Après plus d’un an de silence, Neil Gaiman, figure majeure de la littérature fantastique, a publié le 2 février 2026 une déclaration radicale niant les accusations d'agressions sexuelles portées contre lui. L’auteur de Sandman et American Gods qualifie ces allégations de « campagne de diffamation » et affirme détenir des preuves contredisant les faits rapportés.
Le 03/02/2026 à 12:46 par Nicolas Gary
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Publié le :
03/02/2026 à 12:46
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Il insiste d'ailleurs sur ce point : des déclarations « complètement et simplement fausses. » Puis il évoque « des courriels, des messages texte et des preuves vidéo » (des éléments qu’il dit détenir, voir son message en fin d'article) « qui les contredisent catégoriquement ». Rebondissement ? Déjà en avril dernier, l'écrivain avait porté plainte contre une des victimes présumées...
Ce retour au premier plan ne tombe pas du ciel. L’affaire se construit par strates depuis l’été 2024. Nous en retracions les premières secousses dès septembre 2024 : l’éditeur Au Diable Vauvert, principal relais français de l’auteur, dit sa « stupéfaction » face aux faits dénoncés, tandis qu’une adaptation de The Graveyard Book (L’Étrange Vie de Nobody Owens) se trouve suspendue chez Disney. Le dossier quitte aussitôt le seul champ littéraire : l’écrivain devient un sujet, puis un risque.
À l’automne 2024, l’onde de choc déborde largement la sphère éditoriale. La production de la troisième saison de Good Omens subit une suspension, avant qu’une solution d’atterrissage prenne forme : un épilogue plus court, une « conclusion abrupte » qui acte, en creux, la fragilité des franchises quand un nom devient inflammable. Dans les couloirs, un même réflexe domine : réduire l’exposition, gagner du temps, contenir l’incendie.
Côté justice, un jalon pèse lourd dans la chronologie. La procédure engagée par Scarlett Pavlovich se heurte, début octobre 2025, à un obstacle de compétence : un tribunal américain se déclare incompétent et renvoie vers la Nouvelle-Zélande. Le fond reste hors champ de cette décision. Mais l’effet public suffit : l’affaire change de décor, et la temporalité s’allonge.
C’est dans cette longue parenthèse que Neil Gaiman raconte sa version. Une prise de parole qui vise d’abord l’emballement : l’auteur dénonce des récits « salaces » propulsés par l’indignation et les clics. Il écrit : « Ces allégations… ont été diffusées et amplifiées… » et tranche, parenthèse cinglante : « (Ce n’est pas arrivé.) » En quelques lignes, il retourne l’angle : de l’accusé à la cible, de l’enquête à la mécanique virale.
Ce basculement prend aussi une forme plus inattendue : le renvoi à un blog. Plusieurs articles anglo-saxons notent que Gaiman pointe vers TechnoPathology, un Substack anonyme qui défend son innocence. TechnoPathology revendique une conclusion morale, au-delà du juridique : Gaiman « n'est pas un prédateur sexuel ». Le geste apparaît comme une pièce de stratégie : s’appuyer sur une « enquête » parallèle, présentée comme contre-feu à la narration dominante.
Reste la question qui obsède l’industrie culturelle : que fait-on d’une œuvre quand l’auteur devient un risque ? Depuis 2024, les réponses se dessinent à chaud, souvent dans l’urgence. Côté livre, la prudence s’impose : protéger les équipes, ménager lecteurs et auteurs, éviter l’illusion d’une vérité instantanée. Côté écrans, les arbitrages se font au calendrier : communication, investissement, image, retombées. Le moindre projet se transforme en équation : poursuite, pause, annulation, reconfiguration.
Le cas Good Omens illustre cette logique industrielle : un public fidèle, une marque installée… et une fin « compressée » pour limiter l’exposition. Pour les éditeurs, l’équilibre ressemble à un funambule : maintenir la circulation d’un catalogue sans donner le sentiment de banaliser les accusations ; préserver la présomption d’innocence sans la réduire à un bouclier rhétorique.
Dans les faits, la sanction économique précède souvent toute clarification – et le désistement de partenaires fut rapide. L'éditeur de comics, Dark Horse Comics, a cessé de travailler avec lui, que DC Comics a retiré une réimpression programmée de The Sandman, et qu’une adaptation scénique de Coraline a été annulée après la diffusion des accusations. Ce sont des signaux nets : quand l’incertitude domine, des partenaires coupent les amarres, même sans verdict.
Dans sa déclaration, Gaiman dit reprendre l’écriture, comme une manière de tenir. Il remercie ceux qui le soutiennent et cette « confiance en mon innocence » Le message vise autant les lecteurs que les partenaires. Car derrière la crise d’image se joue une réalité concrète : contrats, emplois, calendriers, traductions, exploitations scéniques, adaptations audiovisuelles.
Au bout du compte, l’affaire se lit comme un bras de fer à deux étages. Premier étage : un conflit de récits où chaque phrase sert d’argument, et parfois de projectile. Deuxième étage : une industrie qui, faute de certitudes, fabrique des décisions provisoires. Entre les deux, le temps judiciaire avance à pas lourds. Et le public, lui, observe cette tension, partagé entre exigence de vérité, attention aux victimes présumées, et prudence face aux emballements.
Cela faisait un moment que je n’avais rien publié nulle part, mais je ne voulais pas laisser passer davantage de temps sans remercier chacun d’entre vous pour tous vos messages de soutien au cours de cette année et demie.
J’ai appris de première main à quel point une campagne de diffamation peut être efficace, donc, pour être clair : les accusations portées contre moi sont complètement et simplement fausses. Il existe des courriels, des messages texte et des preuves vidéo qui les contredisent catégoriquement.
Ces accusations, en particulier les plus salaces, ont été diffusées et amplifiées par des personnes qui semblaient beaucoup plus intéressées par l’indignation et par le fait de générer des clics sur des titres que par la question de savoir si les faits s’étaient réellement produits ou non. (Ils ne se sont pas produits.)
Une chose m’a permis de tenir pendant toute cette folie : la conviction que la vérité finirait, tôt ou tard, par émerger. Je m’attendais à ce que, lorsque les accusations ont été formulées pour la première fois, il y ait un travail journalistique, et que ce travail journalistique prenne en compte les (montagnes de) preuves. J’ai été stupéfait de constater à quel point une grande partie du traitement médiatique a simplement fonctionné comme une chambre d’écho, et à quel point les preuves réelles ont été écartées ou ignorées.
J’ai été journaliste autrefois, et j’ai un immense respect pour les journalistes. J’ai donc été profondément encouragé par le travail d’enquête méticuleux, fondé sur les faits et sur les preuves, d’un journaliste en particulier, que certains d’entre vous m’ont récemment fait découvrir, et qui écrit sous le nom de TechnoPathology.
Je n’ai eu aucun contact avec TechnoPathology. Mais je tiens à les remercier personnellement pour avoir réellement examiné les preuves et rapporté ce qu’ils ont trouvé, ce que personne d’autre n’avait fait.
Si vous êtes curieux de ce qu’ils ont mis au jour jusqu’à présent, ce lien cliquable vous conduit vers un travail d’enquête très solide. Cette année et demie a été étrange, agitée et parfois cauchemardesque, mais j’ai suivi mon propre conseil (quand les choses deviennent difficiles, faites du bon art) et, une fois mon travail sur la télévision terminé, je suis revenu à quelque chose que j’aime encore davantage : écrire.
Je pensais que ce serait un projet assez court quand je l’ai commencé, mais il semble que ce sera la chose la plus importante que j’ai faite depuis American Gods. C’est déjà beaucoup plus long que L’Océan au bout du chemin, et le projet commence à peine à s’installer.
Et je consacre la moitié de chaque mois à être un père à plein temps, et cela reste la meilleure partie de ma vie. C’est une période difficile pour le monde. Je regarde ce qui se passe chez nous comme à l’international, et je m’inquiète ; mais je reste convaincu qu’il existe plus de bonnes personnes que d’autres.
Merci encore à tant d’entre vous pour votre confiance en mon innocence et pour votre soutien à mon travail. Cela a énormément compté pour moi. (traduction par l'auteur de l'article)
Les accusations portées contre Neil Gaiman, écrivain britannique renommé, sont multiples et s'étendent sur plusieurs années. Elles découlent des témoignages de plusieurs femmes qui évoquent des agressions sexuelles, des pratiques sexuelles non consenties, ainsi que des pressions psychologiques et financières.
Scarlett Pavlovicha déposé une plainte en février 2025 aux États-Unis, accusant Neil Gaiman de « viol », « coercition » et « trafic d'être humain ». Elle affirme que les faits se sont déroulés en 2022 en Nouvelle-Zélande, dans une résidence appartenant à l'auteur. Elle a également impliqué Amanda Palmer, ex-épouse de Gaiman, l'accusant de l'avoir « présentée et mise à disposition » de l'écrivain.
Ancienne employée de Gaiman, Caroline Wallner a témoigné en août 2024 d'agressions sexuelles présumées survenues à la fin des années 2010. Elle a déclaré avoir subi des pressions financières et craintes pour son logement, ce qui aurait entravé sa capacité à refuser les avances de l'auteur.
D'autres femmes ont accusé Gaiman d'agressions sexuelles, certaines remontant à 2003 et 2013. L'une d'elles a décrit une situation où, lors d'une tournée en 2013, l'auteur l'aurait conduite dans une chambre de son bus de tournée et aurait eu des gestes inappropriés sans son consentement.
Selon l’article publié ce 10 janvier 2026 sur TechnoPathology (anonyme, il est important de le souligner), la ligne générale de défense repose sur l’idée que plusieurs accusations proviendraient de relations que l'auteur du blog (qui se dit journaliste indépendant) présente comme consensuelles et réinterprétées a posteriori. L’analyse met l’accent sur des éléments documentaires — messages privés, chronologies d’échanges, continuité relationnelle — que l’auteur estime incompatibles avec des récits d’agression.
Le texte critique également le traitement médiatique de l’affaire, qu’il décrit comme partiel ou construit autour d’un récit cohérent d’accusation plutôt que d’un examen contradictoire complet des documents disponibles. (Un post du 10 septembre 2025 passait déjà au crible sous un format Questions/Réponses toute l'affaire)
Concernant les autres femmes ayant témoigné, l’article avance que certaines accusations anciennes reposeraient sur des relations sexuelles consenties, parfois suivies d’échanges amicaux ou affectueux. Pour les relations décrites comme asymétriques (fans, employées, proches du cercle professionnel), l’auteur soutient que les interactions relevaient de relations volontaires et que certains témoignages publics correspondraient à une relecture ultérieure d’interactions initialement acceptées.
L’argument central reste l’absence, selon l’auteur, d’éléments matériels publics démontrant une contrainte ou une agression.
L’article insiste sur le fait que plusieurs accusations reposeraient sur des récits médiatisés par enquêtes journalistiques ou podcasts, dont il critique la sélection d’extraits et la construction narrative cumulative. Toutefois, ces éléments relèvent d’un travail argumentatif et non d’une décision judiciaire.
Les accusations découleraient, de leur côté, sur des témoignages publiés dans des médias reconnus, et les procédures judiciaires connues portent principalement sur des questions de compétence territoriale plutôt que sur l’examen du fond des faits allégués. Et du reste, aucune preuve n’accompagne le texte publié, quand bien même l'auteur revendique que celles disponibles contredisent les allégations formulées par les plaignantes.
Crédits photo : Neil Gaiman - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
1 Commentaire
Tandhruil
03/02/2026 à 14:08
Bonjour,
Il semble quand même qu'il y ait à disposition, dans l'article en question, les échanges whatsapp entre Neil Gaiman et une des plaignantes.
https://www.courtlistener.com/docket/69605847/23/1/pavlovich-scarlett-v-gaiman-neil/