Il y a des lancements qui se font à coups de communiqués policés, de photos de presse et de promesses de « ligne éditoriale exigeante ». Et puis il y a Denis Robert. Pour annoncer Le Mensonge et la Colère - premier livre des éditions Blitz, nouvelle maison née dans l’orbite de Blast -, il choisit de reprendre mot pour mot un discours de 2016 d’Emmanuel Macron, l’incarner comme s’il en était l’auteur, puis révéler le piège pour mesurer « l’écart entre les mots et les actes », dix ans plus tard.
Le 29/01/2026 à 18:03 par Hocine Bouhadjera
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29/01/2026 à 18:03
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Derrière le « coup », il y a un projet plus large : transformer Blast en écosystème - médias, formats, enquêtes, mais aussi livres, récits, essais, BD -, avec une mécanique assumée : la souscription au travers de la plateforme Ulule, la communauté comme moteur et comme garantie d’indépendance, et une volonté de « bousculer » un monde du livre jugé largement verrouillé, codifié, élitiste, et de plus en plus envahi par l’extrême droite. Dans les Relay des gares, c'est visible au premier regard...
Denis Robert raconte d’abord une trajectoire presque trop rapide pour être confortable. Le média, né dans l’après-Gilets jaunes, est passé d'une petite équipe de cinq, six personne dans un appartement, à aujourd'hui 49 CDI et une trentaine d’intermittents, dans 600 mètres carrés derrière la gare de l’Est.
Cette croissance, il la relie à un point clé : la souscription initiale, un million d’euros levé, puis l’installation progressive d’un outil de production plus lourd - locaux, caméras, décors, équipes - et d’une marque devenue repérable dans le paysage médiatique français. Il constate : « Nos meilleurs agents de pub, ce sont Pascal Praud, Vincent Bolloré et tous les autres. Dans ce paysage médiatique devenu complètement orwellien, le simple fait d’avoir les pieds sur terre, de résister un minimum, ça suffit pour qu’on te colle une étiquette de gauchistes radicaux. »
Il insiste : ce n’est pas seulement une question de gauche ou de droite, mais un combat de rationalité et de méthode journalistique, où « tenir bon » devient en soi un marqueur politique. « Il n’y a pas d’idéologie autre que celle des faits et que celle du journalisme. Je ne me définis pas comme un type de gauche, je me définis comme un écrivain et un journaliste intransigeant. Le conseil d’État classe le RN à l’extrême droite. Ce n’est pas moi qui invente cette classification. Ça correspond à des critères précis : la ségrégation, le racisme. »
Blast est organisé en coopérative, avec près de 7000 sociétaires , et une règle de base : l’argent repart dans l’outil. « On a des salaires, on paie les pigistes au mieux qu’on peut. On achète des caméras, on est en train de refaire les décors… »
Le financement, il le détaille comme un triptyque : parts sociales, dons, abonnements à 5 euros, qui donnent accès à des newsletters, à des programmes privilégiés. Avec une insistance : le contenu reste accessible, et ceux qui paient le font aussi parce que c’est ouvert. Une aide publique également, qui pèse « même pas 10 % » du budget global, assure-t-il.
Au moment où l’interview bascule vers le livre, Denis Robert ne présente pas Blitz comme une lubie tardive : « À la seconde où j’ai créé Blast, je me suis dit : il faut créer un écosystème, il faut créer une maison d’édition. »
Avant d’être une figure médiatique, Denis Robert se définit comme écrivain et documentariste. Les filiations : Cavanna, Bukowski, Marguerite Duras, la littérature américaine, Truman Capote. Des auteurs pour lesquels l’écriture n’est jamais décorative, mais engagée dans le réel, au plus près des faits, des corps, des contradictions.
« J’étais très proche de Cavanna, de Marguerite Duras aussi, qui m’a poussé à écrire mes premiers romans. Après avoir lu De sang-froid de Truman Capote, j’ai quitté Libération pour me consacrer à l'écriture. » Un modèle d'écriture qui enquête, documente, raconte le réel. Dans cette perspective, Blitz n’apparaît pas comme un virage tardif vers le livre, mais au contraire un retour au centre. Le prolongement logique d’un rapport à l’écrit et au papier.
Avant Blitz, il y a eu des coéditions — notamment avec Florent Massot — et l’idée persistante de « faire » du livre autrement. Mais Denis Robert rappelle une contrainte structurelle : Blast est coopérative, et une maison d’édition est une entreprise commerciale. D’où la nécessité d’un montage à part. Blitz a été pensée comme « une vraie maison », avec une diffusion portée par Actes Sud et la distribution par Union Distribution (Flammarion). Des essais, des récits ou de la bande dessinée, mais pas de fiction.
Blitz est un projet collectif, porté par plusieurs associés. Le moteur du lancement, c’est Jean-Samuel Kriegk, fondateur de Tanuki et ancien dirigeant de KissKissBankBank, qui apporte son expertise en matière de souscription et de financement participatif. « C’est avec lui qu’on a monté la première campagne de Blast, qui est devenue le plus gros succès de la plateforme, avec un million d’euros levé. »
La maison est pensée dès l’origine autour de campagnes de précommande, sur lesquelles elle fonde à la fois son financement et son autonomie éditoriale. La société Blitz est détenue majoritairement par Jean-Samuel Kriegk. Denis Robert en détient 10 %, tout comme Thomas Mignot, producteur de documentaires, Soumaya Benaissa, co-directrice éditoriale de Blast, et Françoise Holzer-Coulon, directrice administrative et financière du média.
La maison entend sortir au moins trois livres par an, directement issus de l’univers de Blast, auxquels s’ajoutent plusieurs bandes dessinées et romans graphiques en cours de développement, des projets portés par des membres de la rédaction, mais aussi des ouvrages originaux. Au total, une « dizaine d’idées » sont déjà identifiées.
Chaque titre sera lancé par souscription. « Une fois que les livres sont précommandés, l’argent généré nous permet de lancer d’autres projets. Puis, une fois le livre financé, on le sort en librairie, dans le circuit normal. » Jean-Samuel Kriegk nous précise que Blitz n’a pas vocation à se limiter à des collaborations avec Blast, mais entend développer des projets éditoriaux et de production en partenariat avec une pluralité d’acteurs.
Le premier titre annoncé est signé... Denis Robert. Le Mensonge et la Colère, un volume d’environ 400 pages, des plus coloré, est construit autour de six grands entretiens réalisés pour Blast, sélectionnés pour leur capacité à « tenir à l’écrit ». Parmi eux, des échanges avec l’historien Johann Chapoutot, le sociologue Benoît Coquard, l’éditeur et essayiste Hugues Jallon, ou encore la sociologue Alizée Delpierre.
Ils ont été retravaillés, actualisés et enrichis : introductions inédites, inserts, renvois, liens. L'auteur est en train d'achever la préface d'une centaine de pages, tandis qu’une postface, également substantielle, a été confiée à Jean-François Bayart.
Le titre du livre naît d’une recherche : trouver deux mots capables de condenser « les années Macron ». Denis Robert cite Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophuls comme référence. Après avoir exploré de nombreuses pistes, il s’arrête sur une formule qu’il estime à la fois simple et implacable. La colère serait la conséquence mécanique d’une accumulation de mensonges.
Les entretiens abordent plusieurs axes structurants : la montée du fascisme en France, l’implantation du Rassemblement national dans les campagnes, les politiques de redistribution au profit des plus riches, mais aussi une réflexion centrale sur le langage. La campagne de précommande Ulule doit être lancée début février.
Le lancement de l'ouvrage et de la maison d'édition, Denis Robert le présente comme une expérience de laboratoire : reprendre ce qu’il considère comme le premier des mensonges - le texte d’entrée en campagne d’Emmanuel Macron - et le confronter, dix ans plus tard, à l’épreuve du réel.
« On est presque à 1,2 million ou 1,3 million de vues sur Instagram… 90 %, 95 % des gens ont compris. On a défloré au bout de cinq ou six heures pour dire : c’est exactement, mot pour mot, ce qu’a dit Macron. »
Un langage « attrape-tout », composé de mots « valises » parce qu’ils peuvent tout dire et leur contraire. Une mécanique qu’il place au cœur de sa réflexion sur le pouvoir du langage et sa déformation progressive dans l’espace public.
Plus généralement, le journaliste insiste sur la manière dont certains mots - démocratie, antisémitisme, terrorisme... -, ont été déformés, vidés de leur sens ou retournés, au point de produire une inversion de la réalité qu’il décrit comme un véritable « pressurage » du langage.
Denis Robert parle d’un paysage médiatique « orwellien », « édifiant », saturé de récits mensongers et repris en boucle. « Je ne vais pas énumérer la liste de ceux qui portent ces dérives. À un moment donné, les verrous qui devraient aider la démocratie à tenir ne fonctionnent plus. L’Arcom ne fonctionne pas, la justice est beaucoup trop lente. Il faudrait interdire CNews. Ce n’est pas de la censure, c’est une question de démocratie. »
C’est à cet endroit précis que s’ancre, pour lui, la création de Blitz. Si le champ médiatique déforme, si le champ éditorial est, selon ses mots, « mangé », alors il faut investir ce terrain à son tour. Le livre devient un espace de résistance, un lieu où reprendre la main sur les mots, le temps long et la possibilité de nommer les choses sans concession.
Denis Robert situe l’un des points de départ de sa réflexion dans un geste banal : entrer dans un Relay et regarder ce qui s’impose en vitrine. « Les tronches de Bardella, de Philippe de Villiers, Zemmour... et de voir à quel point l’édition est absolument mangée, gangrénée, phagocytée par l’extrême droite. »
Cette présence massive ne serait pas, selon lui, un phénomène isolé. Denis Robert la relie à une ambiance générale, à une « infusion » idéologique qui traverse l’ensemble du paysage médiatique. « Quand vous ouvrez le 20h de France 2, des fois vous avez l’impression d’être sur CNews. »
C’est dans ce contexte qu’il inscrit le développement de nouveaux formats sur Blast, notamment la série « Temps Critiques ». Pensée comme un rendez-vous régulier avec des intellectuels, des chercheurs, des penseurs, elle s’inscrit d’emblée dans une logique de prolongement, y compris sur le terrain de l’édition papier.
Alors que l'ancien projet de créer une maison d'édition se concrétise, Denis Robert nous confie une autre envie : refaire « Apostrophes » sur Internet. Pas pour en reproduire le format à l’identique, ni pour sacraliser un âge d’or télévisuel, mais pour recréer un espace de discussion autour de la littérature, des essais, des livres qui paraissent — un lieu où la parole ne serait pas corsetée par les codes actuels.
L’obstacle n’a jamais été l’envie, mais le montage. Chaque tentative d’association avec des éditeurs s’est heurtée à une logique de donnant-donnant que Denis Robert refuse frontalement. Financer une émission en échange d’une exposition éditoriale constitue, pour lui, une ligne rouge.
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L’autre limite est plus prosaïque : le temps. Entre les enquêtes, les éditos et la gestion quotidienne de Blast, le projet est longtemps resté en suspens. Denis Robert évoque désormais une formule plus légère, pensée pour le public et le direct, peut-être dans un bistrot, mêlant l’esprit de « Droit de réponse » à celui d’« Apostrophes », avec des rubriques, des accrocs, du frottement, « du mouvement, des heurts, de la création. Ça ne veut pas dire aller dans le dégueulasse, mais il faut qu’il y ait des aspérités. »
Son diagnostic sur le paysage littéraire médiatisé est sans détour. Souvent les mêmes invités, les mêmes circuits de prescription, une mécanique fermée qui produit un entre-soi culturel et social largement policé. « Il y a le circuit France Inter, Grande Librairie, France Inter, France Culture, Grande Librairie… C’est très codifié. Et in fine, assez élitiste quand même, pas mal guindé. »
Il ajoute enfin un constat plus pragmatique : l’audience de ces formats traditionnels s’érode, ce qui confirme l’essoufflement d’un modèle, et rend inévitable l’invention d’autres formats.
Crédits photo : Blitz
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
7 Commentaires
Florence Mothe
30/01/2026 à 10:47
Bravo, confrères et longue vie! Heureusement qu'il reste encore quelques espaces de liberté. Le livre de Denis Robert doit êre savoureux, ce qui ne m'étonne pas de lui!
Edco
30/01/2026 à 15:32
Il n' arrête pas .... Il est tenace .....
Bon courage à lui.....en ces temps de ....moindre curiosité littéraire.....!
Perso , je l' aimais bien .....avant .....ya longtemps.....!!! A Libé, sur France Q, Inter .....etc .....avec ses romans.....
Bon, le mensonge et la colère......c est ce qu on vit, voit, entend .....all day long .... !
Et puis ça m' agace les termes..... guerriers...blast, blitz.... pourquoi pas blitzkrieg ! 🥴🫣 pim pam poum .....c est plus mignon .....🤭
Bon , je retourne lire ....Ci- gît l ' amer..... Guérir du ressentiment....de Cynthia Fleury .. .J' ai besoin de souffle d' air. .( breath.....pas blast ...)
malcom zembrano
01/02/2026 à 15:19
on ne vous retient pas
Edco
01/02/2026 à 17:25
J adore .. Bien vu !!!!
🤭🤭🤭
" C est si rare un homme qui écoute, presqu' aussi rare qu' un homme qui retient.." Van Cauvelaert.
😉
Lolo
14/03/2026 à 14:20
faites attention quand-même... à l'amer retour de flammes qui pourrait tous nous toucher... et alors... on sera autre chose qu'agacés... Oui, moi aussi, j'aime bien les points de suspension. Les vôtres sont un peu hors format, enfin..., vous êtes agacé, on comprend.
Toutefois on est rassurés, car vous êtes sur la voie de la guérison, grâce à vos lectures...
Veinard !
Sarrazzini
23/02/2026 à 08:47
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Zoccola Nicole - Pseudo : Coline
20/06/2026 à 10:41
Bonjour,
Comment soumettre un manuscrit à BLITZ. Merci