“Les sources“. En arabe, cela se dit Laâyoune, aujourd’hui la plus importante ville du Sahara occidental. Riche en nappes phréatiques dans une zone de désert, la ville a toujours représenté un lieu de repos. Et d’approvisionnement. En eau. Donc en vie. Et c’est là que Nicolas Rouillé installe son nouveau livre, Laâyoune, en attendant. Et malgré le silence du désert, de nombreux échos se font entendre.
Dès les premières pages de Laâyoune, en attendant, une tension silencieuse s’installe. Plus qu’un récit, c’est une mise à nu de l’attente qui structure la vie de Daha, Otman et Sidi, trois adolescents sahraouis livrés à la fois à l’ordinaire et à l’inachevé de l’histoire.
L’incipit ne s’attarde pas en décor : il plonge le lecteur dans l’immédiateté d’une ville où toutes les horloges semblent réglées sur le même défaut : le temps qui ne passe pas. « [P]as de grand changement à attendre l’année prochaine. […] L’avenir est sombre pour nous autres Sahraouis. ». Un temps arrêté, symptomatique d’une jeunesse suspendue entre héritage et attente d’un futur jamais advenu. Ainsi parlent-ils en choeur, eux « les enfants de l’éternelle attente sans passé ni horizon ».
Le roman ne choisit pas l’épreuve spectaculaire ; il décortique l’inerte, l’ordinaire sous occupation, ce qui se voit et surtout ce qui ne se dit pas. Les rues de Laâyoune, les classes de lycée et les cafés dessinent un tableau d’une vie réglée par l’immobilité. Là, le quotidien des protagonistes s’entrelace à la politique non par discours, mais par effets : humiliations subtiles, gestes invisibles, regards qui pèsent plus que des slogans. Otman semble nous confier à voix basse que le désert apprend surtout qu’on peut être là sans être comptés — une présence sans visibilité, vie sans souveraineté affirmée. « Hormis la petite minorité qui nous côtoie, les Marocains ignorent tout de nous. »
Ce qui frappe d’emblée dans ce texte, c’est la centralité narrative donnée à la jeunesse. Sans impunité ni naïveté grandiloquente, les trois adolescents oscillent entre révolte intime et volonté confuse de changement.
Leur langage mêle la proximité de la camaraderie et les incursions d’une colère sourde, jamais totalement formulée, mais toujours imminente : « [U]ne estafette de police patrouille matin et soir et intervient au moindre attroupement, nous privant du seul moyen que nous avions de nous exprimer. » Cette écriture de l’intériorité — ni plainte ni manifeste — fait du roman une chronicité sensible du présent saharien.
Le tournoi de la Coupe d’Afrique des nations, régulièrement évoqué dans le récit, n’est pas seulement un événement sportif. Il devient un thermomètre social, un espace de projection et de déplacement des frustrations. Les matchs — leurs joies, leurs déceptions — offrent aux jeunes un espace de revanche symbolique où les élans collectifs se substituent à l’impuissance politique réelle. Le football, dans Laâyoune, en attendant, dit les économies cachées de l’espoir et de l’exclusion : il n’est pas l’événement, il est l’échappement.
La prose trace aussi un motif récurrent que traversent tous les personnages : celui de l’attente inassouvie. Qu’il s’agisse d’attendre une réponse, une reconnaissance, ou une transformation de l’ordre établi, l’attente devient, paradoxalement, l’unique horizon des vies quotidiennes.
Ce motif n’est jamais formulé comme fable morale ; il surgit de phrases fragmentaires, chargées d’un sens plus large que leur simple économie narrative : « Chaque période qui se termine me laisse un vague sentiment d’angoisse. » Cette formulation, simple en apparence, rend compte de ce que l’œuvre met au centre : l’immobilité politique vécue comme une modalité existentielle. Et pourtant : « Il faut toujours se ménager un peu d’espoir. Qui sait, peut-être partiront-ils une fois la finale passée… »
Au fil des pages, le roman trouve sa force dans cette tension constante entre le dire et le tu, entre ce que la voix intérieure laisse échapper et ce qu’elle refuse de prononcer. « Nous sommes un peuple colonisé. Nous sommes un peuple séparé, opprimé, oublié. » Aucun des adolescents n’est caricatural : tous portent en eux les contradictions d’une génération qui aspire à plus qu’un rôle secondaire dans le récit de son territoire. En cela, le livre ne se contente pas de raconter : il donne forme à l’expérience sahraouie contemporaine, précisément là où les grands récits diplomatiques en font des variables et des abstractions.
À l’heure où Laâyoune, en attendant paraît, la situation politique du Sahara occidental ne se contente plus d’être figée dans une « impasse » diplomatique traditionnelle ; elle a connu récemment ce que plusieurs observateurs qualifient de tournant majeur. Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté, le 31 octobre 2025, la résolution 2797, qui prolonge le mandat de la MINURSO et désigne le plan marocain d’autonomie comme « solution la plus viable » pour sortir du conflit.
Le texte a été adopté avec 11 voix pour et 3 abstentions — aucune opposition directe — et ne fixe pas un calendrier, mais confère au projet d’autonomie une centralité nouvelle dans les négociations internationales.
Ce vote, soutenu notamment par les États-Unis et la France, marque une reconfiguration notable des positions diplomatiques après plus de cinquante ans de gel politique. Longtemps objet d’un conflit figé entre Rabat et le Front Polisario — soutenu par Alger —, le Sahara occidental est aujourd’hui engagé sur un chemin qui réoriente l’agenda onusien vers une solution de gouvernance locale sous souveraineté marocaine, tout en maintenant l’instance internationale comme médiateur et garant.
Cette évolution est loin d’être consensuelle. Du côté du Front Polisario ou parmi des voix indépendantes, on dénonce une résolution qui ignore, sinon occulte, le droit à l’autodétermination et les aspirations d’une partie de la population sahraouie. De l’autre, certains gouvernements saluent ce qu’ils présentent comme un compromis pragmatique, susceptible d’instaurer stabilité politique et économique dans une région longtemps marginalisée.
Ce débat, au cœur des chancelleries, interroge plus largement la place des populations locales dans les processus de décision : quelle est la marge de manœuvre effective des Sahraouis dans une diplomatie internationale où les grandes puissances dictent souvent l’agenda ? La réponse se joue aujourd’hui autant à New York qu’à Laâyoune, Dakhla ou Tindouf — un paradoxe que le roman met en lumière sans y répondre frontalement, mais en soulignant l’écart entre politique des États et vécu subjectif de ceux qu’on oublie.
Organisée du 21 janvier au 18 décembre 2025–2026 au Maroc, la Coupe d’Afrique des nations est l’un des événements sportifs les plus suivis du continent. Sur le plan médiatique, la compétition représente une vitrine de l’Afrique du Nord et subsaharienne, mobilisant audiences, sponsors et narrations nationales autour du jeu et de l’émotion collective. Pourtant, elle occulte paradoxalement des enjeux politiques majeurs, à commencer par la question sahraouie — objet d’un débat tendu au Conseil de sécurité peu avant son ouverture.
Dans Laâyoune, en attendant, la CAN n’est pas seulement une toile de fond : elle est présentée comme terrain d’investigation symbolique des tensions sociales. Les personnages suivent les matchs avec une ferveur qui dépasse la sphère sportive, transformant les stades et les écrans en lieux d’adhésion collective, de petites fiertés aspirées par les ambitions nationales. Ce lien entre sport et identité politique n’est pas propre à la fiction : il reflète une réalité où la médiatisation du football sert parfois à déplacer l’attention, au moment où des questions territoriales et diplomatiques restent sans résolution visible.
Sur les écrans internationaux, la CAN monopolise les récits, les images et les chaînes de diffusion. Cela suscite une interrogation : quelle part d’invisibilité est produite par une couverture sportive omniprésente lorsque des enjeux humains et politiques d’une autre nature s’écrivent dans d’autres espaces médiatiques moins visibles ?
La publication de Laâyoune, en attendant au moment même où le pays hôte célèbre le football ajoute une dimension critique à la réception du livre. Ce n’est pas seulement un roman saharien : c’est une œuvre dont la parution croise des dispositifs de visibilité médiatique contrastés — l’un mondialisé, l’autre relégué aux marges du discours dominant.
Loin du simple divertissement, Laâyoune, en attendant se pose en contrepoint littéraire aux récits officiels, sportifs et diplomatiques. Là où la CAN propose des images éclatantes et où les grandes institutions internationales cherchent des compromis techniques, la littérature offre une épreuve de la subjectivité qui ne se résume pas à une équation politique ou symbolique.
Ce roman met en évidence ce que les calendriers officiels ne comptabilisent pas : les voix fragiles, les rythmes d’inaction, les attentes suspendues. Il rappelle combien les récits collectifs — qu’ils soient médiatiques ou géopolitiques — dépendent aussi de ceux qu’ils n’intègrent pas. En ce sens, l’œuvre ne campe pas seulement une expérience saharienne : elle invite à une réflexion sur les écarts de visibilité entre ce qui est célébré et ce qui continue d’être attendu.
NdR : merci à Fred, Remi, Caro pour leur aide dans cette chronique
Crédits photo : Laâyoune - David Stanley CC BY SA 4.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 09/01/2026
152 pages
Anacharsis
18,00 €
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