Qui a lu L’Astrée d’Honoré d’Urfé, ce roman-fleuve qui fut au XVIIe siècle un véritable phénomène culturel ? Qui, aujourd’hui, a lu le vrai Cyrano de Bergerac, écrivain libertin et visionnaire du XVIIe siècle, et non le personnage flamboyant et romantisé que le XIXe siècle a façonné à sa place ? Qui, aujourd’hui, se plonge encore dans les Mémoires du cardinal de Retz, ce récit incandescent où un acteur central de la Fronde raconte intrigues, trahisons et coups d’éclat avec une flamboyance romanesque, comme nous l’a récemment rappelé, avec autant de brio, Pacôme Thiellement ?
Le 28/01/2026 à 18:44 par Hocine Bouhadjera
2 Réactions | 377 Partages
Publié le :
28/01/2026 à 18:44
2
Commentaires
377
Partages
Revenons encore en arrière, avec du plus oublié encore : qui lit aujourd’hui Alain Chartier, pourtant au cœur de la vie intellectuelle et politique du XVe siècle, dont les textes circulaient largement dans les milieux lettrés ? Qui se souvient de Jean Molinet, poète et chroniqueur, figure majeure des « Grands Rhétoriqueurs », longtemps admiré pour sa virtuosité formelle avant d’être relégué aux marges de l’histoire littéraire ? Qui ouvre encore Les Cent Nouvelles nouvelles, ce recueil anonyme au succès immense, drôle, cru, parfois féroce, qui dit sans détour les mœurs et les imaginaires de la fin du Moyen Âge ?
Les grands textes de la littérature française. XVe-XVIe siècles, volume dirigé par le professeur Alain Corbellari, et Les grands textes de la littérature française. XVIIe siècle, conçu par la docteure Aude Volpilhac, proposent des extraits de tous ces zigs, commentés bien sûr. Autant de portes d’entrée intelligentes vers un autre français, pour des lecteurs bien plus curieux que la moyenne.
Un geste de sélection pour les deux universitaires nés un 17, montrer des continuités, replacer les extraits dans un ensemble, donner des clés de lecture, expliciter des notions - genre, contexte, réception, canonisation.
Je la vy l'autre jour, flouris
La viollecte en ung vert pré,
La plus belle qu'onques (jamais) je veis
Et la plus plaisante à mon gré.
Je la regardé une pouse (un instant),
Elle estoit blanche comme let (lait)
Plus doulce estoit qu'un aignelet,
Vermeillecte comme une rose.
L'amour de moy sy est enclouse…
- La chanson anonyme L’amour de moy illustre l’importance centrale de l’anonymat dans la poésie française jusqu’au XVe siècle, en particulier dans la tradition de la chanson populaire. Transmise par de nombreux manuscrits tardifs, elle s’inscrit dans une continuité poétique remontant au moins au XIIe siècle. Sa large diffusion au XVe et surtout au XVIe siècle — dans le théâtre, la musique polyphonique et les chants religieux — témoigne de sa popularité durable. Une abondance de sources qui révèle une tradition orale et poétique ancienne, longtemps invisible.
Le professeur à l'Université de Lausanne et de Neuchâtel refuse la frontière automatique entre « Moyen Âge » et « Renaissance » au millésime rond. Si l’on cherche une césure vraiment structurante, elle se situe plutôt autour de la transition linguistique, ancien français / moyen français, et des grandes reconfigurations génériques, et que la rupture « Moyen Âge/Renaissance », si on la cherche absolument, n’est sans doute pas antérieure à 1550.
Il ouvre avec Christine de Pizan et ferme avec Marie de Gournay, deux figures qui encadrent, à plus de deux siècles de distance. Le XVe siècle apparaît dans la controverse, de La querelle des femmes, prolongée par des textes comme Les Évangiles des quenouilles. Les chroniques déplacent ensuite ce geste vers l’écriture du politique. Avec le Bourgeois de Paris, Philippe de Commynes ou Jean Lemaire de Belges, la littérature se fait mémoire du présent, observation du pouvoir et récit des violences de l’histoire.
La poésie lyrique est l’un des fils les plus continus du volume. De Charles d’Orléans et Villon à Jean Molinet, puis de Marot et Scève à Louise Labé, Ronsard ou Du Bellay, l’auteur fait entendre une évolution des formes sans rupture brutale. Les rondeaux et ballades ne disparaissent pas d’un coup, le sonnet s’impose progressivement, la réflexion sur la langue accompagne la transformation des pratiques poétiques, jusqu’aux tensions spirituelles et métaphysiques de Du Bartas ou de Jean de Sponde.
La prose narrative confirme cette continuité. De Mélusine et Les Cent Nouvelles nouvelles à Hélisenne de Crenne, Marguerite de Navarre ou Rabelais, le roman apparaît comme un laboratoire où se croisent merveilleux, satire, violence sociale et réflexion sur le savoir. Le théâtre suit le même mouvement : farces, mystères et soties, de Maistre Pathelin aux sermons joyeux, précèdent et nourrissent les formes plus institutionnelles de Garnier ou de Larivey, prédécesseurs de Corneille et Molière.
Les querelles de la Réforme marquent un durcissement de la langue et des enjeux. Calvin, Jean de Léry, Ambroise Paré ou Agrippa d’Aubigné écrivent dans l’urgence du conflit, tandis que la Satire Ménippée mêle pamphlet, fiction et politique dans une hybridation révélatrice de l’époque. Le volume se referme enfin autour de Montaigne, prolongé par un certain La Boétie, qui rappelle que toute identité est un enfermement. Un continent à découvrir, en somme, et beaucoup à déchiffrer.
Ceste beste est si sauvage avant que d’estre prise, que bien peu souvent se laisse voir, se cachant par les bois et déserts du païs. Et dès aussi tost qu’elle voit un homme, elle tasche à gaigner au pied. Mais prise qu’elle est, c’est la beste la plus douce à gouverner qu’autre qui vive, se laissant mener sans difficulté.
- Dans Des monstres et prodiges (1573), Ambroise Paré mêle savoir médical, récits de voyageurs et traditions anciennes pour décrire des êtres rares ou extraordinaires. Loin de se limiter au merveilleux, il adopte souvent une posture d’observateur attentif, cherchant à expliquer les formes, les comportements et l’origine de ces créatures. La girafe, encore perçue comme une bête quasi fabuleuse au XVIᵉ siècle, devient sous sa plume un animal décrit avec précision, entre science naissante et héritage mythologique.
Le XVIIe, lui, souffre d’un paradoxe : il est l’un des siècles les plus présents dans les programmes, mais aussi l’un des plus résumés. « Classicisme », deux règles de théâtre, trois auteurs, et rideau. Aude Volpilhac rappelle que l’histoire littéraire a fabriqué un XVIIe « classicisé » a posteriori, au prix d’exclusions, et que l’opposition trop simple « baroque / classique » ne rend pas compte des porosités esthétiques de la période.
Elle insiste aussi sur la nécessité de redonner leur place à des textes marginalisés, notamment ceux écrits par des femmes, et d’ouvrir le siècle à des questionnements contemporains - jusqu’aux lectures écopoétiques qui ont changé notre façon d’évaluer les œuvres anciennes.
Avec Pierre Motin et sa Place verte, le lecteur entre d’emblée dans un espace urbain, L’Astrée d’Honoré d’Urfé s’impose avec sa pastorale difficile à mesurer. Saint-Amant et Théophile de Viau rendent compte du XVIIe baroque, sensuel, rythmique, indiscipliné.
Le roman comique, si peu lu, avec Sorel, Scarron et Furetière, occupe une place centrale, avec son questionnement sur la société, les rôles et les discours. Un lieu d’expérimentation critique, où l’humour devient un outil d’analyse. La rencontre entre science et littérature constitue un autre moment structurant. Avec Cyrano de Bergerac, Fontenelle et Madeleine de Scudéry, le XVIIe siècle apparaît comme un espace de spéculation, d’hypothèses et de mises en récit du savoir.
Y a-t-il quelqu’un parmi vous qui n’ait remarqué qu’au printemps, quand le soleil a réjoui notre écorce d’une sève féconde, nous allongeons nos rameaux et les étendons chargés de fruits sur le sein de la terre dont nous sommes amoureux ? La terre, de son côté, s’entrouvre et s’échauffe d’une même ardeur, comme si chacun de nos rameaux était un amant.
- Savinien Cyrano de Bergerac est l’auteur d’une œuvre libertine et subversive majeure du XVIIᵉ siècle, longtemps éclipsée par le succès de la pièce d’Edmond Rostand. Dans Les États et Empires de la Lune et du Soleil, publiés de façon posthume et partiellement censurée, il met en scène des voyages imaginaires fondés sur les découvertes scientifiques de son temps. À travers la fiction, Cyrano explore le champ des possibles, interroge les savoirs établis et déploie une critique satirique de la société. L’Ailleurs devient ainsi un miroir inversé de l’Ici, au service d’un projet philosophique et polémique.
Les moralistes aussi, qu’on présente moins, La Rochefoucauld, Pascal et La Bruyère : une écriture de l’observation, du soupçon, de la dissection des comportements individuels et collectifs. Bossuet, La Fontaine, Racine et Molière apparaissent au cœur du dispositif, mais toujours en relation avec les autres formes du siècle, intégrés à un paysage plutôt qu’érigés en sommets isolés.
Les romans de Madame de Villedieu et de Madame de Lafayette donnent à comprendre leur siècle aristocratique. Les lettres de Madame de Sévigné et les Mémoires du cardinal de Retz, si précieuses, sont mises en valeur. Le parcours se clôt sur le conte littéraire, avec Perrault, mais aussi Madame d’Aulnoy et Fénelon.
Alain Corbellari s’arrête au seuil de 1600, Aude Volpilhac reprend à 1604, c’est bien fait. Ils offrent une leçon très actuelle : l’histoire littéraire n’est pas un classement neutre. C’est une construction, donc une discussion.
Ces anthologies s’adressent évidemment aux lycéens et aux étudiants, à qui elles offrent une lecture guidée, des repères solides et une contextualisation précise, comme aux candidats aux concours qui y trouvent à la fois une vision d’ensemble et un corpus élargi autour des textes attendus. Sans oublier les enseignants, pour lesquels la sélection cohérente et les entrées thématiques constituent de véritables outils de travail.
Elles doivent aussi parler aux lecteurs désireux de renouer avec des textes anciens, à ceux qui cherchent à comprendre ce que recouvrent réellement des notions comme Renaissance, baroque, classicisme ou humanisme, et à tous les médiateurs du livre — bibliothécaires, animateurs de clubs de lecture, passeurs — qui y trouveront des extraits choisis pour faire entendre autrement des voix trop souvent figées dans un patrimoine plus flou qu’un myope qui a oublié ses lunettes en haut du Nysos.
Le soleil avait achevé plus de la moitié de sa course, et son char, ayant attrapé le penchant du monde, roulait plus vite qu’il ne voulait. Pour parler plus humainement et plus intelligiblement, il était entre cinq et six heures, quand une charrette entra dans les halles du Mans. Elle était attelée de quatre bœufs fort maigres, conduits par une jument poulinière, dont le poulain allait et venait autour, comme un petit fou.
- Publié en 1651, Le Roman comique de Paul Scarron s’inscrit dans le genre des « histoires comiques », qui entendent rompre avec les conventions du roman héroïque et sentimental. En mettant en scène des personnages ordinaires, ici une troupe de comédiens itinérants, le roman privilégie la vraisemblance, le quotidien et la province. Scarron y développe une écriture burlesque fondée sur le décalage, le mélange des registres et la parodie des modèles romanesques. L’œuvre interroge ainsi les pouvoirs de la fiction tout en en dévoilant les artifices, invitant le lecteur à une lecture à la fois plaisante et critique.
Crédits photo : Portrait de Savinien Cyrano de Bergerac, dessiné et gravé par un artiste non identifié d’après un tableau de Zacharie Heince (1611-1669). Image issue de la bibliothèque numérique Gallica (BnF). Domaine public.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 14/10/2025
300 pages
Ellipses
24,00 €
Paru le 14/10/2025
250 pages
Ellipses
24,00 €
2 Commentaires
Félix
05/02/2026 à 00:59
Excellent compte-rendu pédagogique.
Cela me rappelle la collection de l'universitaire toulousain, Pierre-Georges Castex (1905-1995) - "Manuel d'Études Littéraires Françaises", en 6 tomes - que j'avais largement consultée durant mes années de collège.
Allant du Moyen-Âge, jusqu'au XXe siècle, en passant justement par les oeuvres du XVe au XVIIe siècles, les trois premiers titres sont notamment les suivants :
"L'âge du baroque", La génération des Classiques" et "L'esprit philosophique".
Disponible apparemment encore chez Babelio.
Finalement, dans ce cadre, je voudrais mentionner une autre excellente anthologie, "L'Anthologie de la poésie française" d'André Gide (édition 1949 de la collection de la Pléiade) et qui commence avec "La grièche d'hiver" de Ruteboeuf (1225-1285) et finit avec "Amélie" de Raymond Radiguet (1903-1923).
Hervé
05/02/2026 à 12:22
Excellent article de HB sur un travail remarquable et passionnant.
Les "Lagarde et Michard" enfoncés ?