Orange mécanique, de Stanley Kubrick, sorti en 1971, a plus ou moins éclipsé le roman original d'Anthony Burgess, L'Orange mécanique, paru une décennie plus tôt (trad. Georges Belmont et Hortense Chabrier, Robert Laffont). L'imagerie cinématographique est en tout cas devenue indissociable du texte, notamment via les décors brutalistes dans lesquels évoluent Alex DeLarge et ses compères malintentionnés. Dans le sud-est de Londres, certains souhaitent protéger et préserver cet héritage architectural.
Conçue à la fin des années 1960, la zone résidentielle de Thamesmead, au sud-est de Londres, a été le théâtre d'une expérimentation sociale et architecturale. Il s'agissait alors de limiter les problématiques liées à la concentration des logements, tandis que les autorités cherchaient à reloger des communautés ouvrières repoussées loin des cœurs de ville.
Plusieurs architectes appliquent alors, à la fois par choix esthétique et pour répondre à certaines contraintes, un style brutaliste. De grands ensembles émergent, qui s'appuient à la fois sur des motifs répétitifs et des ruptures dans les lignes architecturales, afin de combiner solidité des matériaux et luminosité, simplicité des formes et modernités des propositions.
Les architectes Robert Rigg, Philip Bottomley, ou encore Norman Engleback façonnent ainsi les environs, en s'inspirant également des expérimentations menées en Suède. Le premier prend par exemple soin d'ajouter des lacs et des canaux, la présence de l'eau étant réputée pour désamorcer les tensions sociales liées à la promiscuité de ces grands ensembles.
Ironie du sort, cet environnement sera celui du déchainement de violences représenté dans le film Orange mécanique (1971), écrit et réalisé par l'Américain Stanley Kubrick. Alex DeLarge, le dangereux sociopathe au cœur du film, y vit avec ses parents, tandis que lui et sa bande de droogies (des camarades, d'après le jargon inventé par Burgess dans son livre) sèment la terreur dans les environs.
Kubrick a choisi d'y tourner un certain nombre de scènes, en s'appuyant sur d'autres lieux des environs, comme l'université Brunel et le Chelsea Drugstore de Londres, ou encore le Wandsworth Bridge.
En 2022, le conseil du borough londonien de Bexley a voté la destruction de l'ensemble Lesnes de Thamesmead, celui-là même qui a servi de décor pour Orange mécanique. Le projet consistait en un remplacement des quelque 600 habitations par 1950 nouvelles constructions, rappelle la BBC. Mais, depuis ce vote, certains résidents refusent de quitter les lieux.
Un peu moins d'une centaine de foyers seraient ainsi toujours sur place, dont celui de Rose Asenguah, qu'elle occupe depuis 18 ans. Contrairement à ce que la mauvaise réputation des lieux, acquise suite au film de Kubrick, pourrait laisser penser, elle affirme : « C'est mon foyer. Je l'aime. Je me sens bien et je suis heureuse ici. »
Le promoteur immobilier Peabody entend bien récupérer le terrain pour y bâtir de nouvelles propriétés et ainsi profiter de la hausse des prix liée à la mise en service de l'Elizabeth line, une ligne du réseau express régional qui a considérablement réduit les temps de trajet, indique The Guardian.
« Si les habitants de l'ensemble Lesnes devront bien quitter leur logement actuel, il n'est absolument pas nécessaire pour eux d’abandonner Thamesmead si cela n'est pas leur projet », assure un porte-parole de Peabody. « Nous leur proposons plusieurs options pour s'installer dans un nouveau foyer, à proximité. »
L'un des résidents actuels de Lesnes, Adam Turk, a attaqué la décision du conseil de Bexley, assurant que l'ensemble pourrait être rénové plutôt que démoli. Il remet aussi en cause l'analyse environnementale du projet, estimant qu'une destruction et qu'une reconstruction de nouveaux logements pourraient générer d'importantes émissions.
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Saskia O’Hara, conseillère juridique pour le Public Interest Law Centre (Centre public d'accès aux droits), accompagne les résidents de Lesnes dans leur démarche : « Les résidents de l'ensemble et le grand public ont au moins le droit d'être certains que ces émissions sont évaluées avec précision, documentées et présentées de manière transparente aux décideurs chargés de déterminer si la démolition doit avoir lieu. »
Pour l'instant, l'intérêt patrimonial, littéraire et cinématographique de cet ensemble n'a pas été évoqué dans le débat...
Photographie : Image tirée du film Orange mécanique (1971), écrit et réalisé par Stanley Kubrick
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
Paru le 20/03/2025
356 pages
Robert Laffont
12,50 €
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