Depuis plus de six cents ans, il résiste. Le manuscrit de Voynich, conservé à la bibliothèque Beinecke de l’université Yale, est sans doute le livre le plus célèbre que personne ne sait lire. Couvert d’une écriture inconnue, peuplé de plantes impossibles, de diagrammes astrologiques et de scènes énigmatiques, il a traversé les siècles sans livrer son secret, du moins pas encore...
Le 07/01/2026 à 16:22 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
07/01/2026 à 16:22
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Début janvier 2026, la revue Cryptologia a publié un article consacré au Naibbe cipher, un système de chiffrement mis au point par le journaliste scientifique Michael A. Greshko. L’objectif n’est pas de « traduire » le manuscrit de Voynich, mais de répondre à une question préalable, souvent éludée : est-il possible de concevoir un chiffrement faisable au XVe siècle qui produise un texte présentant les mêmes propriétés statistiques que le Voynich ?
Michael A. Greshko le souligne lui-même, pour dissiper toute illusion d’emblée : Naibbe n’est « certainement pas » la méthode utilisée pour écrire le manuscrit de Voynich. L’ambition est ailleurs. Il s’agit de proposer une procédure complète permettant de passer « du latin à quelque chose qui se comporte, statistiquement, un peu comme le manuscrit de Voynich ».
Autrement dit, montrer qu’un message peut être dissimulé dans un texte qui présente plusieurs des propriétés les plus déroutantes du Voynich, sans recourir à des outils ou des techniques anachroniques.
Concrètement, le modèle Naibbe repose sur une transformation progressive du texte source. Avant même le chiffrement, l’espace est modifié : les mots sont supprimés et le flux de lettres est redécoupé en unités très courtes, d’une ou deux lettres, mêlant des « mono-lettres » et des paires.
Ainsi, une phrase latine comme arma virumque cano (Je chante les armes et l’homme) ne serait plus traitée comme trois mots, mais comme une suite de fragments du type AR / M / A / VI / R / UM / Q / UE / CA / NO. Ce redécoupage peut être réalisé à l’aide de simples tirages au dé, ce qui permet d’obtenir une proportion stable entre unités d’une lettre et unités de deux lettres, sans calcul complexe ni recours à l’informatique.
Chaque lettre est ensuite chiffrée selon un principe de substitution homophonique enrichie. Là où un chiffrement classique associe une lettre à un symbole unique, Naibbe propose plusieurs équivalents possibles pour une même lettre, non pas sous forme de signes isolés, mais de fragments évoquant des syllabes ou des morceaux de mots.
Par exemple, une lettre comme A peut être rendue par différentes séquences de signes selon le tirage, tandis qu’un R ou un M produira d’autres fragments. En s’assemblant, ces éléments donnent naissance à des unités qui ressemblent à de véritables mots, avec des longueurs et des structures régulières, sans que leur sens soit immédiatement perceptible.
Au final, un court fragment de texte latin chiffré selon cette méthode peut produire une ligne entière de pseudo-« voynichese », visuellement cohérente, répétitive, et structurée, à l’image de ce que l’on observe dans le manuscrit. Pour un lecteur extérieur, le résultat donne l’impression d’une langue inconnue dotée de règles internes, alors qu’il s’agit en réalité d’un message masqué par une succession de transformations méthodiques.
Le choix entre ces différentes substitutions n’est pas laissé au hasard uniforme. Il est déterminé par un tirage pondéré, que Michael A. Greshko propose d’effectuer à l’aide de cartes à jouer, certaines tables étant volontairement favorisées par rapport à d’autres. Ce mécanisme permet de contrôler les fréquences et d’orienter la structure du texte chiffré vers des distributions proches de celles observées dans le manuscrit de Voynich, notamment en termes de longueur des unités, de répétitions et de motifs dominants.
Le résultat est central dans la démonstration : il devient possible de chiffrer du latin ou de l’italien en produisant un pseudo-« voynichese » qui reste déchiffrable pour qui possède les tables, tout en reproduisant plusieurs caractéristiques majeures du manuscrit. Naibbe ne prétend donc pas fournir la clé du Voynich, mais montre de façon concrète qu’un texte aux allures aussi déroutantes peut être le produit d’un chiffrement cohérent, exécutable à la main et historiquement plausible.
À noter, depuis les années 1970, certains chercheurs distinguent au sein du manuscrit deux grands ensembles textuels, souvent appelés Currier A et Currier B, du nom du cryptologue Prescott Currier. Ces sections présentent des différences statistiques et graphiques notables, notamment dans la fréquence de certains signes et dans la structure des mots. Cette observation a nourri l’idée de « langues » distinctes à l’intérieur du manuscrit, ou à tout le moins de registres différents.
Beaucoup de ses caractéristiques évoquent une langue - répétitions, régularités, structures internes -, mais ces mêmes éléments ont aussi servi à défendre l’idée d’un texte généré mécaniquement, sans message à transmettre.
Pour Jürgen Hermes, qui travaille depuis longtemps sur ces questions et a notamment exploré des hypothèses de « mots homophones » inspirées de Johannes Trithemius (érudit allemand du XVIe siècle, figure fondatrice de la cryptographie européenne), le Naibbe cipher ne résout rien, mais il déplace clairement le débat. Il ne s’agit pas d’une percée définitive, explique-t-il, mais d’un glissement : l’hypothèse du texte absurde recule légèrement au profit de celle d’un chiffrement potentiellement déchiffrable.
Loin de se présenter comme une révélation totale, le modèle assume ses limites et les expose clairement. Certaines caractéristiques du manuscrit de Voynich ne sont pas reproduites de manière satisfaisante, notamment la variation de certains « mots » selon leur position dans la ligne ou dans le paragraphe.
Plutôt que d’y voir un échec, Michael A. Greshko y voit un levier de recherche. Ces écarts peuvent servir de points d’appui pour affiner les modèles et mieux comprendre les contraintes du mécanisme réel - s’il existe.
Une démarche prudente, ouverte, et volontairement inachevée - à l’opposé des annonces de « solution » qui jalonnent depuis un siècle l’histoire du manuscrit...
Le parchemin a été daté au radiocarbone entre 1404 et 1438 - avec une forte probabilité -, ce qui fixe l’artefact dans le début du XVe siècle. Autrement dit, ce n’est pas une énigme « hors-sol » : on sait qu’un atelier, un scriptorium, une communauté, a réellement produit ce volume - et qu’il a ensuite circulé dans des collections européennes avant d’être acheté en 1912 par Wilfrid Voynich, qui lui a laissé son nom.
Depuis lors, le manuscrit agit comme un aimant à théories, au point d’être devenu presque un rituel. À intervalles réguliers, quelqu’un annonce « la solution » et, presque systématiquement, celle-ci s’effondre à l’examen : méthodes impossibles à reproduire, traductions qui varient d’une page à l’autre, clés invérifiables ou raisonnements circulaires.
Avec le temps, trois grandes familles d’explications se sont néanmoins imposées. La première voit dans le Voynich une langue, naturelle mais perdue, ou bien construite, dont la grammaire nous échappe encore. La deuxième défend l’idée d’un texte généré, sans message à transmettre : un dispositif produisant un faux semblant de langue.
Dans cette perspective, Torsten Timm et Andreas Schinner ont proposé un mécanisme de génération fondé sur la « self-citation » : le texte serait produit en réutilisant et en modifiant légèrement des fragments déjà écrits, ce qui permettrait de recréer certaines régularités du manuscrit sans supposer l’existence d’un message à transmettre.
La troisième hypothèse est celle du chiffrement : le manuscrit dissimulerait un texte rédigé dans une langue connue, comme le latin ou l’italien, masqué par un procédé cryptographique. C’est précisément sur cette troisième voie qu’intervient aujourd’hui cette « nouvelle théorie ».
Parmi les théories les plus récentes, celle de l’égyptologue allemand Rainer Hannig. Ce dernier a relancé, en 2020, l’hypothèse d’une langue sémitique. Le chercheur affirme avoir identifié des similitudes entre certains caractères du manuscrit et l’hébreu médiéval. Selon lui, la structure des mots exclurait une langue indo-européenne, ce qui l’a conduit à explorer l’arabe, l’araméen et l’hébreu.
Il soutient être parvenu à traduire des mots et même des phrases entières, tout en reconnaissant que le travail complet nécessiterait plusieurs années et l’appui de spécialistes. L’hypothèse de l’hébreu n’est toutefois pas nouvelle et a déjà été contestée à plusieurs reprises faute de résultats convaincants.
On peut également citer la théorie avancée en 2019 par Gerard Cheshire, chercheur à l’Université de Bristol, qui affirmait avoir enfin percé le secret du manuscrit de Voynich. Selon lui, le texte serait rédigé dans une langue « proto-romane », présentée comme un chaînon manquant entre le latin et les langues romanes modernes.
Il avançait l’idée d’une langue vernaculaire médiévale, peu attestée car absente des documents officiels rédigés en latin. Il allait jusqu’à proposer une interprétation du contenu, évoquant un ouvrage consacré aux plantes médicinales, aux bains thérapeutiques et à l’astrologie, compilé pour la cour d’Aragon. Plusieurs spécialistes ont rapidement contesté l’existence même d’une langue proto-romane, jugeant la démonstration fragile. Lisa Fagin Davis, médiéviste reconnue, a ainsi qualifié l’ensemble de « non-sens ».
Plus récemment, des chercheurs turcs ont relancé l’idée selon laquelle le manuscrit serait une transcription phonétique du turc ancien. Selon eux, les signes du Voynich correspondraient à des sons, et le texte décrirait des plantes et des recettes médicinales. Là encore, l’annonce a suscité un certain écho avant d’être largement critiquée, notamment pour son manque de méthode reproductible et l’absence de traductions cohérentes sur l’ensemble du corpus.
D'autres propositions ont circulé sur les réseaux et dans des revues marginales, avançant tour à tour des lectures en persan, en nahuatl ou en langues caucasiennes....
Autre hypothèse : le manuscrit n’est probablement pas l’œuvre d’une seule main. Les travaux de Lisa Fagin Davis concluent à l’intervention de cinq scribes - un indice d’atelier, de communauté, de protocole partagé.
Le mystère du Voynich n’a pas seulement fasciné les médiévistes. Au XXe siècle, il a aussi attiré l’attention de cryptographes professionnels, dont William et Elizabeth Friedman, figures majeures du décryptage américain et piliers de ce qui deviendra plus tard la NSA. Malgré des années de travail et l’utilisation de méthodes alors à la pointe, leurs efforts n’ont pas permis de percer le texte. Ces tentatives sont souvent évoquées pour souligner l’« inviolabilité » du manuscrit.
Pour l’heure, il manque toujours au manuscrit de Voynich ce que la pierre de Rosette fut aux hiéroglyphes : un point d’appui décisif, un élément extérieur qui permettrait d’en fixer définitivement le sens.
Reste une autre question, toujours ouverte : à quoi servait le manuscrit de Voynich ? Les hypothèses abondent - manuel médical, traité botanique, ouvrage alchimique, texte ésotérique - sans qu’aucune ne s’impose définitivement. Les plantes dessinées ne correspondent à aucune espèce connue, les diagrammes astronomiques semblent approximatifs, et les célèbres scènes de femmes nues dans des bains verts défient toute interprétation simple.
À LIRE - Le Livre de Kells : et si le trésor était en réalité écossais ?
En attendant, l’ouvrage demeure aussi un objet fascinant par ce qu’il donne à voir. Un livre singulier, énigmatique, qui se suffit à lui-même et qui, faute d’avoir livré son secret, continuera longtemps encore à faire rêver, et à faire travailler les méninges, les amoureux des énigmes.
Crédits photo : Manuscrit de Voynich, f. 78r. Domaine public
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
1 Commentaire
seingelt
08/01/2026 à 10:14
Bien, bravo, bonne stratégie d'expansion : quelques bons articles de fond, beaucoup d'autres en mode trollage (super woke vs extrême droite avec le tremolo indigné qu'il faut, etc) pour faire le buzz et attirer le chaland, et la diffusion arrive comme par magie : vous avez bien étudié les méthodes de Bolloré, le principe de l'adversaire/modèle marche à plein, le succès va venir : bon courage