Le bleu ne te va pas

Judith Schalansky

Sur une île de la Baltique, en ex-RDA, Jenny passe ses vacances chez ses grands-parents et se heurte très tôt à un interdit qui la façonne : « Quand je serai grande, je serai matelote. » Le grand-père tranche : « On dit matelot. Et puis les filles ne deviennent pas des matelots. Les femmes à bord, ça porte malheur. »

De cette scène fondatrice, Judith Schalansky tire un roman d’apprentissage où le désir d’ailleurs se cogne aux frontières, sociales et mentales. Traduit par Lucie Lamy, paru chez Ypsilon en octobre 2025, le texte date de 2008.

Le récit s’ouvre sur ce bleu pâle — mer et ciel confondus — et suit une trajectoire qui quitte l’enfance sans la renier. Jenny grandit, et l’élan initial se transforme : elle voyage, collectionne les routes, et cherche, obstinément, « ce qui se passe de l’autre côté ». L’histoire avance par étapes, sans livrer son terme, en gardant l’horizon comme moteur.

Schalansky construit une forme de diptyque : la voix de l’enfant et celle d’une narratrice adulte se répondent, jusqu’à se superposer. Les chapitres alternent le souvenir et le présent, l’île et le monde, et font circuler les motifs marins, les cartes, les figures d’androgynie, les noms propres et les lieux, de la mer Noire à Coney Island.

Deux voix, une même obsession

Cette narration par éclats impose un rythme de carnet : l’adulte consigne, associe, bifurque, revient. La pensée « progresse par prolifération corallienne », annonce l’éditeur, et le livre assume ce mouvement de dérive contrôlée, où l’érudition sert la quête plutôt que la démonstration.

La prose, précise et nerveuse, privilégie les gestes, les objets, la coupe des phrases. Une maxime de méthode résume l’ambition : « Ça ne peut pas être si difficile que ça. Augmenter la netteté du microscope, accéder aux détails. » L’écriture découpe le réel, puis le relie, et fait du lointain une matière concrète.

Le roman montre aussi ses limites. À force de sauts d’époques et de focales, certains passages donnent une impression de survol ; le lecteur perd parfois l’appui émotionnel d’une scène prolongée. Cette fragmentation, toutefois, correspond à l’objet même : une identité qui se fabrique par strates et déplacements.

Le large devient une liberté. La réussite tient dans l’accord entre forme et sujet : l’appel du large devient une manière d’habiter le monde quand un pays « n’existe plus tel quel ». La mer ne promet rien, elle exige tout. Le bleu, refusé à l’enfant, se transforme en espace d’écriture.

Ouvrage sélectionné pour le prix Frontières 2026.

 

DOSSIER - Frontières 2026 : le prix qui repense les frontières du roman contemporain

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
21/02/2026 à 09:00

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Le bleu ne te va pas

Judith Schalansky trad. Lucie Lamy

Paru le 03/10/2025

139 pages

Ypsilon Editeur

17,00 €