Première moitié du XIXème siècle… Fils d’une tenancière de bordel, l’aventurier viennois Redo Hauptsammer débarque dans l’austère commune de Szonden, bourgade imaginaire située dans le détroit de l’Oder, en Prusse orientale. Par Étienne Ruhaud.
Ayant mystérieusement hérité d’un terrain, l’homme transporte le cadavre de sa femme, morte prématurément, et découvre des corps congelés, imputrescibles, dans le pré de la propriété… Ainsi s’ouvre Mitteleuropa, singulière histoire mettant en scène des personnages non moins singuliers. Écrit dans un style poétique, lyrique, le roman est signé Vicente Luis Mora, professeur de philosophie et écrivain andalou, qui se trouve pour la première fois diffusé en France par les soins de l’éditeur Maurice Nadeau.
Lui-même poète (notamment en langue corse), le traducteur, François-Michel Durazzo, a bien voulu répondre à nos questions, apportant ainsi quelques clés, quelques éléments de réponse, afin de comprendre, de lever une part de mystère.
ActuaLitté : Comment avez-vous connu le roman de Vicente Luis Mora ?
François-Michel Durazzo : Le roman de Vicente Luis Mora faisait partie du panel d’environ deux cents romans proposés par newspanishbooks, le programme de soutien à la diffusion de l’ICEX [organisme gouvernemental pour la promotion des entreprises espagnoles à l’étranger] à une commission de traducteurs et éditeurs français, dans le but de dénicher les perles rares publiées en Espagne qui pourraient attirer l’attention d’un éditeur français. Centroeuropa faisait partie des six œuvres retenues pour lesquelles j’ai rédigé un rapport de lecture, que l’on peut encore trouver sur leur site.
Qu’est-ce qui vous a motivé à traduire ce texte ?
François-Michel Durazzo : Mon premier objectif n’était pas d’en assurer moi-même la traduction. J’étais submergé par d’autres projets, notamment la traduction pour Zulma du Troiacord du Catalan Miquel de Palol, que je ne suis pas le seul à considérer comme l’un des plus grands romanciers du monde. J’espérais simplement qu’un éditeur s’intéresserait à Centroeuropa, puis j’en ai finalement cherché un, j’ai traduit les premières pages, jusqu’à ce que Gilles Nadeau [l’éditeur] s’enthousiasme à leur lecture.
La traduction n’a sans doute pas été aisée. On sait, notamment, que les chapitres sont de plus en plus longs à mesure que l’intrigue progresse… Avez-vous connu des difficultés, des phases de découragement ?
François-Michel Durazzo : La traduction s’est avérée techniquement difficile, mais jamais décourageante dans la mesure où le découragement ne survient que lorsqu’on échoue à trouver la solution. Cela n’a pas été le cas. Après une première traduction, la plus fidèle possible, j’ai repris le texte avec deux objectifs, et d’abord celui de réaliser en français le vœu exprimé par l’auteur lui-même d’écrire dans un espagnol du XIXe siècle crédible.
Je me suis donc emparé du texte et fait la chasse à tout ce qui n'aurait jamais pu se trouver sous la plume d’un Stendhal. Puis, en dernière instance, j’ai ajusté le nombre de mots à la progression géométrique, chacun des chapitres comptant le double de mots que le précédent, de même que Redo, le personnage principal, découvre deux fois plus de cadavres chaque fois qu’il creuse un nouveau trou. Tout cela exige quelques accommodements avec l’original, mais, après tout, la fidélité à l’esprit est plus importante que la fidélité à la lettre.
On constate également de nombreux jeux sur l’onomastique. Ainsi, Redo (le nom de notre héros), c’est « Oder » (le fleuve allemand), à l’envers. Là aussi, la traduction peut-elle rendre compte de tout ? Pouvons-nous vraiment tout traduire ?
François-Michel Durazzo : Dans la mesure où il s’agit de noms propres, on a pu les garder tels quels sans difficulté, car ces jeux sur l’onomastique ne sont pas à proprement parler des jeux de mots, mais plutôt des jeux sur les mots. Là où techniquement la traduction a été délicate, c’est sur la traduction des réalités germaniques, administratives et religieuses. Mora utilise un jeu de correspondances entre l’allemand et l’espagnol qui renvoie à la tradition catholique.
La France a une très vigoureuse tradition protestante et une tout aussi riche tradition s’agissant de la traduction de la littérature allemande. Iglesia est donc devenu « temple » et non « église », Alcade « bourgmestre » et non « maire », rector « pasteur » et non « curé », etc. Je ne sais pas si l’on peut tout traduire, ce que je sais, c’est que j’essaie de tout traduire.
Pourquoi, selon vous, Vicente Luis Mora, andalou, a-t-il choisi de situer l’intrigue en Prusse orientale, au XIXe siècle ?
François-Michel Durazzo : Il le dit lui-même quelque part. Je crois qu’il a étudié l’allemand et que cette civilisation le fascine. J’imagine que pour un Espagnol, si latin, la civilisation germanique où le romantisme est né sans jamais conquérir l’Espagne, à l’exception d’un ou deux auteurs, intrigue et exerce une sorte de fascination. C’est à lui qu’il faudrait poser cette question.
Dans l’épilogue, vous parlez de « réalisme magique ». Pouvez-vous nous en dire davantage ?
François-Michel Durazzo : Le réalisme magique est un courant littéraire, présent en Espagne et bien représenté en Amérique latine, dans lequel le surnaturel apparaît au cœur d’un monde réaliste, sans être présenté comme extraordinaire. Contrairement à ce qui se passe dans le fantastique classique de Mérimée, Maupassant à Gogol, où de tels événements se révèlent particulièrement inquiétants, angoissants, troublants, notre roman les accepte comme faisant partie de la réalité.
Sans aller jusqu’à considérer comme tout à fait normaux ces corps congelés, la personnalité et les pouvoirs d’Isle la sorcière, le surnaturel se borne à décontenancer les personnages qui cherchent à le comprendre sans l’exclure des possibilités de la nature.
Le roman s’appuie également sur des faits historiques bien précis. Peut-on parler de roman historique ? Ou de mélange des genres ?
François-Michel Durazzo : Le roman historique consiste toujours plus ou moins à mélanger les genres. La localisation, la nature, les lieux, les villes, les institutions, les empereurs, les guerres mentionnées, les cultures, le climat ancrent bien le roman dans la première moitié du XIXe siècle, mais les protagonistes sont imaginaires et il s’agit à la fois d’un roman de formation, d’un roman d’amour, d’une enquête, certes avortée, de l’histoire d’une immigration et d’une intégration. De plus, ce roman pose la question de l’identité, de façon très contemporaine.
L’Histoire est présentée de manière tragique. Le titre même du roman (Mitteleuropa) fait sans doute sens. L’Europe fut une terre de guerres, de conflits. Redo découvre des cadavres dans son champ, qu’il s’agisse de grognards, ou de légionnaires. S’agit-il, ici de dénoncer la violence des hommes à travers les siècles ? On pourrait évoquer l’actualité, à ce propos, et notamment le conflit ukrainien. Faut-il voir ici une sorte de plaidoyer pour la paix, et donc considérer qu’il s’agit d’un roman engagé ?
François-Michel Durazzo : Pas un moment Vicente Luis Mora ne me semble tomber dans la déploration, le pathos ou un discours moralisateur qui consisterait à faire du roman un pamphlet pacifiste. Pour autant, la découverte des cadavres n’est pas exempte de compassion, d’une interrogation profonde sur le sens de l’Histoire, sur la répétition hyperbolique de la violence armée, comme le montre la progression géométrique, qui semble condamner l’Europe centrale à des guerres continuelles et infiniment regrettables. Les soldats restent congelés.
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Semblablement, la mémoire des Européens semble figée et anesthésiée. Le conflit ukrainien s’inscrit ainsi dans la longue tradition de guerres européennes, qu’évoque Vicente Luis Mora. Parallèlement à la répétition des guerres, Redo offre au lecteur une perspective plus réjouissante, l’intégration à un milieu et une géographie nouvelle dans le respect de l’environnement naturel et humain et le souci de prospérer, malgré le deuil. C’est donc un roman optimiste.
Pour autant, la fin (que nous ne dévoilerons pas) est heureuse. Pouvons-nous parler d’espoir, ici, celui d’une paix universelle ?
François-Michel Durazzo : Le roman se clôt sur un deuil et une révélation. Difficile donc de dire qu’elle est heureuse, même si Redo est parvenu à ses fins, à une sorte de paix intérieure et de prospérité, au milieu d’une bourgade où il s’est bien intégré. C’est un roman de la résilience.
Pensez-vous que d’autres romans de Vicente-Luis Mora seront traduits et diffusés en France ? Cela fait peut-être partie de vos projets…
François-Michel Durazzo : Il ne fait pour moi aucun doute que Vicente Luis Mora, déjà considéré en Espagne, mais pas seulement, comme un formidable auteur, finisse par s’imposer en France. On verra ce qu’il en sera. En tout cas, si on me proposait de traduire à nouveau un roman de Mora, je le ferais avec plaisir. Moi ou un autre, ce n’est pas l’important.
DOSSIER - 10 autrices racontent leur première fois...
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 09/01/2026
201 pages
Editions Maurice Nadeau
21,00 €
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