Dans 14 Juillet, Benjamin Dierstein referme une trilogie entamée avec La Sirène qui fume et La Cour des mirages en replongeant le lecteur au cœur des années 1968-1984, entre gauchisme, barbouzes et montée de l’extrême droite. Le livre s’ouvre sur un avertissement programmatique – « Rien de ce qui suit ne s’est passé de cette façon. Tout aurait pu se passer de cette façon. Et pourtant, rien. »
Le 23/12/2025 à 14:51 par Victor De Sepausy
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Publié le :
23/12/2025 à 14:51
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Ce polar historique résume la démarche : une fiction ultra-documentée, arrimée à l’histoire politique et policière de la Ve République, mais assumée comme reconstitution romanesque.
Le fil rouge du récit, c’est Jacquie Lienard, gamine de 1968 devenue, quinze ans plus tard, inspectrice aux Renseignements généraux, puis pièce maîtresse de la lutte antiterroriste mitterrandienne. Très tôt, Dierstein la place au cœur du dispositif d’État.
On la voit enfant, ballotée dans la foule, à un meeting du général de Gaulle, tandis que les querelles internes à la police éclatent au grand jour : « Un groupe d’hommes aux visages rougeauds s’interposa entre eux. (…) “Il faut laisser ses gars fricoter avec le SAC pour obtenir des promotions à la DCRG ?” ». Dans ce souvenir fondateur, la fillette découvre que derrière les drapeaux tricolores se jouent déjà les guerres de clans de la maison police.
Quinze ans plus tard, on la retrouve au cœur de la « décennie de plomb » française. Après l’attentat de la rue des Rosiers, elle est propulsée dans la cellule de l’Élysée, sommée de démêler l’écheveau des pistes palestiniennes, irlandaises et corses : « Malgré le manque de sommeil, Jacquie avait repris du poil de la bête depuis que la rue des Rosiers l’avait replacée au cœur de la lutte antiterroriste. (…) Les fausses pistes s’accumulaient, mais la plupart des témoignages évoquaient un commando palestinien venu de l’étranger. »
L’ouvrage épouse la chronologie des attentats, des affaires politico-judiciaires (Irlandais de Vincennes, FLNC, opérations de Carlos) et des soubresauts de la gauche au pouvoir, jusqu’aux européennes de 1984 et à la percée du Front national. Les chapitres datés — « Mardi 17 août 1982 », « Lundi 7 mars 1983 », « Dimanche 24 juin 1984 » — rythment une plongée qui est autant un thriller qu’une contre-histoire du mitterrandisme.
Le cœur dramatique du livre réside dans cette mécanique d’État affolée par le terrorisme. Jacquie enquête sur la rue des Rosiers, croit tenir un lien entre Action directe, les réseaux irlandais et les palestiniens, avant de se rendre compte qu’elle est instrumentalisée. Les dialogues avec son parrain Marcel Lebrun, devenu enquêteur à l’IGPN, condensent cette tension entre loyauté et compromission : « On a perquisitionné l’appartement de Plunkett parce qu’on espérait identifier les Palestiniens qui sont derrière la rue des Rosiers, Marcel. (…) Je dois leur raconter comment on l’a laissé tomber comme une merde ? »
Dierstein montre une police qui truque des procédures, monte des dossiers, puis retourne contre ses propres agents les armes qu’elle a mises entre leurs mains. La longue scène d’interrogatoire de Jean-Michel Beau, où Marcel est décrit en « fossoyeur de flics », synthétise cette logique sacrificielle : les exécutants endossent la responsabilité d’une stratégie politique qui les dépasse. Face à eux, l’appareil mitterrandien — Prouteau, Barril, Grossouvre — apparaît comme une hydre où se télescopent ambition, paranoïa et improvisation permanente.
Le roman n’hésite pas à déplacer le centre de gravité de la culpabilité : ce n’est pas seulement « l’ennemi intérieur » qui est traqué, mais la façon dont la gauche, prise de panique, retourne sa propre promesse. Une annexe, pastiche d’article d’analyse politique, le formule sèchement : « La gauche, paniquée par le terrorisme et le peu de résultats de ses troupes policières, est en train de lentement retourner la première manche de sa veste… »
Face à cette machine, le trio formé par Jacquie, Jean-Louis Gourvennec et Khadidja Ben Bouazza donne sa chair romanesque au livre. Gourvennec, ex-flic infiltré chez les révolutionnaires, devenu trafiquant d’armes surnommé « le Pinzutu », est une créature de l’État qui s’est retournée contre lui.
En Corse, il prend des allures de légende noire : « Les indics étaient formels — le Pinzutu était planqué dans les montagnes (…) En quelques mois, Gourv était devenu un équivalent local de la bête du Gévaudan — tout le monde en parlait dans les bistrots, mais personne ne savait où le trouver. » Khadidja, ancienne du FLN devenue logisticienne pour Carlos, le FPLP ou l’ASALA, incarne la circulation sans frontières de la violence : « Khadidja Ben Bouazza fournit des armes à Carlos, au FPLP, à l’ASALA et à tous ceux qui ensanglantent le pays depuis l’an dernier. »
Elle est à la fois fantôme et menace, femme traquée qui n’hésite pas à tuer pour disparaître, comme le laisse entendre le dossier Paulette Dalmasso, cette militante de l’OAS dont Jacquie reconstitue le meurtre.
Entre ces deux figures se tient Jacquie, partagée entre son sens de la justice et la tentation de franchir les lignes. On la voit basculer dans l’intimidation, arracher un nom à une Irlandaise en jouant sur la menace de lui retirer son enfant : « Un nom. Juste un nom. (…) — Paulette Dalmasso. ».
Ailleurs, elle se heurte à la brutalité sans fard de Robert Vauthier, qui met en joue la fille d’un militant palestinien pour soutirer une information : « Je suis fatigué de ce genre de saloperies, alors ne me force pas à faire ça. »C’est dans ces scènes que le roman atteint sa puissance maximale : le lecteur comprend que la frontière entre terrorisme, contre-terrorisme et grand banditisme est moins une ligne qu’un marécage où chacun patauge, les mains sales.
La narration alterne en permanence séquences romanesques et faux documents : revues de presse, notes DST, rapports DCRG. Une page type enchaîne les manchettes : « “11,3 % : Jean-Marie Le Pen explose les scores habituels du Front national dans le XXe arrondissement” », « “La gauche n’est plus majoritaire en France” » ; plus loin, une autre liste annonce : « “Le corps de Jean-Louis Gourvennec retrouvé sur un terrain vague de La Chapelle” », « “La FPIP rend un hommage appuyé à Charbo, ‘un vrai flic comme il en restait peu’” », « “Avec 10,95 %, le Front national obtient dix élus”. »
Ces blocs typographiques, presque froids, créent une bande-son médiatique continue qui encadre les actions des personnages. Ils donnent au texte une densité documentaire rare, renforcée par l’imposante bibliographie finale, où l’auteur reconnaît l’ampleur de ses emprunts aux historiens, aux mémoires de policiers ou de militants.
À cette couche d’archives s’ajoutent des épigraphes musicales – jusqu’au final, porté par quelques vers de Bérurier Noir : « Je le revois encore les dents serrées sur son drapeau/Comme un chien sur un bout de bois ». Là encore, le geste est clair : inscrire le roman dans une mémoire culturelle de la contestation, de la rue aux squats punk.
Sur le plan stylistique, Dierstein déploie une prose nerveuse, charriant slogans, marques de confiserie et références télévisuelles. Jacquie carbure aux sucreries — « Jacquie avala un Kriffy et un fondant au lait Prosper. Se nourrir de sucre était une nécessité — elle avait dormi à peine trois heures dans la 104 » — comme si le corps saturé de sucre était le seul rempart contre l’épuisement moral.
En Corse, elle patiente des heures dans une Renault 18 turbo flambant neuve, équipée de « autoradio, téléphone et fermeture centralisée », en enchaînant Banjo, Raider et Bounty : la modernité consumériste fait irruption dans les paysages de montagnes enneigées.
La syntaxe alterne phrases très courtes, syncopées, et longues accumulations qui épousent la confusion mentale de l’héroïne. Quand Jacquie tente de recomposer le puzzle, son cerveau se transforme en grille de mots croisés : « Jacquie voyait des petites cases noires et des petites cases blanches. Son cerveau était un mots croisés géant. Des lettres se mélangeaient, rétrécissaient, grossissaient et éclataient comme des bulles de savon. »Cette écriture au présent de crise, traversée d’incises (« BLAM – comme un direct à l’estomac »), donne un tempo très visuel aux scènes d’enquête et d’attentats.
Les dialogues, eux, sont coupants, souvent contaminés par l’argot policier ou militant. Les échanges entre Jacquie et ses collègues — « T’as perdu la partie, Jacquie. Rentre à Paris. » – sonnent juste, avec leurs rivalités d’ego, leurs sous-entendus affectifs, leurs petites humiliations de bureau. Dierstein sait aussi ménager des respirations plus tendres, comme ce moment où Jacquie promet à la jeune Laurence de l’aider à devenir inspectrice : « Pour moi c’est trop tard, mais toi t’as encore une chance. » Ces micro-failles humanisent un univers saturé de violence.
14 Juillet n’est pas seulement un gigantesque roman policier sur les années Mitterrand ; c’est aussi un miroir tendu à la France contemporaine. La montée de la FPIP dans la police, la percée du FN « dans les villes les plus touchées par la crise et le chômage », les discours sur l’« insécurité » et l’« islam à l’assaut de la France » donnent au récit une résonance immédiate.
En refermant ce volume foisonnant, on garde en tête la promesse amère de son épilogue : des drapeaux qu’on arrache des mains d’hommes mutilés, des flics qu’on célèbre en héros alors qu’ils ont nourri les monstres qu’ils prétendent combattre, et des femmes — Jacquie, Khadidja — qui se débattent dans cet entre-deux où la justice ressemble trop souvent à un mot croisé impossible à compléter.
Par Victor De Sepausy
Contact : vds@actualitte.com
Paru le 07/01/2026
866 pages
Flammarion
24,50 €
1 Commentaire
ME2NE2SON
09/01/2026 à 16:21
La sirène qui fume n'est pas un élément de la trilogie BLEUS BLANCS ROUGES...