Figure majeure et pourtant trop discrète de la science-fiction française, Michel Jeury aura profondément marqué la littérature de l’imaginaire en bouleversant notre rapport au temps, au langage et à la conscience. À l’heure où sa Trilogie chronolytique s’apprête à renaître en librairie, cet article propose une traversée mémorielle et critique de l’œuvre d’un écrivain essentiel, à la croisée du romanesque terrien et des audaces conceptuelles de la SF, dont l’héritage continue d’irriguer silencieusement notre présent.
Le 09/01/2026 à 10:51 par Auteur invité
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09/01/2026 à 10:51
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Le 9 janvier 2026 marque le onzième anniversaire du départ de mon ami Michel Jeury dans le temps incertain — possiblement quantique — dont il se montrait sans conteste un connaisseur averti. Tel Janus, il était à la fois un romancier de la terre, sensible et profond, et du ciel en étant l’un des maîtres français es SF, dans la veine ellulienne, à l’instar de ce qu’écrivait de son côté Philip K. Dick aux États-Unis d’Amérique.
Certes, ce grand monsieur des lettres cultivait la discrétion et la modestie dans sa vie, mais son œuvre est suffisamment importante pour continuer à vivre depuis qu’il nous a quittés. Pourtant, à part la publication en 2017 d’un livre posthume, Les trois veuves (Robert Laffont), exhumé et préparé par sa fille Dany, peu d’événements ont été consacrés à Michel Jeury et ses livres ont, petit à petit, quitté les rayons des librairies, emportés par le maelström des publications annuelles…
À l’occasion du dixième anniversaire de son décès, en 2025, j’avais — vainement — tenté de le faire mettre à l’honneur au cours d’une des grandes manifestations consacrées à l’imaginaire, que ce soient les Utopiales, les Imaginales ou au Grand prix de l’Imaginaire (qu’il reçut pourtant deux fois, en 1974 avec Le temps incertain et en 2011 avec May le monde !).
Nul n’est prophète en son pays, dit le proverbe !…
C’est donc avec un grand plaisir que je viens d’apprendre par Nicole Jeury, son épouse, que sa fameuse Trilogie chronolytique allait reparaître en février prochain, toujours, bien sûr, dans la collection Ailleurs et Demain chez Robert Laffont. Une extraordinaire nouvelle, car Michel Jeury avait à l’époque littéralement révolutionné la SF avec cette trilogie Le temps incertain, Les singes du temps et Soleil chaud, poisson des profondeurs, une véritable expérience d’écriture et la création de mots-valise comme la chronolyse qui ont été en quelque sorte sa « marque de fabrique ».
Une expérience qu’il reprendra et renouvellera magistralement trente-cinq ans plus tard avec May le monde, dans un retour éblouissant à la SF !
Pour tout savoir sur Michel Jeury, il faut lire la remarquable (auto)biographie : Carnets chronolytiques aux Presses universitaires de Bordeaux (2015), textes réunis et présentés par Natacha Vas-Deyres et Richard Comballot. J’avais tellement été ému et touché par ce livre à sa parution que je lui avais adressé une lettre « poste restante dans l’outre-espace ». Près de dix ans plus tard, elle me paraît toujours juste : la voici...
adressée poste restante dans l’outre-espace, après lecture de sa remarquable quasi-autobiographie Carnets chronolytiques
Cher Michel,
Ce n’est pas grâce au temps incertain que je t’écris mais bien plutôt à destination de cette autre dimension dans laquelle tu as désormais émigré, que tu avais si bien pressentie dans ce monde d’une affligeante incomplétude où je me trouve encore… Je ne dispose donc que de mes pauvres mots, tellement insuffisants à exprimer l’essence même de ma pensée, pour te parler de ces extraordinaires Carnets chronolytiques que je viens de terminer.
Ta fille Dany trouve, avec une profonde et troublante justesse, dans ton abondante œuvre terrestre les preuves des signes que vous vous étiez promis d’échanger après ton départ : me permets-tu d’user un peu du même médium pour communiquer un instant avec toi ?
Quel bonheur et, surtout, quelle force spirituelle que de te rencontrer, dans l’espace-temps, par la magie de tes écrits quasi-autobiographiques ; pour quelques heures, tu t’es retrouvé, là, présent à mes côtés, tel qu’en toi-même, encore vivant sur cette rive du Styx, donc… J’ai entendu la petite musique de ta voix, de ta pensée et de cette fascinante faculté que tu possédais — que tu possèdes toujours, j’en suis sûr — de toucher à l’essentiel : la compréhension, intrinsèque et universelle, de l’Univers. Il est étonnant, drôle même, de constater que le hasard — ou la destinée ?, tu me diras ce qu’il en est — a fait d’un petit homme simple, discret et d’une profonde humilité un mutant. Comprenne qui pourra…
J’ai été intéressé de découvrir certains détails de ta vie que je ne connaissais pas ou mal et, surtout, de les replacer dans une chronologie (une chronolyse ?) qu’il m’arrivait de mélanger. Tu m’avais souvent parlé de l’importance que revêtait pour toi la période de l’enfance : j’ai mieux appréhendé que tes dix ou douze premières années ne sont pas seulement la signature d’un éden perdu, mais qu’elles apparaissent en vérité comme le fondement absolu de ta personnalité, peut-être la période où tu as le plus tutoyé les étoiles et, déjà, perçu la vérité de l’autre côté du miroir.
Ta vie d’adulte aura servi à approcher autant que possible cette étrange réalité du temps incertain et des autres dimensions que les sciences et les mathématiques tentent désormais de conceptualiser et de percer, notamment avec la théorie des cordes que tu connaissais (ressentais ?) si bien… À ce compte, May ne serait-elle pas le double le plus achevé de l’enfant que tu fus ?
J’ai parfois été amusé de reconnaître, dans ces pages, le vieux sage un peu cabotin que tu affectais de paraître, probablement pour dissimuler autant que possible à la fois ton extrême sensibilité et, surtout, je crois, la violente anxiété t’habitant depuis toujours, souvent un frein à ton existence, mais aussi un moteur évident à ta créativité. Pas tant un paradoxe que ça…
Aujourd’hui que tu résides dans le Grand Tout, au-delà des apparences (et du miroir…), je subodore, ne me l’as-tu pas d’ailleurs soufflé en confidence, que tu es désormais apaisé. Normal : à force d’avoir deviné, tu sais, maintenant…
Tu possédais une « mécanique » intellectuelle et une mémoire phénoménales qui suscitaient mon admiration et mon envie, mais je pense que tu as néanmoins commis une légère erreur dans la relation de tes souvenirs lorsque tu mentionnes notre rencontre. J’espère que tu me pardonneras de vouloir la corriger : cela n’a de toute façon aucune incidence sur ta renommée…
Tu écris, page 149 : « Je reviens au Cabri d’Or, en 1995. Nous étions en lice tous les deux. Hervé pour son Itinéraire d’un Camisard : de la Cévenne aux Amériques. Moi, on le sait, pour L’année du Certif. Leprince-Ringuet se battait pour les Amériques. Raymond Castans était mon chevalier. Bataille serrée. Quasiment au couteau. Raymond Castans l’emporte sur Leprince-Ringuet. Hervé Pijac est resté un de mes meilleurs amis. Disons que les deux livres se valaient sans doute… »
Il est vrai que l’Académicien Louis Leprince-Ringuet, Président du Cabri d’Or et quasi-centenaire à ce moment-là, en pinçait pour mon De la Cévenne aux Amériques : il nous l’avait dit à tous les deux, ajoutant, malicieux : « Je croyais que le Président avait voix prépondérante ! » Ce n’est pourtant pas Raymond Castans — un ami commun ! — qui était « [ton] chevalier », mais un autre membre du jury, Claude Gagnière (que tu cites plusieurs fois).
Or, ne l’oublions pas, Claude Gagnière se trouvait être ton directeur littéraire chez Robert Laffont et, je l’apprends dans les Carnets chronolytiques, ton roman L’année du Certif faisait déjà l’objet d’un contrat pour être porté à l’écran… L’enjeu ne semblait manifestement pas égal !
Mais ce n’est pas grave, car, d’abord, ton roman est excellent (tu me l’as offert — le premier d’une longue série ! – avec, dans la dédicace, ce petit mot « …heureux de vous avoir rencontré, désolé pour le Cabri d’Or… » qui montre bien ta courtoise simplicité), je suis enchanté d’avoir été ton challenger et, surtout, surtout, ensuite, nous sommes effectivement devenus les meilleurs amis pendant… vingt ans, jusqu’à ce que tu me quittes, lâchement. Mais… pas complètement ! La preuve.
Voilà, cher Michel, ce que je souhaitais te dire par-delà toutes les barrières, car je sais bien, moi aussi, qu’on ne meurt jamais totalement. Au moins dans le cœur de ceux qui restent… La lecture des Carnets chronolytiques m’apparaît finalement comme une véritable passerelle transcendante entre nos esprits au travers d’un éther quantique. Étonnante expérience…
Tu revendiquais souvent le beau mot de fidélité, fidélité à ce que tu étais, fidélité à tes proches et amis. Cette vertu m’est chère également : je la renouvelle à ta Mémoire…
Crédits photo : INA
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
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1 Commentaire
Marie
10/01/2026 à 08:05
Le nouveau trimestriel "L'Audace", sous la direction de Natacha Polony, s'attaque aux mêmes constats tout en proposant réflexion après analyse...