Au grand jamais, part d’un fait brutal : la mère de la narratrice disparaît. Cette femme, poétesse reconnue à Belgrade, avait déjà connu un premier effacement après son installation en France, quand l’écriture l’avait quittée. Devenue mère à son tour, la narratrice saisit cette disparition en clé et cherche à comprendre « l’énigme qu’est une personne ».
Le fil narratif procède d’une enquête intérieure : reprise de scènes, relecture de phrases familiales, collecte de signes. Le livre traverse l’enfance parisienne, laisse affleurer l’horizon yougoslave, et ramène sans cesse au même noyau : ce qui se transmet, dans les silences autant que dans les mots. Un proche, Sacha, ami de la famille, intervient au moment où la mort se révèle, signe que l’histoire se partage.
La construction assume la rareté du factuel et refuse la chronologie confortable. Elle en tire une tension, mais aussi un défaut : qui attend des repères stables, des dates, une résolution rationnelle rencontre un texte qui privilégie l’indice. Certaines pistes demeurent volontairement allusives, notamment autour d’un « don » évoqué dans la famille ; le trouble persiste, parfois au prix d’une frustration.
La force du roman tient à la prose. Alikavazovic travaille l’intervalle, la nuance, l’infime déplacement d’un souvenir qui change de sens. La narration aligne silence, veille, reprises, et fait du montage mental une dynamique. Ici, une biographie échoue, et c’est le roman qui réussit.
Le portrait maternel se construit par contradictions : éclat d’une jeune poétesse, puis retrait, mutisme, disparition. Autour d’elle, un cercle d’amis, une vie marquée par des drames personnels et collectifs, et cette manière d’échapper à toute réduction. La relation mère-fille se dit aussi par les gestes : un « alphabet » se compose pour s’émanciper, avant de révéler, plus tard, la part d’imitation cachée dans la fuite.
Le récit relie le familial à l’histoire : exil, frontières, mémoire de l’ex-Yougoslavie, intégration en France. Cette articulation donne du relief à la trame et éloigne le simple récit de deuil. La disparition devient un instrument narratif, qui oblige à relire les scènes, à réinterpréter les paroles, à accepter l’inachevé.
Au grand jamais convainc quand il accepte de ne pas trancher : une mère demeure insaisissable, une fille s’y mesure, et le roman transforme l’impossibilité en moteur. Sa limite reste son parti pris : cette progression demande une attention constante et peut décourager les lecteurs en quête d’un récit plus direct. En échange, le livre impose une élégance singulière et une intelligence des silences qui restent longtemps en tête.
Ouvrage sélectionné pour le prix Frontières 2026.
DOSSIER - Frontières 2026 : le prix qui repense les frontières du roman contemporain
Publiée le
23/02/2026 à 09:00
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Paru le 21/08/2025
256 pages
Editions Gallimard
20,50 €
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