La justice iranienne a prononcé une nouvelle condamnation contre Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix 2023. Selon son avocat, Mostafa Nili, la militante iranienne des droits humains a été condamnée, dimanche 8 février, à six ans de prison pour « rassemblement et collusion en vue de commettre des crimes ». Elle a également écopé d’une interdiction de quitter le territoire iranien pendant deux ans.
Le 10/02/2026 à 15:51 par Hocine Bouhadjera
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Cette peine s’ajoute à une autre condamnation prononcée dans une affaire distincte : un an et demi de prison pour « activités de propagande », assortie de deux ans d’exil intérieur dans la ville de Khusf, située dans la province du Khorassan du Sud, à l’est du pays. Conformément au droit iranien, les peines de prison ne sont pas cumulables, rappelle l'AFP, mais l’ensemble des sanctions témoigne d’un durcissement judiciaire à l’encontre de la militante.
Narges Mohammadi a été à nouveau arrêtée le 12 décembre 2025, alors qu’elle avait été libérée un an plus tôt après avoir passé plus de dix ans en détention, marqué par des allers-retours constants entre détention, libérations temporaires ou conditionnelles, puis nouvelles arrestations. Elle a été interpellée à Mashhad, dans le nord-est de l’Iran, en même temps que plusieurs militants et journalistes, lors d’une intervention des forces de sécurité iraniennes.
Les arrestations ont eu lieu à l’occasion d’une cérémonie commémorative organisée en hommage à l’avocat des droits humains Khosrow Alikordi, décédé récemment dans des conditions que des défenseurs des droits humains estiment suspectes. Les autorités locales ont affirmé que les personnes présentes avaient scandé des slogans « troublant l’ordre public » et que certaines prises de parole relevaient, selon elles, d’une incitation au désordre.
Reporters sans frontières a vivement réagi à cette nouvelle condamnation, dénonçant un « acharnement » du régime iranien « insupportable ». L’organisation souligne que le procès s’est déroulé dans des conditions assimilées à un simulacre de justice.
« Cette énième condamnation illustre la recrudescence de la répression plus large qui vise les journalistes depuis la dernière vague de manifestations », a déclaré Jonathan Dagher, responsable du bureau Moyen-Orient de RSF.
Selon l’organisation, au moins neuf autres journalistes ont été arrêtés en Iran depuis le mois de janvier. RSF appelle à l’abandon immédiat des charges visant Narges Mohammadi et à sa libération, ainsi qu’à celle de l’ensemble des journalistes et militants détenus.
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La condamnation de la prix Nobel a également suscité une réaction officielle de la France. Dans une déclaration publiée le 10 février 2026, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a fait part de sa « vive préoccupation » face à la peine infligée à Narges Mohammadi, évoquant une condamnation totale de sept ans et demi de prison.
« Par cette condamnation, le régime iranien fait, à nouveau, le choix de la répression et de l’intimidation, au mépris des droits fondamentaux du peuple iranien, dont Narges Mohammadi est l’inlassable défenseuse », indique le communiqué du Quai d’Orsay, qui appelle explicitement à sa libération.
Vice-présidente et porte-parole du Centre des défenseurs des droits humains (DHRC), fondé par la prix Nobel Shirin Ebadi, Narges Mohammadi s’est imposée au fil des années comme l’une des voix les plus constantes et les plus déterminées contre les dérives autoritaires du régime iranien. Journaliste et autrice, elle paie cet engagement par une succession d’arrestations, de condamnations et de périodes prolongées d’isolement carcéral.
Narges Mohammadi est arrêtée une première fois en 1998 pour ses critiques du régime iranien, inaugurant une longue série de poursuites judiciaires. Membre du Centre des défenseurs des droits humains (DHRC), elle est condamnée en 2011 à onze ans de prison, peine réduite à six ans en appel, avant d’être libérée en 2012. Malgré cette libération, elle continue de dénoncer la torture et les atteintes aux droits humains, ce qui lui vaut de nouvelles arrestations dès 2015.
En 2016, elle est condamnée à seize ans de prison pour avoir dirigé le mouvement abolitionniste Legam. Libérée en 2020, elle est de nouveau arrêtée à plusieurs reprises et condamnée à des peines cumulées atteignant plus de dix ans de prison. Malgré son incarcération, elle poursuit son combat pour les droits humains depuis sa cellule, dénonçant notamment les exécutions, la répression politique et les violences faites aux femmes.
L’attribution du prix Nobel de la paix en 2023 a donné une visibilité internationale à son combat, sans pour autant infléchir la politique judiciaire iranienne à son égard. Pour de nombreuses organisations internationales, les condamnations successives dont elle fait l’objet traduisent une volonté persistante des autorités de réduire au silence une figure devenue emblématique de la résistance civile et féministe en Iran.
Sa situation médicale suscite également une vive inquiétude. En mars 2024, un examen crucial — une angiographie — lui a été prescrit à la suite d’une opération chirurgicale subie en 2021, au cours de laquelle un stent lui avait été posé après l’obstruction de 75 % d’une artère principale. Malgré un rapport médical daté du 16 septembre alertant sur les risques graves pour sa santé, l’administration pénitentiaire a refusé cet examen à trois reprises, les 10 et 17 septembre puis le 1er octobre.
Le 19 octobre 2024, une cour criminelle de Qods a prolongé sa peine de six mois supplémentaires, alors même que l’accès aux soins nécessaires lui restait refusé. Quelques mois plus tôt, en août, Narges Mohammadi avait participé à une manifestation pacifique contre l’exécution d’un opposant politique. Cette mobilisation lui avait valu d’être violemment frappée par les gardiens de la prison d’Evin, puis condamnée une nouvelle fois pour « désobéissance et résistance aux ordres ».
Le 18 novembre 2024, à la veille de la session préliminaire de la société civile à Genève ouvrant l’examen de l’Iran dans le cadre de l’Examen périodique universel (EPU) du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, la Coalition pour la libération de Narges Mohammadi, soutenue par plus de quarante-cinq organisations de la société civile, a lancé un appel international en sa faveur. L’objectif était d’inciter les instances onusiennes et les acteurs internationaux à faire pression sur les autorités iraniennes afin qu’elles accordent à la militante un congé médical humanitaire.
Le 4 décembre 2024, elle a finalement été transférée de la prison d’Evin à son domicile pour une durée de vingt-et-un jours. Cette suspension de peine, inférieure au mois initialement évoqué par les autorités, restait très éloignée des trois mois de congé médical recommandés par son médecin. Depuis, Narges Mohammadi a subi une intervention chirurgicale lourde visant à retirer une lésion osseuse à la jambe, suspectée d’être cancéreuse, venant s’ajouter à d’autres problèmes de santé aggravés par la durée et les conditions de sa détention.
Officiellement justifiée par des raisons médicales, cette libération temporaire a toutefois été interprétée par ses proches et ses soutiens comme pouvant répondre également à des considérations politiques. Elle était intervenue dans un contexte international où le régime iranien semblait chercher à améliorer son image en affichant une certaine attention aux conditions de détention, sans pour autant remettre en cause la répression exercée à l’encontre des figures dissidentes.
En libération provisoire, Narges Mohammadi a confié au magazine Elle, qui lui a consacré sa une début janvier, avoir achevé l’écriture de son autobiographie et travailler actuellement sur un autre ouvrage consacré aux agressions et au harcèlement sexuel subis par les femmes détenues en Iran, espérant pouvoir faire publier les deux. Affaiblie physiquement après « trois ans de détention discontinue sans permission et des refus de soins répétés », elle affirmait toutefois que « [son] mental est d’acier ».
Depuis la prison d’Evin, où elle a côtoyé « soixante-dix femmes, de tous horizons, de tous les âges et de toutes les sensibilités politiques », elle documente l’isolement utilisé comme « forme de torture », ainsi que des violences, y compris sexuelles. Elle décrit aussi une résistance collective persistante, évoquant des sit-in de détenues, notamment contre des condamnations à mort, malgré les représailles qui s’ensuivent.
Durant ses 21 jours de liberté provisoire, malgré plusieurs interventions chirurgicales, elle a continué à militer publiquement, rappelant que « chaque prise de parole dans les journaux est susceptible de [lui] valoir de nouvelles accusations », tout en affirmant poursuivre son combat au nom d’une aspiration intacte : « je souhaite la vraie liberté, c’est-à-dire la fin de l’oppression et du despotisme religieux ».
Photographie : Narges Mohammadi (Voice of America, domaine public)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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