L’affaire ressemble à un scénario hollywoodien, avec sa vision manichéenne du monde : Warner Bros. Discovery (WBD) a confirmé qu’il maintenait sa préférence pour son accord avec Netflix, tout en rouvrant – brièvement – la porte à Paramount Skydance (PSKY) afin d’obtenir une « meilleure et dernière offre ». Ce n'est pas 24 heures chrono, mais à l'aube du 7e jour...
Le 18/02/2026 à 14:09 par Hocine Bouhadjera
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18/02/2026 à 14:09
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Netflix a accordé à WBD une dérogation limitée de sept jours, à compter du 16 février 2026, permettant au second groupe d’échanger avec PSKY jusqu’au 23 février 2026, officiellement pour lever des « déficiences » et « points ouverts » dans la proposition de Paramount, et lui donner l’occasion de déposer une offre finale.
En parallèle, Warner Bros. Discovery maintient la convocation d’une assemblée spéciale le 20 mars 2026 afin que les actionnaires se prononcent sur la transaction avec Netflix — et le conseil d’administration continue, à ce stade, de recommander un vote favorable à Netflix et un rejet de l’offre Paramount.
Warner Bros. Discovery (WBD) annonçait, le 17 décembre dernier, rejeter l’OPA hostile de Paramount Skydance, valorisée à 108,4 milliards de dollars, et confirmer sa préférence pour l’accord conclu avec Netflix. Le conseil d’administration juge la proposition concurrente « trop risquée », évoquant « des risques et des coûts significatifs », notamment liés à son financement.
Netflix propose 72 milliards de dollars pour Warner Bros et HBO Max, avec une reprise de dette portant l’opération à 82,7 milliards de dollars.
Avec ce rachat, Netflix récupèrerait la saga Harry Potter, tout comme l’univers étendu qui en découle (Les Animaux fantastiques). De même, Game of Thrones, issue de la série de romans de George R. R. Martin. Côté comics, l’ensemble des personnages DC - dont Batman, Superman ou Wonder Woman - viendrait compléter ce portefeuille de franchises majeures issues d’adaptations littéraires et graphiques.
Derrière la bataille de chiffres, un élément structurel distingue les deux offensives : Netflix et Paramount Skydance ne convoitent pas exactement le même périmètre. Dans sa logique industrielle, l’accord conclu entre Netflix et Warner Bros. Discovery porte sur les actifs dits « studio et streaming ».
Netflix met en avant un accord définitif et entièrement financé pour acquérir Warner Bros (studios cinéma et télévision), ainsi que HBO et la plateforme HBO Max. L’opération vise donc prioritairement le cœur créatif et la distribution directe au consommateur. Le projet prévoit une scission préalable du groupe, les actifs non repris — comme CNN et Discovery — devant être regroupés dans une nouvelle entité cotée, « Discovery Global ».
À l’inverse, l’offre de Paramount Skydance prend la forme d’une OPA sur l’ensemble de WBD : chaînes linéaires, actifs internationaux, activités de distribution, infrastructures et éventuelles participations annexes.
Sur le terrain financier, Paramount met en avant une proposition présentée comme claire et immédiate : 30 $ par action, intégralement en numéraire. De son côté, WBD indique qu’un représentant de Paramount Skydance aurait évoqué un niveau de 31 $ par action si des discussions formelles étaient ouvertes, tout en précisant que ce montant ne constituerait pas nécessairement une « meilleure et dernière » offre.
Pour rendre l’option Paramount crédible sans pénaliser WBD, Paramount Skydance propose aussi de financer l’indemnité de rupture de 2,8 milliards $ qui serait due à Netflix en cas d’abandon de l’accord Netflix. Netflix conserve par ailleurs un droit contractuel lui permettant de s’aligner si une offre concurrente devient supérieure, ou de proposer mieux.
Warner Bros. Discovery justifie ce court détour par une logique de « clarification ». Le groupe explique vouloir déterminer si Paramount Skydance est en mesure de formuler une offre véritablement « actionnable » et « contraignante », et souligne l’existence de « déficiences » non résolues dans les versions précédentes de la proposition.
En clair : même en affichant sa préférence pour l’accord avec Netflix, WBD ne peut se permettre d’ignorer une surenchère potentiellement supérieure. D’où la mise en place d’un ultimatum et d’un calendrier resserré, destiné à obtenir rapidement une offre ferme - ou à clore définitivement le débat.
C’est à ce stade que le dossier dépasse le seul cadre économique et industriel. Netflix affirme que le « financement étranger » soutenant l’offre de Paramount Skydance soulève des enjeux de sécurité nationale et indique s’attendre à un examen par les autorités américaines compétentes, notamment le CFIUS (Committee on Foreign Investment in the United States) et Team Telecom.
La dimension politique s’est encore accentuée avec l’intervention du membre du Congrès Sam Liccardo. Dans un communiqué daté du 14 janvier 2026, il indique avoir écrit à David Ellison (PSKY) en évoquant notamment 24 milliards $ de financements issus de fonds souverains du Moyen-Orient dans une offre initiale. Il appelle explicitement à un examen par le CFIUS.
Dans cette bataille, la question concurrentielle est devenue un levier stratégique. Netflix présente sa propre transaction comme « largement verticale » - c’est-à-dire combinant des activités complémentaires plutôt que concurrentes - et donc, selon son argumentaire, plus simple à faire valider par les autorités antitrust américaines.
À l’inverse, le groupe critique frontalement la proposition de Paramount Skydance en évoquant des « chevauchements horizontaux ». Netflix pointe des zones de recoupement potentielles dans les studios de production, la distribution en salles, les studios de télévision, les réseaux d’information ou encore la distribution sportive. Autant de segments où une concentration accrue pourrait, selon lui, susciter des objections réglementaires.
Au-delà du droit de la concurrence, le débat s’étend au terrain social et financier. Netflix oppose un récit de « croissance et d’investissement » à ce qu’il présente comme un scénario de « consolidation et de coupes » dans l’hypothèse d’une prise de contrôle par Paramount Skydance.
Dans le même argumentaire, Netflix affirme que Paramount Skydance serait fortement endetté après l’opération, évoquant une dette dite pro forma - c’est-à-dire calculée comme si l’opération était déjà réalisée, en additionnant les dettes et engagements des entités après fusion -, d’environ 84 milliards $. Selon cette lecture, un objectif de désendettement impliquerait des économies massives, chiffrées jusqu’à 16 milliards $, avec les conséquences que cela pourrait avoir sur l’emploi et les investissements.
De son côté, Paramount défend une analyse opposée : son offre serait, selon elle, « plus certaine » sur le plan réglementaire et proposerait un prix « fixe », plus lisible et immédiat pour les actionnaires.
Quelle que soit l’issue, la séquence laissera des traces. Paramount a déjà évoqué la poursuite d’une bataille de procurations — ce que l’on appelle en anglais une proxy fight. Concrètement, il s’agit d’une stratégie par laquelle un actionnaire (ou un groupe d’actionnaires) tente de convaincre les autres détenteurs de titres de lui confier leurs droits de vote, via des procurations, afin d’influencer ou de modifier les décisions prises en assemblée générale.
Le financement de l’offre Paramount, déposée fin 2025, ajoute une dimension politique majeure : 11,8 milliards $ apportés par la famille Ellison, 24 milliards $ issus de fonds souverains saoudien, qatari et émirati, ainsi que des investissements de RedBird Capital et du fonds Affinity Partners dirigé par Jared Kushner, gendre de Donald Trump. Même si ces partenaires affirment renoncer à tout droit de gouvernance, la présence de capitaux du Golfe et d’un acteur proche du président place l’opération sous haute surveillance.
Le contexte politique est d’autant plus sensible que toute fusion devra être validée par l’administration Trump. Or Warner possède CNN, régulièrement attaquée par le président américain. Donald Trump a publiquement exprimé ses réserves face à une fusion Netflix–Warner, estimant qu’elle pourrait poser un problème de concurrence en raison du poids déjà dominant de Netflix. Toute décision présidentielle en matière antitrust pourrait donc être perçue comme politiquement orientée.
Les syndicats et organisations professionnelles se sont également mobilisés. La Writers Guild of America appelle à bloquer la fusion avec Netflix, craignant suppressions d’emplois, pression sur les salaires et réduction de la diversité des contenus. En Europe, l’UNIC, qui représente les exploitants de salles, redoute qu’un rachat par Netflix fragilise le modèle de la sortie en salle et les fenêtres d’exploitation traditionnelles.
Au-delà des chiffres, l’affrontement prend ainsi la forme d’une bataille culturelle. Warner, studio historique associé à une ligne éditoriale souvent perçue comme progressiste, se retrouve au centre d’un duel opposant Netflix, identifié à un univers culturel libéral, et Paramount Skydance, dont certains soutiens financiers sont proches des milieux conservateurs américains. L’issue pourrait non seulement remodeler l’industrie mondiale du divertissement, mais aussi accentuer les fractures politiques autour du contrôle des grands médias.
Crédits photo : Chris Yarzab (CC BY 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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