Ilaria, ou la conquête de la désobéissance

Gabriella Zalapì

Dès les premières pages, Gabriella Zalapì délivre la clé du livre comme une pure perception. L’enfant ne commente pas. Elle ressent. Elle absorbe le monde comme un choc permanent. « À huit ans, j’aime sentir le haut de mon corps suspendu dans le vide, le contact de mes genoux repliés sur le métal. J’aime l’instant où je ferme très fort les yeux, lâche prise et laisse le vertige me traverser. »

Le texte pose immédiatement son geste littéraire : la peur devient un langage. Le corps devient narrateur et l’enfance, territoire d’interprétation. Le récit repose sur un choix radical : raconter l’enlèvement parental sans surplomb adulte. Le monde devient alors une suite d’indices sensoriels, jamais d’explications.

« Le lecteur est avec Ilaria, le lecteur “est” Ilaria, enfant projeté dans un monde sans mots, contrainte à l’appréhender uniquement par ses interprétations et ses émotions. » Le lecteur comprend plus que l’enfant, mais ressent moins qu’elle. Et le récit prolongera cet écart.

La désobéissance devient le cœur philosophique du livre, car le titre n’annonce pas un manifeste. Il désigne une révélation intérieure — presque physique. « Désobéir. Ce mot tombe en moi comme un caillou. Il me traverse tout entière. Quelque chose s’effondre, me vivifie. »

Cette phrase agit comme une faille tectonique dans le texte. Elle marque la naissance d’un sujet. Pas une rébellion spectaculaire : une prise de conscience intime, corporelle, irréversible. Plus loin, le motif se déploie : « Si je veux, je peux moi aussi inventer des mots, comme ce panneau. » Désobéir signifie alors : inventer son propre réel.

Le roman refuse la simplification morale. Le père existe comme contradiction permanente. « Papa ment avec naturel, très poliment, avec les yeux. » D’ailleurs : « Il donne un tas de détails comme s’il décrivait une image. »

Mais la violence affleure, toujours. « Il devient un cri. » Et « Je ne veux plus retenir mon souffle, sentir ses cris battre mes tempes. » Cette ambivalence constitue la colonne vertébrale psychologique du récit. Le roman ne juge pas : il montre comment un enfant continue d’aimer malgré la peur.

La route n’offre pas une aventure : elle impose une suspension du réel. « Plus nous nous éloignons de Genève, plus j’ai le sentiment d’avancer les yeux fermés dans un couloir. » Et de s’interroger jusqu’à faire disparaître le lieu d’origine, produisant une dissolution identitaire. Le roman devient alors un texte sur la mémoire fragile — et sur la fabrication d’un récit intérieur pour survivre.

Lorsque le réel devient insupportable, Ilaria invente une technique radicale : disparaître en soi. « Il me suffit de fermer les yeux, de me concentrer un peu et mes nerfs s’engourdissent, s’éteignent. » Et plus loin : « Le monde peut tourner, je n’existe plus. Je me suis annulée. » L’enfant a transformé la dissociation en stratégie de survie.

Le roman parle d’enlèvement. Mais il parle surtout d’apprentissage perceptif : apprendre à lire les silences, les gestes, les mensonges, les fragilités adultes. Apprendre que le monde n’est jamais stable — et que l’identité naît parfois dans la fracture.

Ce texte marque par sa justesse émotionnelle et sa radicalité narrative. Il rappelle que l’enfance n’est pas un âge simple : c’est un territoire politique, sensoriel, moral. Et que désobéir commence parfois par comprendre.

 
 
 
 

 

Une michronique de
Victor De Sepausy

Publiée le
09/02/2026 à 10:10

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