De l'autre côté de l'Atlantique, les exactions de l'ICE, la police de l'immigration, ont largement choqué une partie de la population. Les décès d'Alex Pretti et Renee Nicole Good, abattus par des agents, ont attisé la contestation, alors que d'autres morts auraient été provoquées par des interventions de l'ICE. Au plus près des communautés et des personnes visées par les opérations, les librairies sont devenues de véritables bastions de résistance, à Minneapolis, Portland ou Salisbury.
Le 28/01/2026 à 16:45 par Antoine Oury
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28/01/2026 à 16:45
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La sidération succède à l'indignation, et vice-versa, aux États-Unis, face aux dégâts causés par la police de l'immigration, l'ICE [pour Immigration and Customs Enforcement, NdR], et les ordres donnés par l'administration Trump. Depuis plusieurs mois, ces agents, dotés de moyens en hausse et de prérogatives élargies, interviennent dans différentes villes du pays.
L'objectif de ces opérations est clair : procéder à des interpellations de masse, afin d'identifier et d'expulser des travailleurs et travailleuses immigrés, en considérant que leur situation est irrégulière. Ces arrestations s'effectuent d'une manière totalement dérégulée et incontrôlée, puisqu'elles visent des citoyens de manière aléatoire, en raison de leur apparence ou de leur couleur de peau.
Les agents de l'ICE, encouragés, ont recours à des méthodes peu orthodoxes, enlevant leurs cibles dans des véhicules banalisés ou procédant à des interpellations en portant des masques, afin de dissimuler leur identité. Un enfant âgé de 5 ans a également été conduit en détention alors qu'il revenait, avec son père, de l'école maternelle, détaillait ABC News le 23 janvier dernier.
Sans surprise, les multiples interventions ont donné lieu à de nombreuses blessures — au moins neuf personnes auraient été blessées par balles, selon The Trace. Les décès d'Alex Pretti et de Renee Nicole Good ont été largement évoqués dans les médias, au risque d'éclipser les autres morts, au moins trois ces dernières semaines, toujours selon The Trace. Par ailleurs, rappelons que 32 personnes, détenues dans des centres de l'ICE, sont décédées en 2025, des suites de malaise, de crise cardiaque, de problèmes respiratoires, de tuberculose ou par suicide, comme l'indiquait The Guardian début janvier.
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Parallèlement à ces violences policières, le gouvernement se livre à des opérations de propagande éhontées. Les morts d'Alex Pretti et de Renee Nicole Good ont été suivies d'explications fumeuses des autorités, tandis que le compte de la Maison-Blanche, sur le réseau social X, diffusait une photographie modifiée par l'intelligence artificielle d'une personne interpelée.
Donald Trump lui-même utilise l'ICE et ses opérations comme une arme politique, en visant essentiellement des villes aux maires démocrates : les interventions de la police de l'immigration sont alors présentées comme des solutions pour pallier le supposé laxisme de ses adversaires.
À Minneapolis, Angela Schwesnedl, cofondatrice de la librairie Moon Palace Books, inaugurée en 2012, venait d'apprendre le décès d'Alex Pretti lorsqu'elle a répondu aux questions de Literary Hub. Le 23 janvier dernier, l'enseigne participait à la grève générale, un mouvement de protestation civile à l'opération menée par l'ICE dans la ville du Minnesota depuis décembre 2025.
« Nous n'avons pas fait une seule vente et personne ne s'en est plaint », remarque-t-elle. Pour autant, les portes de la librairie étaient grandes ouvertes, afin d'accueillir les personnes en ressentant le besoin et pour participer à l'effort d'organisation de la manifestation. Des fanzines de conseils à destination des citoyens et citoyennes ont ainsi été distribués, accompagnés de sifflets servant à signaler la présence d'agents de l'ICE.
La librairie n'est bien sûr pas le seul commerce à faire sa part pour résister aux opérations policières. « Un imprimeur local a fourni du matériel gratuitement aux manifestants, et nous en avons pris une partie dans la boutique, parce que nous sommes bien situés », détaille Angela Schwesnedl. Pour elle, dénoncer les exactions de l'ICE tombe sous le sens, tant la menace est grande pour la société américaine.
La libraire a tout juste fini de lire A Flower Traveled in My Blood, de Haley Cohen Gilliland (Avid Reader Press/Simon & Schuster), consacré aux enlèvements de femmes enceintes commandités par la junte militaire en Argentine entre 1976 et 1983, afin de confier leurs enfants à de nouvelles familles. « Le livre m'a aidé à réaliser que nous étions encore dans une situation où des gens sont en danger, et d'autres choisissent de les aider et de les soutenir, et pas dans une situation où tout le monde détourne les yeux par choix ou par crainte. »
Angela Schwesnedl pointe un contexte autoritaire qui évoque « un nettoyage ethnique », et pas seulement une question de carte de séjour. Avec d'autres librairies de Minneapolis, Moon Palace Books participe à un réseau solide, cimenté par la solidarité : « Tout ce que l'on fait peut paraitre insignifiant et dérisoire, mais tout ce que nous pouvons faire compte. »
Moon Palace Books n'est pas le seul exemple du formidable élan qui traverse les librairies américaines. Au lendemain de la grève du 23 janvier, la librairie Big Hill Books, également située à Minneapolis, a ainsi abrité une veillée en la mémoire d'Alex Pretti, autour d'un mort d'ordre, le refus d'un pays où une partie des habitants vivraient dans la peur.
« Parmi nos voisins, nous comptons beaucoup de réfugiés, dont certains ont des commerces, et ils ne peuvent pas travailler en ce moment, parce qu'ils ont peur », explique Anna Smith, propriétaire de la librairie Garden Party Books, à Rochester, une autre ville du Minnesota, à MPR News. « Je ne peux pas juste me dire "Je continue à ouvrir ma boutique", ce n'est pas possible pour moi. »
Comme elle, d'autres librairies indépendantes ont choisi de ne pas vendre de livres le 23 janvier, ou de reverser les bénéfices de cette journée à diverses organisations, comme Safe Havens, qui apporte un soutien aux personnes détenues par l'ICE, choisie par Scout & Morgan Books, enseigne située à Cambridge (Minnesota). Ou Unidos, qui a participé à la mise en place de la grève générale, sélectionnée par la librairie Comma de Minneapolis.
Dans le reste des États-Unis, les commerces de livres ont aussi adopté une posture de résistance face à la montée de l'autoritarisme. Print, à Portland, dans le Maine, propose ainsi une sélection « Resisting ICE » (« Résistons à l'ICE »), faite d'essais, de recueils poétiques et de romans. À Salisbury, en Caroline du Nord, South Main Book Co. a baissé son rideau, refusant « de participer à une économie qui tolère le meurtre d'État ».
En vitrine s'affichent de multiples messages de soutien aux personnes immigrées visées par les autorités, côtoyés par les tout aussi nombreux appels à démanteler l'ICE. La lettre d'information professionnelle Shelf Awareness Pro a recensé bien d'autres initiatives du même acabit.
Si les librairies sont particulièrement impliquées dans la résistance aux violences d'État, les éditeurs ne sont pas en reste. Citons ainsi l'investissement de Feral House, maison d'édition spécialisée dans les essais sur l'ésotérisme ou la musique métal, qui a fait fabriquer des sifflets destinés à prévenir les alentours en cas d'opérations de l'ICE. La structure proposait aux libraires d'en recevoir gratuitement, pour les distribuer aux clients et citoyens.
Les bibliothécaires, dont les établissements accueillent une large variété de publics, se sont préparés depuis un moment déjà aux interventions de l'ICE. Ainsi l'Association des bibliothécaires américains (American Library Association) propose-t-elle aux professionnels, depuis janvier 2025, un guide « en prévision d'une visite de l'ICE ».
Ce document rappelle l'état du droit, notamment en matière de protection de la vie privée des usagers et des agents. Il précise toutefois que ces règles sont susceptibles de changer « en fonction des décrets exécutifs, des nouvelles législations et de la jurisprudence ». Pour les bibliothèques, la situation est d'autant plus délicate qu'elles sont déjà visées par l'administration Trump : cette dernière tente de réduire leurs moyens, et encourage par ailleurs la censure d'ouvrages considérés comme dangereux pour les mineurs.
Face à cette résistance des citoyens, des commerces et des lieux culturels locaux, l'opportunisme et le cynisme du capitalisme de masse se déploient sans vergogne. Aux côtés de la police de l'immigration se tient ainsi toute une galaxie d'entreprises, spécialisées dans la surveillance de masse, le traitement des données privées ou encore la reconnaissance faciale.
Parmi celles-ci, le groupe LexisNexis, multinationale allemande rattachée à l'entité RELX, dont les outils de traitement d'informations sont utilisés pour fouiller et traiter les données publiques et commerciales ensuite utilisées dans des enquêtes. En 2023, une enquête de The Intercept révélait que les données vendues par LexisNexis étaient mises au service d'une technologie visant à prédire les crimes — comme dans la nouvelle Rapport minoritaire (1956) de Philip K. Dick.
« Notre engagement [auprès de l'ICE] vise à accompagner un usage responsable et éthique des données, en accord avec les lois et réglementations en vigueur, et pour la protection de tous les habitants des États-Unis », a souligné Jennifer Richman, porte-parole de LexisNexis, en réponse aux questions de TechCrunch sur sa collaboration avec l'ICE.
Sans surprise, les services d'hébergement et de traitement des données de la multinationale Amazon, Amazon Web Services, sont également utilisés par l'ICE. L'Immigrant Defense Project, qui protège les droits des personnes migrantes, dénonce depuis plusieurs mois la signature de contrats avec les services de la police de l'immigration.
Par ailleurs, quand l'administration Trump a commencé à limiter ou annuler les programmes d'admission de réfugiés à titre humanitaire, Amazon a pleinement collaboré avec les autorités. Certains employés des entrepôts de la firme se sont ainsi vus demander un nouveau permis de travail, à moins d'être placés en congé sans solde, puis licenciés.
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« Nous soutenons les employés dont les situations ont été bouleversées par les récents changements de la politique migratoire du gouvernement », assurait néanmoins Richard Rocha, porte-parole d'Amazon, auprès de CNBC. « Ces derniers mois, nous avons régulièrement échangé avec les personnes concernées, en nous assurant qu'elles avaient accès à toutes les ressources nécessaires. »
Des travailleurs et travailleuses du numérique et des nouvelles technologies, notamment de Google, Amazon ou TikTok, ont appelé les PDG de ces entreprises à « demander le départ de l'ICE de nos villes », après la mort de Renee Nicole Good. « Quand Trump a menacé d'envoyer la Garde nationale à San Francisco en octobre dernier, les patrons de l'industrie de la tech ont contacté la Maison-Blanche. Et cela a fonctionné : Trump a renoncé », indiquent les signataires.
Difficile de dire si leur appel sera entendu, et si le sens moral prévaudra sur celui des affaires.
Photographie : Manifestation contre la police de l'immigration et l'administration Trump, à San Francisco, le 24 janvier 2026 (Lynn Friedman, CC BY-NC-ND 4.0)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
2 Commentaires
pierre
29/01/2026 à 08:04
Et bravo à Capgemini du CAC 40 pour sa collaboration avec ICE. L'argent n'a pas d'odeur? Vous, si.
Aurélien Terrassier
29/01/2026 à 11:39
Je salue ces libraires américains face au fascisme trumpiste dont l'ICE réprime et assassine les civils. Il y a heureusement l'mmigrant Défense Project malgré un Etat de droit aussi fragilisé qu'il soit. Honte à LexisNexis et à Capgemini pour leur collaboration criminelle avec l'ICe tout en saluant le courage des salarié.e.s d'Amazon, Tiktok et Google face à cela.