Entrer à la pension, pour Noëlle Châtelet, n’a rien d’un simple épisode scolaire. C’est une rupture fondatrice, un arrachement intime, presque une seconde naissance. Dès l’ouverture, la narratrice compte les lits, mesure l’étendue de la perte : « Plus de quarante lits. Je ne vais tout de même pas dormir avec tout ce monde-là ! ». L’ironie masque mal la panique. Le récit s’enclenche ainsi : par le choc du collectif, l’effacement brutal de l’espace privé, la fin d’un monde.
Le livre retrace l’entrée en sixième d’une enfant placée en pension dans les années 1950. Mais ce cadre autobiographique devient vite un laboratoire d’analyse : comment une institution façonne-t-elle les corps, les affects, les voix ? « On m’arrache à tout ce que j’aime et qui m’aime. On m’enferme. Au nom de l’Éducation ». La phrase, sèche, sans pathos appuyé, concentre l’enjeu central : la violence ordinaire d’un système qui prétend former tout en normalisant.
La narration épouse étroitement la conscience enfantine. Le texte progresse par associations, digressions, retours sensibles. La syntaxe s’allonge, accumule, trébuche parfois, comme pour restituer une pensée encore mouvante : « Je quitte. Je quitte. Je quitte. Je me quitte moi-même ». Cette scansion obsessionnelle traduit la dépossession identitaire à l’œuvre. L’écriture, très orale, joue sur les répétitions volontaires, les exclamations, les images concrètes.
Les personnages se dessinent par touches précises. La mère, figure matricielle, transmet protection et courage : « Mettre au monde, c’est son métier ». La surveillante, surnommée « la vache », incarne l’arbitraire disciplinaire : « Les plantes sont interdites ! ». Entre les deux, l’enfant apprend à composer. L’amitié avec Thérèse devient alors un point d’ancrage vital : « Un mouchoir à carreaux, numéro 43, et tout à coup… nous voilà dans une chambre à deux lits ». Le lien, fragile mais salvateur, reconfigure l’espace carcéral.
Châtelet analyse sans surplomb. Elle observe comment l’institution fabrique des « doublures », ces personnalités de façade nécessaires pour tenir : « Une autre que moi a pris la relève. Une fille sympa ». L’écriture, précise et incarnée, rend sensible cette dissociation intérieure. Le style mêle vocabulaire sensoriel, humour discret et gravité sourde, sans jamais forcer l’émotion.
À l’école des filles n’est ni un réquisitoire frontal ni un simple récit d’enfance. C’est une réflexion sur l’apprentissage contraint, sur la naissance de l’empathie — « Ce sentiment a un nom… l’empathie » — et sur ce que l’éducation prélève pour transmettre. Un texte d’une lucidité calme, qui rappelle que grandir n’est jamais neutre, surtout lorsqu’on apprend à plusieurs, dans la multitude
Publiée le
06/01/2026 à 12:08
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Paru le 08/01/2026
272 pages
Robert Laffont
20,90 €
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