À Paris, face au 86 quai de l’Hôtel de Ville, Mémoire du Feu rouvre le jeu du bouquinisme à hauteur d’idées : livres politiques épuisés, essais de critique sociale, histoire sociale, catalogues de maisons indépendantes, mais aussi un peu de littérature et d’illustré. Né d’un parcours de libraire confronté aux loyers, aux refus d’aides et à la surproduction éditoriale, le projet revendique un tempo plus lent, une sélection resserrée et une ambition simple : faire des quatre boîtes vertes un lieu de rencontres, de discussions… et de trouvailles.
Le 11/02/2026 à 17:03 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
11/02/2026 à 17:03
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Pierre veut faire de ses boîtes vertes un outil : un endroit où l’on vient chercher des textes « utiles », des archives de luttes, des classiques qui reviennent, des fonds introuvables ou presque. Ici, le bouquiniste annonce le prix « le plus abordable possible » et construit sa proposition autour de la pensée critique, des résistances, des histoires minorées — sans prétendre être seul sur ce terrain.
L’histoire commence, comme souvent, par un mélange de circonstances et de désir d’indépendance. « Il y a une part de hasard, une part de rencontre humaine, et une part de passion », résume le libraire devenu bouquiniste. Salarié de 2017 à 2024, il a passé cinq ans à la librairie Monte-en-l’air, où il s’occupait des sciences humaines. Une période qu’il décrit comme « une expérience incroyable », au cours de laquelle il a « vraiment pris beaucoup de plaisir », mais « au bout d’un moment, j’avais dit ce que j’avais à dire dans la librairie en tant que salarié ».
L’envie de créer son propre lieu émerge alors, portée par des discussions avec des proches. Très vite pourtant, la réalité économique rattrape le projet. Les dispositifs d’aide de l'ADELC et du CNL sont très difficilement accessibles, lorsque l’on se situe dans le périmètre d’une librairie déjà aidée. Sans soutien financier, l’équation devient insoluble : « Pour une librairie généraliste, on dépasse 100.000 euros, et c’est de l’argent que je n’avais pas. »
Au-delà des chiffres, il évoque aussi une fatigue plus intime face à la surproduction éditoriale. « Le libraire passe son temps à dire non à plein de livres. » Le bouquinisme apparaît alors comme une autre manière d’exercer le métier, plus lente, plus choisie. « Ce qui est intéressant, c’est la constitution du fonds, l’assortiment de A à Z, sans l’injonction de prendre tel titre parce qu’on sait qu’il va se vendre. »
La bascule se fait presque par transmission. Un confrère des quais lui fait découvrir le quotidien du métier. La présence de La Lézarde, installée à proximité, achève de le convaincre. Dans ce nouveau cadre, il retrouve un plaisir plus instinctif : celui de chercher, de tomber sur des ouvrages épuisés, de traquer les titres oubliés. « J’aime beaucoup chiner », résume-t-il. Une manière de prolonger son parcours de libraire, mais en l’orientant vers « une quête de rareté » plutôt que vers la course à la nouveauté.
L’accès aux emplacements des quais passe par un appel à projets annuel. Il faut constituer un dossier, formuler une proposition, s’engager sur des jours d’ouverture. L’objectif est de convaincre la direction des affaires économiques de la Ville de Paris de la cohérence du projet et de la régularité de la présence. Une commission se réunit ensuite pour attribuer les places disponibles.
En septembre dernier, dix nouveaux emplacements ont été attribués. Mémoire du Feu a obtenu le sien sur le quai de l’Hôtel de Ville, un secteur que les bouquinistes surnomment le « purgatoire ». « Il y a moins de flux de touristes, moins de passage. Et moi, ça me correspondait : c’est un endroit où on peut faire une proposition singulière et faire en sorte que les gens viennent à vous. » Moins de circulation, mais davantage de liberté pour installer une identité.
Une fois l’accord obtenu, le projet devient très concret. Deux investissements structurent le démarrage : les boîtes et les livres. Il choisit de faire fabriquer ses boîtes plutôt que d’en racheter. Coût : un petit peu moins de 5000 euros. À cela s’ajoute l’achat du stock, pour « plusieurs milliers d’euros ».
Le fonds initial ne naît pas de rien. Il s’appuie sur un passage de relais avec la librairie Le Point du Jour, qui a fermé récemment. « Je connais très bien Patrick (ndr : Bobulesco) depuis pas loin de dix ans. On a discuté, et j’ai sélectionné mille livres de sa librairie », raconte le bouquiniste. Une base solide, centrée notamment sur l’histoire sociale, qu’il complète par des achats auprès de particuliers et des dons. « Des gens m’ont vendu à des prix très corrects, ou donné des livres dont ils n’avaient plus l’usage. »
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L’objectif n’est pas d’occuper le quai en solitaire, mais de s’inscrire dans un paysage déjà vivant. Mémoire du Feu revendique un travail en « bonne intelligence » avec les voisins, en particulier La Lézarde, dont l’orientation engagée a joué un rôle décisif dans sa reconversion.
« Comme c’est par elle que j’ai eu envie de devenir bouquiniste, il y a un enjeu : ne pas faire doublon, être dans une forme de complémentarité. » La logique est cumulative : plus l’offre militante est visible, plus elle attire un public curieux de comparer, de fouiller, de circuler d’une boîte à l’autre.
Installé depuis moins de quinze jours, il avance avec prudence. Rien n’est figé : les tables évolueront, les équilibres aussi. « On va tester des choses, expérimenter. » Sur les tables... Mémoire du feu d’Eduardo Galeano, fresque des luttes latino-américaines publiée chez Lux, mais aussi la somme Révolutions, avec Michael Löwy, Gilbert Achcar ou Enzo Traverso, qui dialogue avec l’autobiographie d’Angela Davis, mémoire vivante des combats antiracistes et féministes.
Une première sélection rend hommage à François Maspero, à travers ses collections Cahiers libres et Textes à l’appui. Un esprit clair : faire circuler des textes de lutte, des classiques critiques et des livres qui donnent des outils pour penser le présent. Au-delà des noms, il insiste sur le rapport concret aux ouvrages, sur cette « matérialité » retrouvée qui consiste à composer un fonds cohérent et à le faire vivre, loin de la pression des nouveautés.
« C’est un lieu où les gens qui viennent m’apprennent des choses », souligne-t-il. Les discussions orientent les futures trouvailles : « En discutant, je me dis qu’il faudrait que je cherche tel sujet, telle période historique. » Redécouvrir des classiques, exhumer des catalogues disparus, remettre en circulation des textes jugés utiles : la bouquinerie se conçoit comme un dialogue permanent entre mémoire éditoriale et curiosités contemporaines.

En hiver, Mémoire du Feu ouvre du vendredi au dimanche, de 13h à 18h, « sauf intempéries ». Une précision loin d’être anecdotique : sur les quais, l’activité dépend directement du ciel. Le bouquiniste observe avec amusement cette nouvelle obsession. « Je deviens passionné par un autre sujet : la météo, parce que là on est dans quelque chose de très concret. J’ai toutes les applis, je vérifie ça le matin même. »
Entre une journée grise, où ouvrir « n’avait pas beaucoup d’intérêt », et un dimanche ensoleillé qui attire un flux continu de promeneurs, la différence est décisive.
Malgré cette dépendance aux éléments, il tient à une forme de régularité. L’idée est que les passants sachent qu’un rendez-vous existe. « C’est peut-être la déformation libraire, mais c’est l’idée de créer un lieu physique, même s’il est dans l’espace public, même s’il est dans des boîtes. » Quand le soleil est au rendez-vous, la surprise joue à plein : « Beaucoup de personnes sont étonnées de voir la sélection. »
Autre particularité du projet : la continuité avec l’édition. En parallèle de son activité de bouquiniste, il a cofondé avec une amie, Marie, les éditions terres de Feu, structure associative et bénévole qui publie trois titres par an depuis 2023. Le catalogue s’est ouvert avec un ouvrage consacré au Chili révolutionnaire des années 1970, paru en septembre 2023, au moment des 50 ans du coup d’État de Pinochet.
Depuis, la ligne s’est élargie aux luttes d’émancipation, avec notamment Résistances surréalistes, consacré à Claude Cahun et au collectif de La Main à Plume pendant la Seconde Guerre mondiale.
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Les deux activités s’articulent sans se confondre. Les horaires d’ouverture laissent du temps pour lire des manuscrits et faire vivre la maison d’édition. Sur le quai, il est autorisé de vendre de la nouveauté issue d’éditeurs indépendants : les livres de terres de Feu y trouvent donc leur place. « Mais ce n’est pas la partie majeure de la proposition de la bouquinerie », précise-t-il, qui tient à préserver l’équilibre entre fonds, raretés et engagement éditorial.

Crédits photo : Charlie Soko
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 06/02/2026
201 pages
Terres de Feu
17,00 €
Paru le 25/08/2023
400 pages
Terres de Feu
20,00 €
Paru le 03/10/2025
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Terres de Feu
16,00 €
6 Commentaires
Marie
12/02/2026 à 08:45
L'initiative est séduisante et intelligente. Les commentaires feront flores à cause d'un qualificatif!
..."Je ne suis pas parisienne"...
MG
12/02/2026 à 09:56
Tellement agréable de flâner chez ces bouquinistes.
Bien dommage que leurs jours et horaires d'ouvertures ne soient pas synchronisés !
La BIM
12/02/2026 à 12:29
Bravo pour cette belle initiative ! Continuons à faire connaître les éditions indépendantes et les idées et pratiques émancipatrices qu'elles contribuent, pour certaines, à faire vivre... Clin d'oeil à La Lézarde, une autre très chouette initiative allant dans ce sens !
Edco
12/02/2026 à 15:40
Merci pour cet article.....Il est des .... boîtes vertes à livres à ne pas snober !!!
Ah Maspero.....et La joie de lire....!!!!
J ai une larme 😢
Ce serait bien que ce monsieur aille voir Bachir , place des Vosges !!!!😉
Cathy@labretonne.fr
12/02/2026 à 17:11
Quelle belle "librairie" ! Dommage que je n'habite plus la région parisienne ! Combien de fois les ai-je fréquentés ces vendeurs si inspirés (avec Gibert, collés à eux), pendant mes études à la Sorbonne...
Titivillus, démon de librairie à Montauban
19/02/2026 à 07:18
Pour le meilleur et pour le lire, je hante depuis quelques lustres la librairie BAUX LIVRES, le bouquiniste de Montauban.
Si je monte à la Capitale, je visiterai sans faute votre étal d'ouvrages séditieux.
Comme à mon habitude, j'y mettrai mon ordre.
TITIVILLUS