À l’occasion du 90ᵉ anniversaire de la naissance de Georges Perec (7 mars 1936 – 3 mars 1982), les Archives de Paris consacrent une exposition à l’écrivain, présentée du 21 février au 22 mai 2026. Intitulée « Georges Perec, archives d’une enfance », elle propose une enquête inédite dans les traces administratives, familiales et historiques qui entourent l’enfance de l’auteur de W ou le souvenir d’enfance.
Le 17/02/2026 à 18:28 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
17/02/2026 à 18:28
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L’ambition n’est pas de retracer une biographie linéaire, mais de mettre en regard l’œuvre littéraire et les documents d’archives qui en constituent le soubassement factuel. À travers ce dialogue entre écriture et documents, l’exposition explore les « blancs » qui structurent l’œuvre perecquienne : absence, disparition, mémoire lacunaire.
Le parcours s’ouvre sur les origines familiales. Les grands-parents paternels de Georges Perec sont originaires de Lubartów, près de Lublin, en Pologne. Comme de nombreuses familles juives d’Europe centrale, ils émigrent après la Première Guerre mondiale, principalement vers la France, fuyant difficultés économiques et discriminations antisémites.
Pour la première fois en France, des documents d’archives polonais – registres d’état civil et recensements – sont présentés au public. Ils permettent d’identifier les membres de la famille Perec dans leur environnement d’origine. Des photographies inédites documentent également le voyage effectué par Georges Perec en Pologne en avril 1981, lorsqu’il est invité à participer à une série de conférences.
Le quartier de Belleville occupe une place centrale dans l’exposition. Les grands-parents s’y installent en 1927, rue Vilin, au numéro 24, avec leur fils Icek Judko, dit Isie. En 1931, les étrangers représentent 18 % de la population du quartier, contre 10 % à l’échelle parisienne. Boutiques et ateliers participent à la constitution d’un « quartier d’immigration », marqué par la diversité des langues et des pratiques commerciales.
Les archives présentées retracent l’installation de la famille : listes nominatives de recensement, ouverture de l’épicerie de la grand-mère Rose, salon de coiffure tenu par la mère de Georges. Ces documents donnent à voir la matérialité d’une vie quotidienne aujourd’hui disparue.
Or, paradoxalement, ce lieu fondateur fait l’objet d’une amnésie profonde dans les souvenirs de l’écrivain. Perec évoque dans ses textes l’impossibilité de se souvenir de la rue Vilin, comme si le lieu réel avait été effacé.
Georges Perec naît le 7 mars 1936 dans une maternité située rue de l’Atlas, dans le 19ᵉ arrondissement, fondée par un médecin juif d’origine russe pour les populations modestes du quartier. Le dossier rappelle qu’au 8 mars 1936, jour fixé pour le recensement, sa mère, Cécile Peretz, figure à l’adresse de la maternité.
En 1938 naît sa sœur Jeannine Léa, décédée à deux mois. Le 17 août 1936, son père entreprend les démarches nécessaires pour que son fils obtienne la nationalité française par déclaration. L’exposition s’appuie sur des documents administratifs précis pour restituer ces premières années : actes d’état civil, inscriptions scolaires, archives familiales.
La Seconde Guerre mondiale constitue une rupture définitive. Lorsque la France entre en guerre, Icek Judko Perec s’engage volontairement dans l’armée française. Incorporé au 12ᵉ régiment étranger d’infanterie, il meurt au front le 15 juin 1940. Son dossier de décès, comportant la mention « Mort pour la France », est présenté pour la première fois.
Sous le régime de Vichy, l’antisémitisme devient politique d’État. Les archives exposent les mécanismes administratifs de la persécution : recensement des Juifs en 1940 et 1941, dénaturalisations, spoliations. L’épicerie de la grand-mère Rose est confisquée.
La mère de Georges, Cécile, est arrêtée le 22 janvier 1943 et déportée à Auschwitz le 11 février 1943 avec son père et sa sœur. Les deux grands-pères de Perec sont également arrêtés et déportés. Les documents présentés rendent visible la méthodologie bureaucratique de l’exclusion et de la déportation.
Cette confrontation entre la sécheresse administrative et la violence historique éclaire la tonalité de l’écriture de Perec, marquée par la disparition et l’anéantissement.
Je n’ai pas de souvenir d’enfance. Jusqu’à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j’ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j’ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m’adoptèrent. Cette absence d’histoire m’a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparente, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient- elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n’était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente ?
- Georges Perec, au chapitre II de W ou le souvenir d’enfance, paru en 1975
Confié à la Croix-Rouge en 1942, Georges Perec passe la fin de la guerre à Villard-de-Lans, en Isère. De retour à Paris en 1945, il est pris en charge par sa tante et son oncle, rue de l’Assomption, dans le 16ᵉ arrondissement. Il devient pupille de la Nation le 13 juin 1945.
Les archives scolaires inédites retracent son parcours : école de la rue des Bauches, lycée Claude-Bernard, collège d’Étampes, inscription en classe d’hypokhâgne au lycée Henri-IV en 1954. Un épisode marquant figure dans l’exposition : sa fugue en mai 1947, racontée plus tard dans ses textes. Les documents permettent de replacer ce moment dans un contexte administratif précis.
À partir de 1969, Perec retourne chaque année rue Vilin et observe sa démolition progressive, dans le cadre d’un programme de résorption de l’habitat insalubre. La disparition matérielle du quartier devient un motif central de son œuvre.
Le dossier de démolition du 24 rue Vilin, présenté pour la première fois, contient des photographies inédites des bâtiments. L’exposition montre également des photographies de Roger Varga et évoque le projet La Clôture, œuvre réalisée avec Christine Lipinska, composée d’un coffret de photographies et de textes poétiques.
La disparition urbaine rejoint la disparition familiale : lieux effacés, maisons détruites, souvenirs fragmentés.
Commissariée par Béatrice Hérold, directrice des Archives de Paris, et Claire Zalc, directrice de recherches au CNRS et directrice d’études à l’EHESS, l’exposition adopte une organisation chronologique. Chaque section s’ouvre par un extrait littéraire de Perec, mis en regard avec des documents d’archives.
La scénographie est conçue par Martin Michel, avec un graphisme de Caroline Pauchant. De nombreux prêts enrichissent le parcours : Archives nationales, Service historique de la Défense, Bibliothèque nationale de France, Archives départementales des Hauts-de-Seine, Association Georges Perec, Tribunal judiciaire de Paris.
À LIRE - Chaïm Kaliski, l’art brut au service de la mémoire de la Shoah
Le 2 avril 2026, une soirée exceptionnelle est organisée à la Maison de la Poésie. Des lectures d’extraits de W ou le souvenir d’enfance, Ellis Island, Espèces d’espaces ou encore Lieux alterneront avec des extraits d’archives présentées dans l’exposition. L’actrice Sophie Bourel assurera les lectures, accompagnées de mises en perspective historiques par Claire Zalc.
Un parcours complémentaire, intitulé « Dans les pas de Georges Perec », invite également à découvrir la rue Vilin au cœur du parc de Belleville.
L’exposition s’inscrit dans les missions des Archives de Paris, institution municipale et départementale qui conserve des fonds des XIXᵉ, XXᵉ et XXIᵉ siècles : état civil, recensements, dossiers judiciaires, archives scolaires, permis de construire, archives relatives à la Seconde Guerre mondiale. En donnant à voir des documents liés aux spoliations, aux déportations ou à l’évolution du paysage urbain, l’institution rappelle le rôle des archives dans la construction de la mémoire collective.
Crédits photo : Georges Perec, archives d’une enfance Exposition aux Archives de Paris 21 février - 22 mai 2026 Georges Perec, Paris, 1965. Photographie de Jean Mounicq. Ministère de la Culture (France), Médiathèque du patrimoine et de la photographie, donation Jean Mounicq, P/2019/30.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
1 Commentaire
Edco
18/02/2026 à 15:14
Oui , merci, magnifique 🙏!
Perec , le magicien 👏👏P*R*C
ou : Paix Pour Perec Prince Poète Prolixe Parti Prématurément ....
Lire absolument - La disparition - et - La vie mode d ' emploi -, 2 chefs- d'œuvre du 20 ieme !!!!
En plus
""La Disparition" de Georges Perec, ou l'impossible traduction | France Culture" https://www.radiofrance.fr/franceculture/la-disparition-de-georges-perec-ou-l-impossible-traduction-6331443
"Georges Perec, Mode d'Emploi : un podcast à écouter en ligne | France Culture" https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-georges-perec-mode-d-emploi
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