À Marseille, une aventure culturelle de long cours arrive à son terme. Portée pendant plusieurs décennies par Victoria Yaghmour-Roger, elle s’est construite autour de l’enseignement de la langue arabe, d’actions culturelles et d’une librairie spécialisée, fragilisée depuis plusieurs années par des difficultés matérielles et immobilières. Entre ancrage local et ouverture sur le monde arabe, ce travail patient touche aujourd’hui à sa fin, laissant en suspens la question de la transmission.
Le 23/01/2026 à 18:33 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
23/01/2026 à 18:33
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Victoria Yaghmour-Roger, aujourd'hui âgée de plus de 80 ans, ne commence jamais par parler d’elle. Pourtant, au fil de la conversation, quelques éléments affleurent, dessinant un parcours marqué par les circulations, les langues et les déplacements. Syrienne, issue d’une famille arménienne par sa mère et assyro-chaldéenne par son père, chrétienne, elle a grandi au Moyen-Orient avant de poursuivre sa formation et son travail entre l’Algérie et la France.
« Je suis partie enseigner l’arabe en Algérie, où j’ai obtenu une licence de littérature arabe et suis restée huit ans. » C’est à Alger qu’elle rencontre celui qui deviendra son mari, universitaire français alors en poste à la faculté. « On s’est rencontrés par hasard, dans un centre culturel russe. Ensuite, il est revenu à Marseille pour son travail à l’université, et je l’ai suivi. »
Arrivée à Marseille au début des années 1970, Victoria Yaghmour-Roger tente d’abord l’enseignement secondaire. L’expérience ne la convainc pas. Très vite, l’idée de créer un lieu indépendant s’impose, par nécessité autant que par conviction. De cette intuition naît un projet au long cours, qu'elle portera en bénévole une grande majorité du temps, et dans lequel elle aura elle-même mis de ses deniers.
Le moteur n’était pas financier, mais le désir de bâtir un lieu, d’assurer une présence culturelle durable, de répondre aux demandes et d’inventer des formats adaptés.
Au départ, il y a une salle de cours, des livres, et une énergie qui déborde. En 1981, Victoria Yaghmour-Roger fonde à Marseille le Centre de Culture et d’Information sur le Monde Arabe, « qui est donc plus ancien que l'Institut du Monde Arabe ». Dans les locaux où l’association s’installe, rue Saint-Savournin, un magasin au rez-de-chaussée existe déjà : l’idée d’en faire une librairie spécialisée s’impose, qui prend corps en 1990.
Elle s’inscrit dans un dispositif plus large, avec des espaces pour enseigner, organiser, accueillir, stocker, travailler. Victoria Yaghmour-Roger décrit le site comme un petit labyrinthe au cœur de la ville, avec des pièces en enfilade et des usages superposés au fil des années.
Le local arrière, indépendant, est dédié aux cours d'arabe. Au-dessus, ce sont des bureaux ; ailleurs, des espaces où l’on expose de l’artisanat. Et, dans les grandes salles, des activités qui débordent largement le cadre du livre : conférences, signatures, projections, cuisine, musique, danse.
Le centre a aussi été un point de départ pour des voyages culturels, pensés comme des passerelles entre la France et les pays arabes. « On a fait, entre autres, le Liban, la Syrie, la Jordanie, deux fois la Libye, deux fois l’Égypte. » L’identité du lieu se lisait jusque dans ses salles, chacune baptisée du nom d’une femme arabe — artiste ou écrivaine — comme un geste symbolique et politique à la fois.
Trouver des locaux a longtemps constitué une difficulté majeure. Face aux refus répétés, Victoria Yaghmour-Roger et son mari font le choix de créer une société civile immobilière (SCI), afin d’acheter des espaces et de les louer ensuite à l’association, à des conditions compatibles avec ses moyens. Cette solution leur permet de sécuriser l’activité sur le long terme et d’éviter une dépendance à un bailleur extérieur, qui aurait pu mettre fin au projet prématurément.
La Librairie Orientale s’est construite sur un axe clair : le monde arabo-musulman, mais pas seulement : « L’Arménie aussi, parce que de côté de ma mère, je suis arménienne. Et donc, je dis, sinon, si je ne fais pas un coin à l’Arménie, ma mère, elle va se tourner dans sa tombe. La Grèce aussi, l’extrême-orient, les langues du monde et ses cuisines. »
Pour elle, une librairie n’était pas qu’un stock : c’est un endroit où l’on se rencontre, où l’on apprend, où l’on fabrique du lien culturel, dans ce Marseille façonné par les circulations, les langues et les héritages venus d’ailleurs.
Quand elle évoque les actions culturelles, Victoria Yaghmour-Roger ne parle pas d’événements ponctuels, mais de cycles pensés dans la durée, souvent organisés autour d’un pays mis à l’honneur. L’ensemble repose sur une organisation souple et vivante, où chaque espace trouve naturellement sa place : une salle pour les conférences, une autre pour la cuisine, un temps pour la rencontre, un autre pour le moment festif. Les livres structurent les échanges, accompagnent les discussions, deviennent à la fois décor et matière première.
« Par exemple, quand nous avons travaillé sur l’Algérie, l’après-midi était consacré aux écrivains ou aux musiciens, selon les projets. Dans une salle, il y avait les rencontres ; dans une autre, la cuisine algérienne. Et le soir, nous organisions une grande soirée avec musique, conférences, signatures de livres, avant de terminer par un repas. »
La fondatrice se souvient aussi d’un ressortissant bahreïni installé à Marseille, à partir duquel s’est construit un programme complet : « J’ai commandé les livres disponibles, rassemblé la musique, organisé la rencontre. Il est venu faire la conférence et sa femme a animé un atelier de cuisine bahreïnie. »

Pour la Librairie Orientale, la rupture ne s’est pas produite brutalement : elle s’est installée progressivement, au fil du temps. Tout commence par un premier dégât des eaux, survenu avant les années 2000, suivi de travaux alors réalisés. Puis, des années plus tard, les infiltrations réapparaissent. S’ouvre alors une longue période d’attente, nourrie par l’idée que la situation sera rapidement réglée, avant de laisser place à l’enlisement et à l’usure.
« Nous pensions que ce serait réglé en deux ou trois mois, mais la situation a traîné pendant des années, sans qu’un seul euro ne soit engagé pour réparer. » Les conséquences sont visibles et durables : un mur mitoyen fortement dégradé, des sanitaires touchés, une humidité persistante qui s’infiltre partout et finit par poser un véritable problème de salubrité. Et les documents de l'assurance que l'on arrive plus à retrouver, avec le temps qui a passé...
Face à cette dégradation continue, la décision s’impose peu à peu : ne plus faire travailler l’équipe dans ces conditions : « Il était impossible de rester dans des locaux humides, qui sentaient mauvais. Nous ne voulions pas exposer le personnel à cela. »
Victoria Yaghmour-Roger évoque un enchaînement d’expertises, de procédures et de renvois successifs, avec le sentiment que le dossier s’est enlisé dans une logique d’attente, où la durée semble préférable à toute résolution concrète, même au prix de la dégradation continue des lieux.
« Un expert est venu par le tribunal et nous a dit : “vous mettez juste un rideau, vous mettez les livres”. Mais comment mettre les livres ? S’ils tombent, ils peuvent blesser quelqu’un. Et puis la salle de cours, c’est aussi la bibliothèque : les étagères montent jusqu’au plafond. La librairie, elle, est au moins quatre fois plus grande. »
Lors de la dernière assemblée générale, elle dit avoir trouvé un appui inattendu : un ancien élève, aujourd’hui magistrat, disposé à reprendre une partie du dossier. En attendant, la librairie n’est plus en activité depuis plusieurs années, le sinistre s’étirant depuis près de neuf ans.
Ayant largement dépassé l’âge de la retraite, elle met aujourd’hui un terme aux activités du Centre pour des raisons intimes avant tout : la maladie de son mari et la nécessité de s’occuper de lui.
Victoria Yaghmour-Roger n’a pas pour autant cessé toute activité. Traductrice et interprète assermentée en langue arabe, experte honoraire près la cour d’appel d’Aix-en-Provence, elle répondait encore, il y a peu, à une demande d’interprétariat judiciaire. Une manière, dit-elle, de rester active et utile, malgré l’arrêt des engagements qui exigeaient une présence régulière et des horaires fixes.
À présent, il faut vider, trier, trouver des mains, des bras, des relais. Les locaux sont saturés de livres et d’objets d’artisanat. Pour ce stock d'ouvrages, Victoria Yaghmour-Roger explore plusieurs pistes. « J’ai plusieurs idées. S’il y a des libraires intéressés pour reprendre des livres, c’est possible, avec des conditions qui leur permettent de s’en sortir. Sinon, on peut aussi voir du côté des consulats et des ambassades des pays arabes, pour qu’ils achètent des livres à offrir à des bibliothèques ou à des associations. »
Elle mentionne enfin le tissu associatif arménien, qu’elle a déjà commencé à solliciter, comme une autre voie possible. L’objectif reste le même : éviter que les livres ne disparaissent sans perspective, et leur offrir une nouvelle vie. L'appel est lancé.
Le centre, on l'aura compris, n’a pas été uniquement un lieu de livres : il a été, pour beaucoup, une porte d’entrée vers l’arabe.
Victoria Yaghmour-Roger insiste sur sa conception de l’enseignement, fondée sur la diversité des approches et sur une langue envisagée autrement que par la seule grammaire. Et de constater : « Il y a un manque énorme. Des personnes me contactent encore pour savoir où suivre des cours. Je ne peux pas leur répondre. D’anciens élèves m’ont dit qu’ils étaient inscrits ailleurs, mais qu’on leur faisait surtout de la grammaire et de la conjugaison. »
Elle détaille alors l’outillage pédagogique qu’elle a construit au fil des années : « J’utilisais trois méthodes différentes. Il y avait notamment Du Golfe à l’Océan, une méthode audiovisuelle remarquable. Le vocabulaire n’y est pas utilisé de la même manière que dans les autres méthodes. C’est cette diversité qui rend l’enseignement plus riche. »
Cette exigence pédagogique se traduisait aussi dans les résultats. Lorsqu’il était agréé pour le passage de certifications, le centre affichait des taux de réussite exceptionnellement élevés, allant jusqu’à 100 % sur certaines sessions.
Cette autonomie, Victoria Yaghmour-Roger la relie aussi à une discipline de travail exigeante et à un soutien familial constant. Elle évoque le soutien de son mari, chercheur, qui a rendu possible la continuité du projet : acheter des méthodes, financer des initiatives, constituer un fonds, préparer des actions culturelles. « Ça marchait parce que je travaillais nuit et jour. Mon mari est chercheur, chaque fois que j’en avais besoin, était là : “passe-moi 500, passe-moi 1000”. C’est comme ça que ça a tenu. »
Aujourd’hui, elle souhaite que cette histoire puisse se prolonger autrement, par une reprise ou une transmission. Si la librairie ne peut plus fonctionner dans l’état actuel des locaux, le fonds, lui, demeure. Livres, collections et ressources peuvent encore trouver un projet, une structure, une main prête à les faire vivre, autrement.
Crédits photo : La rade de Marseille (Jean-Pierre Dalbéra, CC BY 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
1 Commentaire
Colette Drogoz
25/01/2026 à 11:31
Merci pour cet article qui rend hommage au travail de Victoria. Merci Victoria pour ton engagement, ton efficacité, ta gentillesse. Je regrette de n'avoir pas été plus assidue aux cours mais garde le plaisir et la beauté de l'arabe. J'espère qu'il y aura une suite.