste des convives ? L'héritage de la structure dans le domaine de la littérature jeunesse semble aujourd'hui négligé aux yeux d'un collectif, intitulé « Roule toujours », qui réunit des libraires, bibliothécaires, médiateurs, journalistes, éditeurices, auteurices et illustrateurices.
Dans un courrier adressé à la direction du Rouergue et du groupe Actes Sud — qui a racheté puis intégré la structure en 2005 —, ils manifestent « une inquiétude légitime » quant à l'avenir de sa collection consacrée aux albums jeunesse, « essentiel pour l’existence d’une œuvre collective riche, reconnue depuis plus de trente ans ».
En juin 2025, des rumeurs se sont faites plus sérieuses : l'éditeur de la collection d'albums jeunesse du Rouergue, Olivier Douzou, qui l'avait ouverte en 1994, est plus ou moins remercié à l'occasion d'un rendez-vous « lors duquel 70 % du programme a été dézingué à coup de chiffres, en faisant valoir les ventes des précédents albums des auteurs », se souvient le principal intéressé. Alzira Martins, présidente du Rouergue depuis 2010, s'en expliquait dans un message envoyé quelques semaines plus tard, au début du mois de juillet.
« Malgré tous les efforts que nous avons pu déployer, la conjoncture économique particulièrement difficile en librairie a gravement mis à mal notre collection d’albums qui, depuis quelques années déjà, peine à trouver son public. Il semblerait que l’époque ne soit plus aux projets ambitieux qui ont fait la renommée du Rouergue dans le secteur de la petite enfance, grâce au talent d’Olivier Douzou et je ne peux, tout comme vous, que le regretter », avançait-elle alors.
La directrice de la maison poursuivait, en s'adressant aux autrices et auteurs : « L’érosion des ventes est telle, et vous ne manquez pas de le constater chaque année sur vos relevés, qu’il nous est devenu impossible de permettre à ces créations de trouver leur place en librairie et la maison ne peut simplement plus se permettre de publier à perte. » Par la même occasion, elle officialisait la « mise en sommeil » de la collection et l'arrêt de tous les projets éditoriaux en cours.
La décision du Rouergue est restée relativement discrète, mais a secoué le monde de la littérature jeunesse. « Ce message a signé l’arrêt d’une politique éditoriale qui a été très ambitieuse dans le domaine de la littérature jeunesse et a été reconnue comme telle en France et à l’international », nous rappelle ainsi l'auteur-illustrateur Gaëtan Dorémus, qui a participé à l'aventure Le Rouergue avec Plus tard (2000), Chien-saucisse (2001), Chat-nouille (2010), Tonio (2012) ou encore Minute papillon ! (2017).
« Le Rouergue est une maison d’édition qui a révolutionné l’album jeunesse dans les années 1990, et qui a su maintenir cette exigence de qualité pendant les décennies qui ont suivi », insiste-t-il. Selon nos informations, certains auteurices membres du collectif « Roule toujours » n'ont ainsi pas été publiés par la maison d'édition, mais ont tout de même rejoint l'organisation par attachement à un catalogue « révolutionnaire », dont l'influence sur la création contemporaine est durable.
Parti en 2001 du Rouergue après la création et le succès de sa collection d'albums jeunesse, l'éditeur Olivier Douzou, également auteur et illustrateur, avait été rappelé par le groupe Actes Sud en 2010. « À mon retour au Rouergue, des représentants commerciaux étaient désignés pour s'occuper des albums jeunesse et, quelques années plus tard, je les ai vus disparaitre au profit de représentants généralistes. Or, vendre des romans adulte et des albums jeunesse, ce n'est pas tout à fait pareil », analyse-t-il.
Selon lui, les explications avancées par la direction du Rouergue, sur les mutations du marché du livre ou l'absence d'enthousiasme des libraires et du lectorat, masquent les conséquences de certains choix stratégiques. « En 8 années, 5 personnes se sont succédé à la direction commerciale, ce qui ne place pas forcément l'album jeunesse dans les meilleures conditions de vente. »
En 2021, une vingtaine d'auteurs et d'autrices de la maison avait par ailleurs alerté « sur le fait qu’on trouvait plus difficilement les livres publiés par Le Rouergue en librairie et qu’ils bénéficiaient d’une couverture presse moindre qu’auparavant », se rappelle un des auteurs impliqués.
Un autre épisode, plus récent, témoigne de l'aura persistante du catalogue de la maison auprès des « prescripteurs ». En novembre 2025, à l'occasion du Libé spécial auteur·es jeunesse — publié lors du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil —, l'auteur Henri Meunier écrivait la nécrologie de la collection jeunesse du Rouergue, en s'efforçant de célébrer malgré tout l'audace éditoriale. Meunier a publié ses premiers livres au sein de la maison, comme Méêêêtro, boulot... (2001), Le Paradis (avec Anouk Ricard, 2001) ou Le cri (avec Régis Lejonc, 2003).
« Suite à cet article, des professionnels du livre, dans les collectivités, ont fait entendre leurs voix, en rappelant que les ouvrages, au contraire, trouvaient bien leur public, lors des lectures et autres événements », assure Olivier Douzou. « D’un point de vue critique, dans les sélections des Pépites de Montreuil ou d’autres récompenses, la réception des livres du Rouergue n’a pas changé », constate lui aussi Henri Meunier. « Les observateurs du livre continuaient à suivre avec intérêt le catalogue de la maison. »
« Le Rouergue, ce n’est pas simplement une marque qui disparait, la maison incarnait une certaine exigence dans le milieu de la littérature jeunesse illustrée », résume Gaëtan Dorémus. À ses yeux, Olivier Douzou et David Fourré, duo éditorial du Rouergue, « n'ont pas reçu suffisamment de soutien, et les déclarations de la direction sur la fin des ouvrages ambitieux sont inquiétantes. On considère donc qu’il n’est plus possible de proposer aux enfants des livres de qualité ? », s'interroge-t-il.
Quant aux ventes, « je peux entendre que les titres ne fonctionnent pas, mais il faut alors en discuter avec les auteurs », rappelle-t-il. La collection d'albums illustrés du Rouergue subirait le contrecoup d'une crise économique du groupe Actes Sud, qui avait déployé en 2023 un plan social. « Comme Actes Sud va mal et que le Rouergue n'a pas de trésor de guerre, la maison ne peut pas soutenir son activité », analyse Olivier Douzou. « Il y a trois ans, pourtant, on me félicitait encore pour les chiffres de ventes. »
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La disparition programmée de la collection d'albums illustrés du Rouergue ressemble fort à une nouvelle illustration des conséquences délétères de la concentration économique du milieu de l'édition, même des années après le rachat par un grand groupe. Intégrée dans un ensemble qui a parfois des allures de colosse aux pieds d'argile, une maison d'édition à la ligne éditoriale atypique peut être forcée de rentrer dans le rang ou de cesser ses expérimentations, au profit d'une production commercialement plus conforme.
« Les nouveaux marchés existent, il suffit de les chercher, de les démarcher, de les approcher », veut croire Olivier Douzou. « À l'étranger, nos livres sont toujours traduits. Je refuse de tout mettre sur le dos de la librairie, des nouveaux libraires : on ne peut pas dire que les projets audacieux n’ont pas leur place aujourd’hui. Cette explication, c’est l’inverse de l’édition pour moi. Ce n'est pas comme cela que l’on fait des livres, l’édition sans ambition, c’est du marketing. »
Interrogée sur le courrier du collectif et l'avenir de la collection d'albums illustrés au Rouergue, la directrice de la maison, Alzira Martins, nous a confirmé sa suspension, « le temps pour nous de prendre le recul nécessaire et d’en définir une ligne nouvelle ».
« Tous les interlocuteurs directement concernés seront bien évidemment informés dès que nous aurons suffisamment avancé dans nos réflexions. Auteurs et illustrateurs savent, et peuvent facilement le vérifier en librairie, que leurs albums parus sont disponibles et font l’objet de toute notre attention », poursuit-elle.
Concernant les inquiétudes du collectif, « nous sommes très sensibles à cette mobilisation générale des prescripteurs et acteurs de la chaîne du livre, qui malheureusement arrive un peu tard pour l’ancienne collection des Albums », indique Alzira Martins, avant d'ajouter : « Le Rouergue est une entreprise privée qui doit assurer sa pérennité par ses seuls résultats économiques. C’est à ce prix que nous pourrons continuer à accompagner la création. »
Les efforts du collectif Roule toujours se concentrent aujourd'hui sur la protection et la préservation du catalogue du Rouergue. « Il représente un patrimoine relativement inégalable, et on ne sait même pas s’il survivra », déplore Henri Meunier. « Ma préoccupation majeure n’est pas l’annulation de mes livres programmés au Rouergue, que j’aurai l’opportunité de publier ailleurs. En revanche, je trouve qu’il y a une responsabilité patrimoniale dont j’aimerais qu’elle soit assumée par Le Rouergue, maison intégrée au groupe Actes Sud. »
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Un devoir d'autant plus évident à l'heure des 40 ans de la maison d'édition, dont le développement s'est largement appuyé sur le succès des albums jeunesse. Une réunion sur l'avenir de la collection d'albums illustrés du Rouergue avait été promise à certains auteurs pour janvier 2026, sans qu'une suite ne soit finalement donnée.
Aujourd'hui, après avoir pris leur mal en patience, les auteurices de la maison s'agacent quelque peu. « Je ne suis pas en guerre contre Actes Sud, mais le catalogue du Rouergue, ce fonds patrimonial qu’il faut chérir comme un trésor, relève de leur responsabilité. C’est leur devoir moral de nous tenir informés », insiste Gaëtan Dorémus.
« Je veux savoir ce que vont devenir mes livres publiés au Rouergue », ajoute-t-il en rappelant que, pour un auteur, republier une œuvre déjà parue dans une autre maison est rarissime. « Nous, les auteurs, sommes très mal rémunérés, alors, si nous n’avons plus nos livres, que nous reste-t-il ? »
Photographie : Stand des éditions Le Rouergue au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil, en 2016 (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
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