Dans la London Library, on entre d’ordinaire sur la pointe des pieds. Bois ciré, poussière savante, silence épais comme un velours ancien. Mais derrière les façades de St James’s Square, un autre bruit monte : celui d’une querelle moins feutrée où un café sur le toit, un ascenseur et quelques tracts interdits fissurent l’image d’un sanctuaire des lettres. Ici, l’architecture devient affaire de pouvoir, et le règlement, matière inflammable.
À St James’s Square, un lieu qui vit de silence et de papier se retrouve accusé de faire taire les siens. La London Library, institution privée fondée en 1841, revendiquant un million de volumes et plus de 7500 membres, traverse une querelle interne déclenchée par un projet d’aménagement en hauteur : un café installé sur un toit-terrasse (ou rooftop) et des espaces de lecture sur le toit.
Le nœud du conflit tient à une règle brandie au comptoir d’accueil : l’interdiction de distribuer des tracts dans le bâtiment. L’institution inscrit noir sur blanc, au point C16 de ses « Règles et étiquette », que les membres ne fixent ni ne distribuent des « affiches, prospectus, tracts », ni n’en remettent aux personnes qui entrent ou sortent, hors usage d’un tableau d’affichage prévu pour les annonces internes.
Selon The Times, cette mise au pas répond à la diffusion de prospectus hostiles à un chantier évalué à 5 millions de livres sterling, destiné à créer un café sur le toit et un jardin en terrasse. Les opposants réclament une consultation plus complète et dénoncent une entrave au débat au sein d’une maison vouée, par définition, à la circulation des idées.
Sur le site du programme « Construire des liens », la Library rappelle que le projet « existe sous une forme ou une autre depuis 20 ans » et qu’une autorisation d’urbanisme avait déjà été accordée en 2005 pour un ensemble associant salle de lecture, espace membres et terrasse aux 5e et 6e étages.
La direction met aussi en avant l’accessibilité : un nouvel ascenseur plus large, des circulations repensées et un 6e étage rendu accessible en fauteuil roulant, là où l’offre actuelle ne l’est pas totalement. La même foire aux questions inscrit les travaux « sur l’ascenseur et le 6e étage » dans une phase ultérieure, planifiée « en 2026 ou 2027 ».
Le dispositif, insiste l’institution, ne vise pas le grand public. Le futur étage de restauration « ne sera pas ouvert au public » : l’accès passerait par les règles habituelles de parrainage de visiteurs par les membres. L’offre de restauration, encore à définir, s’orienterait vers boissons et repas légers.
Les promoteurs internes du projet l’arriment à un récit de consolidation. Dans son rapport annuel 2024/25, l’établissement affirme avoir clôturé l’exercice avec 7 585 membres, « le niveau le plus élevé depuis 2008 », tout en signalant un volume important de nouveaux entrants (1 371) et de départs (1 340), qui pèse sur la rétention.
Dans la presse britannique, l’argumentaire pro-toit-terrasse se résume à une diversification de l’expérience des membres et à des recettes additionnelles. GB News, reprenant l’affaire, évoque un objectif de 800 nouveaux membres et plus de 400.000 £ de cotisations annuelles associées, quand les contestataires redoutent un investissement risqué et une transformation du caractère des lieux.
À LIRE - Helena Bonham Carter devient présidente de la London Library
Face à eux, un groupe de campagne structuré en ligne détaille sa lecture du chantier : remplacement d’espaces existants par un café « quasi commercial », création d’une terrasse et insertion d’un nouvel ascenseur courant de la salle « Puits de lumière » au 6e étage. Ces éléments, publiés par l’organisation, nourrissent la critique d’un projet jugé intrusif dans l’architecture intérieure.
Dans ce dossier, les plans d’architecte et les calendriers comptent autant que la procédure. En interdisant la distribution de tracts, la Library encadre la contestation dans des canaux qu’elle contrôle : tableau d’affichage, retours formalisés, enquêtes et réunions de consultation revendiquées sur ses sites.
La controverse tient alors à une question simple : qui détient la parole dans une institution financée par les cotisations, gouvernée par des administrateurs élus en majorité par les membres et engagée dans une modernisation de long terme ? Dans l’ombre des rayonnages, le débat porte sur la capacité à organiser la contestation interne sans que la règle de maison ne restreigne l’expression du désaccord.
Crédits photo : St James’s square - domaine public
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Commenter cet article