Le caractère fétiche de la marchandise et son secret

Karl Marx

Allia a eu une bonne idée : extraire de Das Kapital le passage de Marx sur le « caractère fétiche de la marchandise » et son secret, cette notion tant citée et si peu comprise. Le « fétichisme de la marchandise », ça sonne comme un slogan parfait, comme parler de poésie à tout bout de champ, jusqu'à ce que le vague remplace le vers.

Prenez un objet banal : un pull, un livre, un téléphone, un morceau de chocolat. Rien de mystique, a priori. Et pourtant, dès qu’il devient marchandise, il acquiert une seconde vie. Il ne se contente plus d’être utile, agréable, bien cousu ou bien écrit. Il commence à compter, au sens littéral : il se compare, se mesure, s’échange, se traduit en prix, en « valeur ». 

Dans cette conversation, ce ne sont pas les choses qui parlent en réalité, mais les personnes : leurs travaux, leurs vies, leurs organisations, leurs dépendances, qui se mettent à apparaître comme des rapports entre des choses.

Le fétichisme, chez Marx, n’est pas une condamnation morale, mais un constat. Le marché produit une étrangeté : il donne aux objets une allure d’autonomie, comme s’ils portaient en eux, naturellement, la valeur qui leur est attribuée. La marchandise se présente alors comme une petite créature sociale : elle circule, se fait désirer, se fait rejeter, « réussit » ou « échoue ». Comment tu m'aimes ?

Même quand on « sait » que le prix n’est pas une propriété magique de l’objet, on négocie, on compare, on calcule, on anticipe. Le fétiche tient précisément à ça : il n’a pas besoin de notre croyance naïve pour fonctionner. Il s’adosse à des gestes quotidiens, à des règles, à des habitudes, à des institutions. On est tous pris dedans.

Le « secret » dont parle Marx, comme dans une enquête policière : la marchandise masque et expose en même temps, comme la vérité, comme le langage. Elle expose une réalité sociale - nous sommes liés les uns aux autres par des réseaux de production et d’échange -, mais elle la présente sous une forme renversée - ce sont les choses qui paraissent se relier entre elles, et nous, nous devenons leurs intermédiaires. C’est une scène de ventriloquie. Les objets bougent la bouche, et notre société parle avec leur voix.

Comme la poésie n'est pas cette eau fugitive, mais une forme exigeante, taillée dans la langue, qui oblige à la précision autant qu’à l’élan, le fétichisme n’est pas une brume qui flotte au-dessus du réel, c’est une manière dont le réel social se donne à voir.

Ce petit texte, isolé, se lit alors moins comme un chapitre de doctrine que comme une expérience de perception. Il nous demande : quand vous regardez une marchandise, qu’est-ce que vous voyez vraiment ? Un objet ? Un prix ? Un statut ? Un effort ? Une chaîne invisible de gestes et de contraintes ? Et surtout : qu’est-ce que l’objet vous empêche de voir, précisément parce qu’il a l’air si évident ?

Le fétiche, c’est cette autorité. Son secret, c’est qu’elle n’est pas dans la matière des choses, mais dans le type de société qui les fait parler ainsi.

Chez Marx, le fétichisme ne s’arrête pas à la marchandise isolée. Ce en donne la matrice, mais le mécanisme se prolonge dans tout l’édifice. À chaque étape, un rapport social déterminé prend l’allure d’une propriété des choses. La marchandise est la porte d’entrée, le fétichisme, lui, traverse tout le système.

 

Une michronique de
Hocine Bouhadjera

Publiée le
18/02/2026 à 18:22

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1 Commentaire

 

Marie

19/02/2026 à 08:27

Merci pour cet article...qui "remet les pendules à l'heure". Rappel : Marx n'était pas un affreux Bolche vik "le couteau entre les dents", mais un Bourgeois allemand.

Le caractère fétiche de la marchandise et son secret

Karl Marx trad. Joseph Roy

Paru le 05/04/2018

48 pages

Editions Allia

6,20 €