Harlequin « passé du côté obscur de l’IA » : c’est par cette formule, et comme une réaction assumée à l’abandon de la traduction humaine, que Virginie Buhl, traductrice et universitaire accélère le lancement du Prix Lilith de la Romance, des Littératures sentimentales et de leurs adaptations en romans graphiques. Objectif affiché : mettre en lumière un travail de traduction trop souvent déconsidéré, et créer un espace où ces textes seront évalués pour ce qu’ils exigent - y compris sur le plan stylistique et émotionnel.
Le 26/12/2025 à 18:16 par Hocine Bouhadjera
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26/12/2025 à 18:16
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Membre du jury du prix Pierre-François Caillé, dédié aux traducteurs et traductrices en début de carrière, l’initiatrice du Prix Lilith revient sur l’origine de son projet. Pour la première fois, le jury a reçu un texte relevant de la romantasy, et l’expérience a agi comme un révélateur.
« En définitive, on n’a pas retenu cet ouvrage… mais ce qui a fait son chemin dans ma tête, c’est l’idée que cette fiction-là aussi soulève des questions de traduction très intéressantes, et qu’il n’y a pas encore de prix spécifique qui soit dédié. » Face à « des ouvrages de littérature générale » et « des essais très sérieux », la concurrence était inégale.
Le second déclic vient d’une librairie spécialisée dans la romance, où la discussion tourne autour de la qualité des traductions. « La libraire m’a expliqué qu’elle achetait autant de romances françaises que traduites, tout en constatant que nombre de traductions laissaient à désirer. » La traductrice insiste sur un point : la romance supporte mal l’à-peu-près. « Une romance mal écrite rend vite les scènes romantiques, voire érotiques, involontairement ridicules, au point d’annuler complètement l’effet recherché. »
Derrière, elle pointe une vulnérabilité : la tentation de « tirer les coûts » sur un genre perçu comme moins légitime. À l’heure où la romance connaît un essor important, souvent porté par des logiques économiques fortes, ce prix veut valoriser les traductions les plus soignées.
Initialement, le projet devait arriver plus tard, « de façon très progressive ». Mais le cas Harlequin a changé la cadence. « La maison avait décidé de sacrifier la traduction et de demander plutôt à ses traducteurs, à ses traductrices de post-éditer les textes pré-traduits… Pour moi ça a été un déclencheur », confie l'universitaire.
« J’ai fait une annonce autour de ce prix et me suis dit qu’il fallait donner un coup d’accélérateur au projet. » Elle a immédiatement suscité des réactions parmi les traductrices et traducteurs de romance. « J’ai reçu pas mal de retours, avec des propositions très concrètes sur les critères de sélection et sur la manière de lire finement les traductions. »
L’un des piliers du Prix Lilith repose sur un fonctionnement en deux temps : une phase de présélection, marquée par une forte présence de jeunes - notamment des étudiants en traduction -, suivie d’un jury final. Ce dispositif s’inspire d’une expérience antérieure, fondée sur une première lecture collective permettant d’établir une liste de finalistes, avant qu’un second jury ne statue.
Le choix d’impliquer des jeunes lecteurs n’est pas anodin. Ils constituent une part importante du lectorat de ces fictions et apportent un regard engagé, fondé sur une réelle appétence pour le genre. Le jury final réunirait quant à lui des profils plus spécialisés : enseignants, chercheurs, mais aussi professionnels de la traduction ayant une expérience concrète de la romance, afin d’apporter une analyse approfondie des choix de traduction.
Les maisons d’édition n’ont pas encore été officiellement sollicitées, même si un premier repérage est déjà en cours. L’initiatrice du Prix Lilith prévoit de les contacter début 2026, le temps de finaliser une liste de maisons spécialisées et d’élargir la prospection afin de n’en oublier aucune. Elle dispose déjà de premiers points d’entrée, citant notamment Milan, ainsi que Charleston, qu’elle connaît pour avoir travaillé avec.
L'initiative se décline en deux volets : un Prix Lilith, qui s’adresse en priorité aux traducteurs et traductrices en début de carrière, dans un contexte marqué par de fortes incertitudes face à l’IA, et un prix Lilith+, qui entend également reconnaître le travail de professionnels plus expérimentés, eux aussi fragilisés par les évolutions du marché.
Virginie Buhl témoigne : « Je traduis depuis près de trente ans et je vois des collègues chevronnés confrontés à une raréfaction des commandes. On leur propose de travailler au rabais, ou de la post-édition dans des conditions que je trouve scandaleuses. » D’où l’idée d’une mise en avant spécifique.
Le Prix Lilith ne se limiterait pas à distinguer un titre : il entend aussi poser un cadre sur les conditions de traduction. Une démarche a été engagée auprès du Centre national du livre, non pour obtenir un soutien financier, mais afin de s’appuyer sur un niveau de référence.
L’objectif est clair : exclure les traductions réalisées à des conditions jugées insuffisantes. « J’aimerais imposer comme condition un niveau de rémunération qui corresponde à celui du CNL, pour protéger la profession. Des traductions effectuées à des tarifs trop bas ne devraient pas pouvoir être candidates. »
En parallèle, les maisons d’édition souhaitant soumettre un roman au jury seront invitées à intégrer, dans leurs contrats de traduction, une clause restrictive (en annexe), présentée comme une réponse à des mutations jugées préoccupantes par certaines professionnelles - clause déjà adoptée, par exemple, aux éditions Noir sur Blanc.
Dans le périmètre du prix, un sous-genre est pour l’instant écarté, la dark romance. Cette décision repose sur une approche prudente, nourrie par des débats féministes autour de la représentation des relations toxiques. « Certaines personnes s’inquiètent de la diffusion de modèles de relations marqués par la domination ou la soumission, notamment lorsqu’ils sont lus à un jeune âge. » Elle précise toutefois avancer avec réserve sur un terrain qu’elle connaît encore peu. « Par précaution, on va l’écarter dans un premier temps, quitte à en rediscuter avec des collègues par la suite. »
Le constat est sans appel : la romance et les littératures sentimentales restent largement perçues comme des genres mineurs, y compris dans les sphères académiques. Virginie Buhl observe « une forme de condescendance » parfois perceptible, y compris chez des chercheurs qui s’y intéressent pourtant comme objets d’étude.
Cette dévalorisation s’ancre aussi dans une histoire sociale. Longtemps associée aux kiosques et aux gares, la littérature dite sentimentale continue de pâtir d’une image populaire. À quoi s’ajoute, selon la traductrice, « une forme de méfiance vis-à-vis de tout ce qui touche au sentiment ». Or, rappelle-t-elle, la traduction n’est pas un exercice abstrait. Elle engage le corps, l’émotion et l’immersion, « au point d’avoir parfois les larmes aux yeux ».
Elle souligne enfin un aspect souvent ignoré : dans certains circuits éditoriaux, la traduction relève d’un véritable travail de transformation. Chez Harlequin notamment, la traduction consiste souvent à modifier assez librement le texte, un processus créatif qualifié de rewriting. Une pratique formatrice, rappelant que « beaucoup d’éditeurs et d’éditrices ont commencé leur parcours professionnel en travaillant sur ces textes ».
Et pourquoi avoir donné à ce nouveau prix le doux et inquiétant prénom de Lilith ? « J’avais pensé au prix Mélusine, mais je cherchais quelque chose de plus court, qui accroche davantage. » Et de pointer : « Dans Lilith, on lit aussi “littérature”. »
Au-delà de la sonorité, le nom renvoie à une figure mythologique qu’elle a découverte au fil de ses lectures. « Lilith est présentée comme la première femme d’Adam, une figure occultée, mais présente dans plusieurs traditions. » Une ambiguïté qui l’a séduite : « Elle oscille entre déesse et démone, et j’aimais bien cette ambivalence. »
Pour accompagner le lancement du prix, elle souhaite rester cohérente jusque dans le choix des images. Elle partage un dessin personnel, réalisé quand Virginie Buhl était adolescente. « Je trouvais important d’utiliser un visuel fait par un humain, et non une image produite avec l’aide de l’IA. » À suivre.
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Crédits photo : Lilith, par Virginie Buhl
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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